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Numéro
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Photoreportage: sur les traces de Diego Maradona à Buenos Aires

Photographie

Le génie embarrasse la modernité car il ne coche aucun case de ses grilles d’évaluation des compétences. Voici qu’à l’aube des années 60 nous arrive un génie. Il s’appelle Diego et il tombe du ciel. Lorsqu’un journaliste, accouru auprès du phénomène demande à son petit frère Hugo de se comparer à lui, le petit frère répond : “Non, je ne serai jamais comme lui, mon frère c’est un martien.” Retour sur les traces de Diego Maradona, à Buenos Aires, dans un photoreportage exclusif.

  • Un sanctuaire est consacré à Diego Maradona dans l’enceinte du stade de La Paternal où évolue le club Argentinos Junior, au sein duquel Die-go a fait ses premiers pas en tant que footballeur. 24 heures après la mort de l’idole intervenue le 25 novembre 2020, les trottoirs débor-daient de dons divers déposés par la population du quartier : maillots, fleurs, bougies, et même des jouets d’enfants. La décision fut donc prise de créer un sanctuaire permanent où les fans et les touristes pourront rendre leurs hommages à la star. Dans cette pièce aux allures de petite chapelle.

  • LA LOGE PRIVÉE DE DIEGO MARADONA DANS LE STADE DE BOCA JUNIORS Les supporters qui y ont assisté à un match en même temps que lui se souviennent de l’avoir vu debout, hors de lui, en train de hurler et de se pencher par la fenêtre de cette loge.En 1981, puis de nouveau entre 1995 et 1997, Diego Maradona a joué pour l’équipe Boca Juniors, qui est absolument mythique pour tous les Argentins. Ce club génère une ferveur qui n’a clairement pas son équivalent en France. L’amour du pays est divisé entre le rival River Plate, et Boca Juniors, qui se revendique comme le club préféré des Argentins avec ce slogan : « la mitad mas Uno » (la moitié du pays plus un !). Son stade est situé dans un quartier populaire de Buenos Aires, la Boca, créé par des immigrés italiens, où tout le monde jouait au football après avoir travaillé sur le port de commerce. Une fois retraité de sa carrière internationale, et rentré au pays, Diego Maradona est resté un supporter de Boca Juniors jusqu’à la fin de sa vie.

  • L’INTÉRIEUR ET L’EXTÉRIEUR DU STADE « LA BOMBONERA », OÙ JOUE LE CLUB BOCA JUNIORS Le stade est situé dans le célèbre quartier de La Boca, où se trouve le port de Buenos Aires. Fait unique, et amusant, la capacité du stade oscille entre 50 000 et 60 000 personnes, car il comporte des tribunes où les supporters viennent s’entasser debout. Une donnée offre une petite idée de la ferveur unique qui règne autour du club: les abonnés sont deux fois plus nombreux que le stade ne peut en accueillir.

  • LE STADE DIEGO ARMANDO MARADONA: Le stade de football nommé d’après Diego Maradona est situé dans le quartier Villa General Mitre, à Buenos Aires, en Argentine. C’est dans ce stade, qui appartient actuellement au club Argentinos Juniors, que Maradona a touché ses premiers ballons avec l’équipe d’enfants « Los Cebollitas » [les petits oignons]. Puis en 1976, à l’âge de 15 ans, il a évolué dans ce stade en première division, en tant que joueur des Argentinos Junior.

  • FRESQUE MURALE REPRÉSENTANT “LOS CEBOLLITAS” DANS LE CAMION QUI LES EMMENAIT AUX MATCHS Maradona était déjà considéré comme un joueur remarquable, à cette époque. Quand il l’a reçu pour lui faire passer un test, Francisco Cornejo, l’entraîneur des Cebollitas, a été émerveillé par son élégance, par sa conduite de balle, et par la façon dont il se distinguait naturellement grâce à son talent, dominant même des enfants plus âgés. Très rapidement, la rumeur s’est répandue que los Cebollitas, en plus de bien jouer, avaient aussi un gamin implacable, qui ne lâchait le ballon que si on le marquait de façon très serrée.

  • LE CLUB ESTRELLA ET LE TERRAIN DE FOOT EN TERRE, À VILLA FIORITO: Près de la maison où Diego Maradona a grandi, se trouve le terrain de foot en terre (ce qu’on appelle un « potrero », en Argentine), où joue le club Estrella Roja (aujourd’hui baptisé Estrella Unida). C’est sur ce ter-rain que el pelusa [la peluche], comme on l’appelait en raison de sa chevelure, a commencé à jouer quand il était enfant.

  • LES ABORDS DU SANCTUAIRE Vue de l’extérieur du sanctuaire voué à Diego Maradona, situé dans le stade La Paternal, appartenant au club Argentinos Junior.

  • VILLA FIORITO Villa Fiorito, un bidonville d’environ 40 000 habitants situé dans le sud de la partie centrale de Buenos Aires, où Diego Maradona a grandi. A l’époque, il n’y avait ni eau ni électricité dans ce quartier très pauvre. Aujourd’hui, de nombreux habitants s’en remettent aux soupes populaires pour pouvoir se nourrir.

  • CIMETIÈRE BELLA VISTA Vingt-quatre heures après sa mort survenue le 25 novembre 2020, Diego Maradona a été inhumé au cimetière Bella Vista, lors d’une cérémonie privée regroupant uniquement sa famille. Un deuil national avait été décrété, et des milliers d’Argentins s’étaient massés dans les rues pour accompagner le cortège funèbre. Ils se sont alors rassemblés à l’extérieur du cimetière pour entonner des chants en hommage à leur idole. « C’est une douleur éternelle. Il n’y aura pas d’autres joueurs comme lui, jamais d’autre Diego. Pour nous, c’est un Dieu », expliquait alors un fan aux médias présents.

  • LE QUARTIER DE LAŃUS: Un graffiti représentant Diego Maradona devant l’hôpital où il est né, dans le quartier de Lańus. Des peintures murales et des œuvres de street art célébrant la légende du football se trouvent partout à Buenos Aires.

  • C’est ici que Dalma Salvadora Franco, dite «Doña Tota», mère de Diego Armando Maradona, lui a donné naissance le 30 octobre 1960. A propos de sa naissance, Doña Tota a déclaré : « De tous mes enfants, Diego est celui qui m’a donné le moins de travail. J’ai dansé toute la nuit du 29 octobre. Quand le taxi m’a déposée devant la polyclinique de Lanus, j’ai vu une étoile avec des perles, sur le sol. A 7h05 le 30 octobre, Diego était né, et les médecins et les infirmières étaient tellement contents qu’ils ont commencé à crier ‘But !’. Ils criaient ‘But !’, comme s’ils savaient déjà [qu’il allait devenir footballeur]. » Un peu plus d’un mois après le décès de Diego Maradona, la rue qui mène à l’accès principal de l’hôpital a été rebaptisée Calle Diego Armando Maradona.

  • COLEGIO REMEDIOS DE ESCALA DE SAN MARTÍN Le collège Remedios de Escala de San Martín que Diego Maradona a fréquenté. Le collège est situé à Pilcomayo 3967, à Lanús.

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Martien sonne comme un excès et pourtant c’est un euphémisme. Le petit Hugo, frère de Diego, dit martien mais il a un autre mot en tête. Devant le génie, le peuple des bidonvilles est beaucoup moins décontenancé que la modernité. Pour ces simples d’esprit, l’affaire est simple: puisque Diego fait avec un ballon des choses inexplicables, des choses que ni le travail, ni les gènes, ni rien, n’ont préparé ou conditionné, c’est qu’il est d’essence divine. Devant lui il n’y a qu’à s’agenouiller ou toucher sa tignasse quand il passe, sûr qu’elle guérit les lépreux et relève les paraplégiques.

 

 

Si un messie atterrissait dans ce monde balisé de technologie, si un messie ou un prophète ou un énergumène dans le genre venait à nous en se faufilant entre les ondes de la 5G, dans quel autre lieu pourrait-ce être que là, à Villa Fiorito, quartier populaire de Buenos Aires, gueux parmi les gueux? De qui d’autre pourrait-il naitre que d’une mère surnommée Dona Tota, et d’un père surnommé Don Diego, comme le héros de Zorro? À quoi ressemblerait-il sinon à ce petit sagouin chevelu et racé, pibe de oro, gamin en or.

 

 

La foule de Boca Junior, club de cœur du martien des bidonvilles, club des pauvres, lui fait la fête le jour de son dernier match. Pleurant de joie comme au premier jour.

 

 

Diego sait qu’il serait malvenu de se vanter de son divin pied gauche. Ce pied ne lui appartient pas. C’est tombé sur lui, voilà tout. Un doigt céleste a pointé son berceau, et a veillé par la suite à ce qu’il reste petit et bas du cul, le centre de gravité proche du pied et du ballon qui y colle. Diego ne doit pas se vanter mais remercier. Commencer chaque match par le signe de croix, et le reste suivra. Oui, contre l’Angleterre lors du Mondial 86, la main tricheuse est celle de Dieu, mais le pied aussi. Le pied qui fait des miracles est pied de Dieu.

 

 

En 1978 quand l’enfant d’or lui apparaît, la modernité n’a plus beaucoup de ressources d’extase. Comme elle ne sait pas prier, comme elle a oublié les gestes du culte, elle l’appréhende à sa manière à elle, prosaïque, nerveuse, manœuvrière, perverse, agressive, violente. L’or de l’enfant, elle ne sait que le convertir en billets. Elle ne contemple pas le “phénomène” mais l’exploite, le suce jusqu’à la moelle, le presse jour et nuit pour en tirer tout le jus, fût-ce du jus de poison. Autour de lui elle crée le scandale pour lui faire payer le scandale qu’il est. Son scandale ce n’est pas la cocaïne, ni les connivences avec la Camorra, ni les odes à Fidel Castro, ni l’enfant illégitime dont une poule de luxe prétend qu’il est le père ; c’est le génie. Le génie est insupportable et il faut le broyer, comme un joueur de l’Athletic Bilbao lui broie la cheville d’un tacle assassin et prémédité en 1984.

 

 

Et tandis que la modernité punit le génie, la foule de Boca Junior, club de cœur du martien des bidonvilles, club des pauvres, lui fait la fête le jour de son dernier match. Pleurant de joie comme au premier jour. Persistant à ne voir que l’enfant preste dans l’obèse en désintox. Acceptant ses turpitudes comme des marques d’élection. Pardonnant tout car au saint tout est pardonné. Clamant deux heures durant sa gratitude éternelle.