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Numéro
26

Comment les femmes ont façonné l’histoire de la photographie

Photographie

Pensé comme un manifeste, l'ouvrage “Une histoire mondiale des femmes photographes” paru le 4 novembre aux éditions Textuel célèbre 300 femmes ayant marqué l'histoire du médium depuis sa naissance au XIXe siècle. Un projet colossal et nécessaire de plus de 500 pages, mené par les historiennes Luce Lebart et Marie Robert, qui propose une relecture pluraliste échappant aux écueils de l'ethnocentrisme et permet de revenir sur des lacunes majeures qui ont longtemps fait de la photographie un domaine presque exclusivement – et faussement – masculin.

  • Anna Atkins, “Alaria esculenta”, extrait de Photographs of British Algae: Cyanotype Impressions (1849-1850) © The New York Public Library

  • Julie Margaret Cameron, “Annie, mon premier succès” (janvier 1864) © Digital image courtesy of the Getty’s Open Content Program

  • Bertha Wehnert-Beckmann, “Scène érotique” (1850-1859) © Bertha Wehnert-Beckmann / Stadtgeschichtliches Museum Leipzig

  • Lotte Jacobi, “Lotte Lenya” actrice, Berlin (1928) © 2020 University of New Hampshire

  • Natalia LL, “L’art consommateur” (1972) © Courtesy of ZW Foundation / Natalia LL Archive

  • Graciela Iturbide, “Notre-Dame-des-Iguanes”, Juchitán de Zaragoza, Oaxaca, Mexique (1979) © Graciela Iturbide

  • Lynne Cohen, “Sans titre [Porte rouge]” (2007) © Image Courtesy of Olga Korper Gallery and the Estate of Lynne Cohen

  • Isabel Muñoz, “Sans titre” série “Bam” (2005) © Isabel Muñoz

  • Newsha Tavakolian, “Portrait de Negin à Téhéran” (2010) © Newsha Tavakolian / Magnum Photos

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Les contours d’une feuille de fougère et les arborescences d’une algue brune se dessinent en blanc sur des fonds bleu azur. Nous voilà devant l’œuvre de la première femme photographe, la Britannique Anna Atkins, dont les cyanotypes publiés entre 1843 et 1853 constituent également le premier ouvrage illustré par des photographies. Quelques décennies plus tard, l’Impératrice de Chine Cixi installe dans la cour de son palais un studio de photographie où elle se met elle-même en scène, se travestit et se pare d’accessoires symboliques devant l’objectif. Pendant ce temps, en Islande, Nicoline Weywadt devient la première femme à pratiquer la photographie sur l’île nordique dont elle capture les paysages glacés et les familles. Qui pourrait aujourd’hui citer ces trois noms, aux côtés de Louis Daguerre et Nicéphore Niepce, comme des figures tutélaires du médium photographique ? De toute évidence, pas grand monde. Preuve irréfutable que l’histoire de cette pratique a trop longtemps, à quelques rares exceptions près, exclu les femmes de sa postérité. Pourtant, ce récit lacunaire pourrait bien cette année trouver remède grâce à Luce Lebart et Marie Robert : début novembre les deux Françaises ont dévoilé aux éditions Textuel Une histoire mondiale des femmes photographes, un ouvrage ambitieux qui, en plus d’analyser les conditions de cette exclusion, réattribue à plusieurs centaines d’artistes leur place dans le récit d’une pratique née il y a deux siècles.

Maryam Şahinyan (Foto Galatasaray), “Sans titre”, Beyoğlu, Istanbul (juillet 1949) © Courtesy of Tayfun Serttaş

Elisabeth Hase, “Sans titre [femme sous la douche]” (vers 1932-1933) © Estate of Elisabeth Hase, Courtesy Robert Mann Gallery

Si en 1971, la chercheuse féministe Linda Nochlin explicitait dans un essai primordial les conditions de l’absence des femmes dans la peinture, une réalité qui pouvait également s’étendre jusqu’à de nombreuses artistes du XXe siècle et leur disparition de l'histoire, la photographie semble avoir plus longtemps été épargnée par ces dénonciations et, par conséquent, de leurs réajustements. Conservatrice en chef du département Photographie au musée d’Orsay, Marie Robert le note : sur les 25 000 clichés de la collection du musée parisien, seuls 5% sont signés par des femmes. Lorsque Luce Lebart écrit son ouvrage de référence Les Grands photographes du XXe siècle aux éditions Larousse (2017), elle se heurte de son côté à l’impossibilité d’obtenir malgré ses efforts une liste paritaire, qui l’aurait contrainte à écarter des hommes essentiels à l’histoire du médium. Car bien longtemps, la place convenue des femmes a été secondaire à celle de leurs homologues masculins, tantôt modèles, tantôt assistantes. Très souvent limitées dans leur mobilité voire enchaînées à l’espace domestique à moins d’être célibataires, veuves ou divorcées, et surtout rarement aidées par autrui, les femmes ont moins bénéficié des conditions favorables à l’exercice de la pratique, à sa visibilité et sa légitimation. Les impasses qu’elles rencontrent sont même symboliques : la démocratisation de la photographie par la simplification des appareils photo sera pendant des années incarnée par des femmes, les publicités associant volontiers leur pratique à un passe-temps pendant que les hommes seuls conserveraient le monopole de son art. Le constat d’un “effet Matilda” de la photographie est indéniable.

 

 

Une nouvelle écriture de l’histoire

 

 

Pourtant, dès l’invention de la photographie au XIXe siècle, les femmes sont aux premières loges. Julie Vogel, Constance Talbot ou encore Amélie Guillot-Saguez en sont l’exemple. En organisant avec Thomas Galifot l’exposition Qui a peur des femmes photographes ? (1839-1919) au musée d’Orsay en 2015, Marie Robert entend bien leur redonner la place qu’elles méritent en montrant comment la photographie a été chez elles un “moyen d’expression et un outil d’émancipation”. Poursuivies depuis des années, ses recherches passent au crible les pays du monde et lui permettent d’identifier, avec Luce Lebart ensuite, plus de mille femmes photographes, qu’elles limiteront pour leur ouvrage au nombre de trois-cent. D’Anna Atkins, née en 1799, à Newsha Tavakolian, née en 1981, les artistes choisies s’étalonnent donc sur près de deux siècles entiers. Parmi elles, on retrouve évidemment des noms très familiers, de Diane Arbus, Mary Ellen Mark et Sabine Weiss à Cindy Sherman – la femme photographe la plus chère à ce jour –, Nan Goldin et Sophie Calle. Mais le livre permet également d’en apprendre davantage sur des artistes récemment mises en lumière par des expositions majeures à l’instar de Vivian Maier, redécouverte à sa mort en 2009 et consacrée ensuite par le Chicago Cultural Center et le Jeu de Paume, Claudia Andujar, récemment exposée à la Fondation Cartier, Ursula Schulz-Dornburg, célébrée l’an passé à la MEP, mais aussi sur les nombreux réseaux et collectifs formés par des femmes photographes. Classée par ordre de naissance des artistes, la sélection de l’ouvrage est loin d’être exhaustive et ses auteures le précisent : doubler son volume n’aurait même pas suffi à intégrer tous les noms repérés.

Deborah Willis, “Carrie au salon Euro”, Eatonville, Floride (2009) © Deborah Willis

Face à cette liste, comment écrire alors une histoire affranchie des discours dominants, andro – et – ethnocentrés qui dominent le récit théorique depuis des décennies ? Les deux auteures optent pour la pluralité des discours. Non moins de 164 femmes, écrivaines, critiques d’art, journalistes ou historiennes issues des principales régions du globe ont accepté d’écrire chacune sur une ou plusieurs des 300 photographes répertoriées, évitant ainsi un chapitrage du texte qui risquerait de les essentialiser et catégoriser. L’implication des auteures a d'ailleurs souvent dépassé la simple rédaction de textes, favorisant la découverte des artistes autant que l’accès à leurs archives. À titre d’exemple, l’historienne Julie Crooks et la photographe Deborah Willis, toutes deux Afro-Américaines, ont choisi ensemble l’image qu’elles ont intégré à l’ouvrage : une scène capturée en 2009 dans un salon de coiffure où une cliente se regarde dans le miroir. Entamés il y a un an et demi, ces multiples échanges entre artistes et auteures n’ont cessé de nourrir Luce Lebart et Marie Robert, tout en leur demandant un travail colossal de prospection, de prise de contact et de relecture. Mais cette diversité “géographique, statutaire et générationnelle”, comme elles la qualifient elles-mêmes, prouve une chose : afin de garantir une histoire honnête et égalitaire, un récit théorique ne peut plus se contenter d’identifier le nom de l’auteur et se doit de préciser d’où il se positionne.

 

 

Un ouvrage pensé comme un manifeste

 

 

En 2019, l’exposition “Le modèle noir de Géricault à Matisse” au musée d’Orsay l’aura d’ailleurs bien montré, les relectures de l’histoire de l’art fondées sur le genre, la race, l’orientation sexuelle ou la religion ont tout à fait leur place dans les institutions culturelles aujourd’hui. En France, plusieurs initiatives récentes encouragent d’ailleurs l'inclusivité de la photographie : les expositions monographiques acclamées du Jeu de Paume consacrées à des femmes photographes sous la direction de Marta Gili, celles du Centre Photographique d’Île-de-France, le festival “Les Femmes s’exposent” dans la ville normande de Houlgate, qui tenait en août et septembre 2020 sa troisième édition, ou encore le parcours 100% féminin organisé par la foire internationale Paris Photo, mettant depuis 2018 l’accent sur des artistes souvent moins cotées sur le marché. Sorti à peine un mois après l’ouvrage Femmes photographes chez Actes Sud, Une histoire mondiale des femmes photographes s’ajoute donc à cette dynamique d’ouverture avec son corpus extrêmement riche, solide et diversifié. Si Marie Robert le conçoit comme un manifeste qu'elle souhaiterait voir circuler dans les écoles pour qu’il crée des émules et suscite des vocations, il deviendra sans nul doute également une référence majeure pour les commissaires d’exposition ou les directeurs de festivals et lieux culturels, qui pourront autant y découvrir des photographes que des auteures. Devant l’évidence qu’une histoire foisonnante est bel et bien en train d’être réécrite, ceux-ci n’auront plus d’excuse pour les laisser dans l’ombre.

 

 

Une histoire mondiale des femmes photographes, sous la direction de Luce Lebart et Marie Robert, paru le 4 novembre 2020 aux éditions Textuel.