235


Commandez-le
Numéro
01 Laurie Simmons, photographe, femme, poupée

Laurie Simmons, la photographe qui bouleverse le regard posé sur les femmes

Photographie

Photographe et vidéaste, cette artiste américaine s’est fait connaître dès les années 70 à travers ses œuvres mettant en scène des poupées. Une manière de questionner le regard posé sur les femmes et le rôle assigné à celles-ci dans une société encore très patriarcale.

Image tirée du film “La Musique du Regret” (2005-2006) de Laurie Simmons.
© Laurie Simmons. Courtesy of the artist and Salon 94, New York Image tirée du film “La Musique du Regret” (2005-2006) de Laurie Simmons.
© Laurie Simmons. Courtesy of the artist and Salon 94, New York
Image tirée du film “La Musique du Regret” (2005-2006) de Laurie Simmons.
© Laurie Simmons. Courtesy of the artist and Salon 94, New York

En 2006, La Musique du regret (The Music of Regret), premier film de cette artiste américaine qui commença par la photographie, offrait aux poupées, marionnettes de ventriloque et love dolls qui forment le casting ordinaire de ses clichés, une actrice supplémentaire, en chair et en os cette fois : Meryl Streep. Il y a trois ans, il fut à nouveau projeté dans la grande rétrospective que lui consacra le musée d’Art contemporain de Chicago (MCA), et qui rassemblait l’essentiel de ses photographies. Habitées par ces créatures pas vraiment humaines, semblant flotter dans une réalité qui les dépasse, les photographies de Laurie Simmons ont probablement pris une dimension inattendue dans la période d’enfermement et de déconnexion de la réalité que nous avons depuis traversée.

 

Lorsqu’ils sont apparus sur la scène artistique de l’avant-garde new-yorkaise à la fin des années 70 (à l’Artists Space et au MoMA PS1 de New York), et lorsqu’ils sont parvenus au regard des spectateurs étrangers, via leur publication dans les magazines d’art faisant le compte rendu des expositions (pas d’Internet à l’époque, évidemment, et une propagation des images qui, rétrospectivement, nous paraît incroyablement lente), ses clichés ont suscité curiosité et étonnement. Parce qu’ils étaient des photographies tout d’abord, relevant d’un médium qui n’avait pas nécessairement les faveurs de l’art contemporain, souvent relégué à la documentation des performances. Aux photographies documentaires en noir et blanc s’opposaient alors les photographies en couleur, indissociables de la publicité. “Au moment où j’ai pris un appareil photo, avec un groupe d’autres femmes, je ne dirais pas qu’il s’agissait d’un acte radical, mais nous l’avons certainement fait comme une sorte de défi, ou de réaction, au monde de la peinture dominé alors par les hommes”, expliquait-elle en 2014 au magazine Interview.

 

Si les premières photographies de Cindy Sherman trouvaient leur origine dans les images de cinéma, celles de Laurie Simmons – qui leur étaient parfaitement contemporaines – venaient assurément de l’esthétique de la télévision et de ses mécanismes pervers de séduction. Née en 1949 à Long Island, elle a grandi dans une banlieue, avec la télévision, et ne fait pas mystère d’avoir regardé tout ce que le petit écran avait à proposer durant son adolescence, des dessins animés aux comédies musicales, des 250 émissions de variétés aux feuilletons. “J’ai un cerveau télé”, dit-elle. Avant même la création de MTV (août 1981) et la nouvelle esthétique picturale diffusée par les vidéoclips musicaux, les travaux photographiques de Laurie Simmons dessinent un monde qui semble être le creuset de tous les artifices.

 

À défaut de personnages réels, elles mettent en scène des figurines en plastique dans des décors de maisons de poupée très années 50 et rappellent les premiers collages pop de Richard Hamilton. À l’exception d’une série mettant en scène des cow-boys en plastique dans des décors naturels, ses sujets, principalement féminins, étaient représentés dans des situations plutôt ordinaires de la vie domestique : dans une salle de bains, une chambre à coucher, une cuisine ou un salon. De toute évidence, elles ne ressemblaient à rien de connu. “Il y avait l’art en train de se faire, et c’était à peu près ce qu’était l’art. Ce que nous essayions de faire était ce que l’art pouvait être”, se souvient l’artiste Robert Longo, associé à la “picture generation” – comme furent appelés un ensemble d’artistes new-yorkais, peintres ou photographes, qui faisaient de la multiplication des images (du cinéma, de la presse et de la télévision) la préoccupation centrale de leur art et l’objet de leurs critiques.

Walking Glove (1991-2014) de Laurie Simmons. Impression pigmentaire,
213 x 122 cm.
© Laurie Simmons. Courtesy of the artist and Salon 94, New York Walking Glove (1991-2014) de Laurie Simmons. Impression pigmentaire,
213 x 122 cm.
© Laurie Simmons. Courtesy of the artist and Salon 94, New York
Walking Glove (1991-2014) de Laurie Simmons. Impression pigmentaire,
213 x 122 cm.
© Laurie Simmons. Courtesy of the artist and Salon 94, New York

L’ensemble de l’œuvre de Laurie Simmons, depuis ses premiers travaux jusqu’à aujourd’hui, est composé à l’aide de poupées, de figurines, de marionnettes... installées dans des maquettes de décors domestiques – puis dans des décors à l’échelle 1. “Mon rêve serait d’avoir une maison si grande que chaque pièce deviendrait un décor, de vivre dans une maison de poupée surdimensionnée, dit-elle. À une époque de la vie où d’autres pensent à simplifier et à réduire les effectifs, je fantasme sur cette gigantesque maison. J’en rêve sans cesse.” Difficile de dire ce qui est vrai et ce qui est de l’ordre du simulacre dans cet univers si particulier, et même de deviner si certains personnages réels se sont glissés dans ce panthéon.

 

Pour ceux qui les virent apparaître à la fin des années 80, impossible d’oublier ses Walking Objects, photographies étonnantes dans lesquelles un sac à main ou la maquette d’un pavillon de banlieue, un revolver ou un biscuit en pâte d’amande, respectivement fichés sur une paire de jambes et soumis à un éclairage créatures animées auxquelles étaient accordée la même importance qu’aux vedettes du petit écran. On les retrouve, justement, dans la troisième partie de The Music of Regret : un film-comédie musicale de quarante minutes, en trois actes, dans lequel les marionnettes de ses photographies s’animent, et dont elle a elle-même écrit les paroles. “I assume you’ll never miss me” [“Je suppose que je ne me manquerai jamais”], chante Meryl Streep sur fond de musique hawaïenne, à l’attention d’une marionnette de ventriloque avec laquelle elle est allongée sur le sable.

 

Laurie Simmons avoue sans détour aimer travailler chez elle : c’est là qu’elle réalise les maquettes qui servent de décor à ses photographies. “J’ai essayé ce truc : ‘prendre un atelier’. Ça ne fonctionne tout simplement pas”, dit-elle. Elle fit des émules : sa fille, Lena Dunham, inspirée par les photographies de sa mère, tourna dans l’appartement familial son premier film, Tiny Furniture, dans lequel Laurie Simmons incarne une photographe... L’affaire pourrait paraître anodine si ce film n’avait conduit sa fille au sommet de Hollywood : juste après ce premier essai, Lena Dunham interpréta en effet le rôle de Hannah Horvath dans la série culte Girls, qu’elle conçut, réalisa et produisit avec Judd Apatow.

 

C’est son autre fille, Grace, qui, lors d’un voyage au Japon à l’occasion d’une exposition, attira l’attention de l’artiste sur un poster vantant les mérites des love dolls, des poupées plus vraies que nature et à taille humaine. De manière franchement ironique, Laurie Simmons avoue ne pas avoir de fascination particulière pour les poupées d’aucune sorte. “Elles sont effrayantes. Je ne les aime pas plus que ça, mais quand je parviens à donner vie à un objet inanimé, cela me donne un grand sentiment de puissance. Il y a quelque chose qui me semble plus réel dans l’émotion de ces personnages, dans la mesure où ils essaient de reproduire des situations de vraies personnes. Chaque fois que je prends un humain en photo, j’ai l’impression que c’est une sorte d’échec.”

Walking Tomato (1989-2014) de Laurie Simmons. Impression pigmentaire, 213 x 122 cm.
© Laurie Simmons. Courtesy of the artist and Salon 94, New York Walking Tomato (1989-2014) de Laurie Simmons. Impression pigmentaire, 213 x 122 cm.
© Laurie Simmons. Courtesy of the artist and Salon 94, New York
Walking Tomato (1989-2014) de Laurie Simmons. Impression pigmentaire, 213 x 122 cm.
© Laurie Simmons. Courtesy of the artist and Salon 94, New York

Les love dolls tombèrent à point nommé après The Music of Regret : “Je suis artistiquement tombée sous leur charme parce qu’elles résonnaient avec tout mon travail antérieur et le faisaient danser et chanter.” Elle commanda une première love doll, puis très vite une seconde, et organisa leur mise en scène dans sa maison du Connecticut – ravie de ne plus avoir à construire de minuscules maquettes et de pouvoir utiliser des décors réels. La série d’images qui en résulte, réalisée de 2009 à 2011, a pu ranimer le souvenir de ces maquettes à échelle réduite tandis que la mise sous cloche imposée par la pandémie, ces deux dernières années, nous contraignait à une demi-vie. Comme nous, elles paraissent “presque humaines”, mais la vie semble s’être émancipée de leurs corps. À moins qu’elles n’aient été figées dans un espace- temps inconnu par l’acte photographique lui-même ! C’est précisément là que s’épanouit l’œuvre de Laurie Simmons, dans un univers où fiction et réalité sont entremêlées comme elles le sont dans notre univers ordinaire, mais de manière ostentatoire. Et même lorsque, plus récemment, l’artiste photographia de véritables humains (beaucoup de membres de sa famille), quelque chose semblait factice : les yeux étaient manifestement de très voyantes lentilles, les vêtements étaient peints sur le corps, le maquillage les faisait ressembler à des marionnettes.

 

Comme toutes les grandes œuvres, celle de Laurie Simmons n’exprime rien de précis mais ouvre un grand nombre de portes sur l’imaginaire et la réflexion. Féministe, cette œuvre l’est assurément, et, ces derniers temps, Simmons posta sur son compte Instagram les photos souvenirs de ses participations itératives aux manifestations “pro-choice” de 1990, 1992 et 2004, avec Cindy Sherman, Sarah Charlesworth et les Guerilla Girls, tandis que les États-Unis remettent en cause le droit des femmes à l’avortement. Mais cette œuvre est bien plus vaste que cela. Comme elle le souligne elle-même : “Une œuvre d’art puissante est multicouche. Pour moi, l’art doit avoir plusieurs lectures, et mes photos, sculptures ou films doivent cocher un certain nombre de cases avant de quitter l’atelier. Je dois communiquer quelque chose dans le domaine personnel, politique et psychologique pour être satisfaite de ce que j’ai fait. Mon travail doit avoir une lecture à tous ces niveaux.