15 Mai

Festival Circulation(s) 2019 : qui sont les photographes de demain?

 

Jusqu’au 30 juin prochain, le festival Circulation(s) met en avant la jeune photographie européenne au Centquatre-Paris. Découvrez notre sélection de huit artistes à suivre.

Par Matthieu Jacquet

Yorgos Yatromanolakis, “The Splitting of the Chrysalis & the Slow Unfolding of the Wings” © Yorgos Yatromanolakis

Chaque année depuis neuf ans, le Centquatre accueille le festival Circulation(s) qui célèbre la jeune photographie européenne. Dans cette nouvelle édition, 37 photographes proposent chacun une installation articulée autour de l’un de leurs projets récents. De l’exploration de la notion de paysage à des réflexions sur le territoire et l’identité, en passant par l’expression de la douleur ou de la mémoire, la pratique de ces artistes de l’image touche à des questions centrales qui taraudent notre époque. Parmi leur sélection, voici les huit photographes que nous avons retenus.

Łukasz Rusznica, “Subterranean River” © Łukasz Rusznica

Łukasz Rusznica, “Subterranean River” © Łukasz Rusznica

Łukasz Rusznica

 

C'est au cours d’une résidence de plusieurs mois au Japon que Łukasz Rusznica a réalisé Subterranean River, une méditation en images autour du pays, ses religions, ses mythes et ses figures de légendes qu’il a fait incarner par des individus de son entourage. Au premier plan de son installation au Centquatre, le photographe polonais présente des corps dénudés aux postures étranges évoluant dans un paysage nocturne et noir et blanc. En arrière-plan au mur, il pose un papier peint de cerisiers en fleurs que la couleur rouge vif relie à l'ensemble de sa série. Derrière cette proposition saisissante, le désir sensible de transcrire l’essence d’une culture et d’une civilisation bâties sur un imaginaire toujours fertile.

“The Splitting of the Chrysalis & the Slow Unfolding of the Wings” © Yorgos Yatromanolakis

Yorgos Yatromanolakis

 

Une autre nuit nous happe chez le photographe grec Yorgos Yatromanolakis. Sur un mur sombre, l’artiste propose une incursion parmi les chimères nocturnes qui peuplent la nature au clair de lune : arbres, oiseaux, mammifères ou roches d'un seul coup nous deviennent étrangers. À travers ces visions hallucinées aux confins du réel, Yatromanolakis explore ses propres métamorphoses, celles d’un être humain façonné par le rêve qui trouve son salut dans les créatures de l’obscurité. Car si la nuit, tout change, ce n’est sans doute que pour mieux nous révéler notre propre réalité.

Prune Phi, “Long distance call” © Prune Phi

Prune Phi, “Long distance call” © Prune Phi

Prune Phi

 

Dans le hall du Centquatre, l’artiste Prune Phi dresse une cartographie mentale et mémorielle de son propre passé. Constituée de collages d’images, de photographies, de textes et de dessins, son installation Long Distance Call retrace l’itinéraire d’une jeune femme en quête de ses propres origines au Vietnam et aux Etats-Unis, qui l’amena à sonder son propre inconscient. Bien au-delà de la subjectivité d’un vécu, ces fragments d’une culture visuelle, matérielle et graphique nous accrochent tant ils relèvent d’une familiarité étrange.

Maksim Finogeev, “Snapkins” © Maksim Finogeev

Maksim Finogeev

 

Photographe de mode, Maksim Finogeev connaît de très près les mécanismes esthétiques qui transforment le corps en marchandise. Dans sa série Snapkins, il s’intéresse à l’idéal masculin d’aujourd’hui, en choisissant comme matériau principal les portraits “snaps” des mannequins, pris sur le vif afin de les référencer. La beauté simple et lisse de ces corps est alors profanée par leur fusion avec des motifs de serviettes en papier ou de billets de banque, comme pour traduire leur caractère jetable et purement monnayable. A travers ces portraits, le photographe ukrainien illustre une réflexion contemporaine un rien cynique sur la masculinité, le rapport de l’homme à son image et la société de consommation.

Sina Niemeyer, “Für mich. Tu m’as appris à être un papillon dans le seul but de me briser les ailes.” © Sina Niemeyer

Sina Niemeyer, “Für mich. Tu m’as appris à être un papillon dans le seul but de me briser les ailes.” © Sina Niemeyer

Sina Niemeyer

 

“Tu m’as appris à devenir un papillon dans le seul but de me briser les ailes” : c’est avec cette phrase éloquente que Sina Niemeyer ouvre son projet autobiographique Für Mich. Derrière ce titre, la fracture indélébile d’un traumatisme vécu par l’artiste allemand. Son installation croise les photographies, les textes, la vidéo pour nous inviter dans l’intimité de sa propre enfance détruite par les abus sexuels. On y discerne une volonté tenace de relire son passé à travers l’image pour mieux le comprendre et l’accepter, pour ne plus avoir honte et ne plus se taire, mais surtout pour reprendre le dessus sur ce qui l’a jadis brisée. Accompagnant cette installation poignante, un livret sous la forme d’un journal intime retrace cette quête personnelle et cathartique de la rédemption.

Marine Lanier, “Le soleil des loups” © Marine Lanier

Marine Lanier

 

Véritable conte photographique et philosophique, la série Le Soleil des loups de Marine Lanier raconte le passage de l’enfance à l’âge adulte en explorant les puissances cachées de la nature, ses forces et ses mystères. Deux jeunes adolescents y explorent leur propre transformation à travers leur expérience d’un paysage refaçonné par le mouvement des plaques terrestres, où des couches anciennes de l’écorce ont apparu en surface. Les personnages finissent par se fondre dans ce décor singulier : les trajectoires de la nature et de l’humain se rencontrent et s’imprègnent alors, en complète symbiose.

Ulla Deventer, “Butterflies are a sign of a good thing” © Ulla Deventer

Ulla Deventer, “Butterflies are a sign of a good thing” © Ulla Deventer

Ulla Deventer

 

Le travail d’Ulla Deventer suit l’expérience de femmes marginalisées. Depuis cinq ans, cette photographe allemande travaille sur la prostitution en Europe et plus récemment au Ghana, dont résulte le projet présenté au Centquatre. Installée pendant plusieurs mois dans ce pays où la prostitution est totalement proscrite, l’artiste y noue des liens avec les travailleuses du sexe de la ville d’Accra. Cette proximité lui permet de capturer un autre pan de la vie de ces femmes à travers des photographies intimes, parfois presque enfantines, qui mettent en scène leurs propres corps mais aussi les objets, dessins et décors de leur quotidien. Rarement une réalité aussi dure aura été illustrée avec autant de tendresse et d’humanité.

Morvarid K, “Once Upon a Time” © Morvarid K

Morvarid K, “Once Upon a Time” © Morvarid K

Morvarid K

 

La pratique de cette artiste iranienne explore la frontière entre le visible et l’invisible de l’image, sa surface et sa profondeur. Dans son projet Once Upon a Time, Morvarid K questionne le médium photographique dans sa plasticité même à l'aide d'une méthode minutieuse et très longue : pendant des heures, elle recouvre ses propres tirages par des litres d’encre, au stylo bille, trait par trait. L’encre noir ou bleue glisse alors sur le papier photographique, formant des motifs abstraits et une texture intrigante. Au sein de ces ensembles profonds se discernent les rémanences de l’image originale, telles des apparitions fantomatiques provenant d’un passé à jamais révolu.

 

Circulation(s), festival de la jeune photographie européenne, jusqu’au 30 juin 2019 au Centquatre-Paris.

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