Son objectif s’attarde sur les courbes d’une femme, seins nus, un bouquet enflammé brandi dans la nuit noire. Ailleurs, Lin Zhipeng immortalise un jeune homme recroquevillé dans une baignoire et dont le regard évite soigneusement le paysage à peine révélé par la fenêtre ouverte. Surnommé N°223, le photographe chinois se passionne pour la jeunesse. En septembre dernier, à l’occasion du festival Unseen Amsterdam, la galerie belge Stieglitz19 présentait les clichés frontaux de ce spécialiste d’un érotisme aussi précaire que délicat. À 40 ans, l’artiste ose avec pudeur et dévoile avec une retenue poétique. Nouveau prodige de la photographie contemporaine asiatique, il pose des cerises sur les sexes des femmes et capture l’extase d’un homme sous son pommeau de douche. Entre les images brutes et radicales d’un Juergen Teller et les clichés viscéraux du regretté Ren Hang, autre figure majeure de la photographie chinoise, c’est un hédonisme rieur et insouciant que Lin Zhipeng exalte. Rencontre.

 

Numéro : Vous êtes une figure émergente de la photographie chinoise contemporaine. Dans quelle tradition vos travaux s’inscrivent-ils ?

Lin Zhipeng : Je suis né et j’ai grandi à Guangdong [une province côtière du sud-est de la Chine], mais je vis désormais à Pékin. À Guangdong, l’été caniculaire est encore plus long que les hivers interminables de Pékin. Et, naturellement, à cause de la chaleur, la plupart des gens sont légèrement vêtus, ce qui m’arrange lorsque je veux prendre des photographies de nus… Je ne pense pas que mon travail s’inscrive directement dans les préceptes d’une certaine photographie traditionnelle chinoise, je pense plutôt qu’il en défie les conventions. D’ailleurs, mon vœu le plus cher serait justement de recueillir les différents avis du peuple chinois vis-à-vis de mes photographies.

 

 

“Chez moi, l’amour et le sexe ne sont absolument pas tabous.”

 

 

Votre surnom, N°223, est une référence directe au film Chungking Express (1994) du réalisateur hongkongais Wong Kar-wai. En quoi l’œuvre de ce cinéaste est-elle importante à vos yeux ?

J’étais un fan invétéré de Wong Kar-wai lorsque j’ai commencé la photographie. J’aime tous ses films, sans exception. Peut-être qu’en grandissant à Guangdong, qui est proche de Hong Kong, j’étais plus à même de ressentir une forte émotion en découvrant ses longs-métrages… D’ailleurs, lors de mon exposition à la galerie M97 de Shanghai l’année dernière, le curateur a déclaré : “Lin adopte l’atmosphère poétique et rêveuse de Wong Kar-wai tout autant que la solitude et le mystère de nombreux personnages de ses films.

 

Mais Wong Kar-wai ne peut être votre seule source d’inspiration…

Le design, la musique, le dessin… J’en ai beaucoup, et elles proviennent toutes de ma propre expérience de la vie. En cela vieillir m’a sûrement beaucoup aidé… Quand j’étais plus jeune, par exemple, je dévorais tous les mangas qui me passaient sous la main. Mais je n’en lis plus beaucoup, tout simplement parce que j’en dessine moi-même. Aujourd’hui ce sont plutôt les magazines qui me passionnent, surtout ceux qui portent sur le design et la photographie et montrent des images somptueuses. J’ai beaucoup voyagé dans ma vie, j’ai traversé plus de quarante pays, et chaque lieu, chaque individu fait partie d’une expérience inoubliable.

 

Parmi les innombrables clichés que vous avez pu prendre, quel est votre favori ?

Je n’ai pas d’image préférée. En revanche, j’arrive à voir ce que j’aime et ce que je déteste dans chacune de mes photographies car elles proviennent toutes d’une période différente de ma vie. Il s’avère que je vieillis, que je mûris, et que mes goûts en matière d’esthétique changent eux aussi. J’ai décidé de ne plus prendre en compte l’histoire qui transpire à travers mes clichés.

 

 

“Je cherche à maintenir un équilibre permanent entre l’homme et l’objet.”  

 

 

Vous semblez effrayé par le temps, vous parlez sans cesse de votre âge et du fait que vous vieillissez. C’est d’ailleurs quelque chose qui traverse vos œuvres, une forme de mélancolie…

En fait, le temps ne m’effraie pas vraiment, je dirais plutôt qu’il me fascine. La notion de temps est incroyable car elle peut marquer les gens à l’intérieur comme à l’extérieur. Le temps s’abat sur nous, forge notre caractère, nos pensées, notre apparence… Le temps peut nous transformer aussi vite qu’il peut renforcer ou ternir nos relations sociales. C’est pour cela que je photographie mes meilleurs amis depuis des années. À chaque fois que je les vois, je les prends en photo une nouvelle fois. Et j’aimerais le faire jusqu’à notre mort simplement pour révéler la puissance magistrale du temps qui passe.

 

Qu’est-ce qui vous fascine tant chez la jeunesse et en quoi les jeunes d’aujourd’hui sont-ils différents de leurs aînés ?

La jeunesse m’intéresse car j’en fais moi-même partie [rires]. J’ai toujours été fasciné par la folie créative et l’incroyable énergie qui émanent d’elle. Aujourd’hui, les enfants et les adolescents grandissent avec Internet et les nouvelles technologies de façon naturelle, ils sont plus ouverts d’esprit que leurs aînés mais aussi plus… bizarres.

 

Dans votre photographie, l’érotisme est ambigu et le voyeurisme poétique. Avez-vous le sentiment d’être dans une certaine retenue ?

Selon moi, l’érotisme et le voyeurisme sont deux choses aussi communes que le fait de marcher, de manger ou de prendre une douche. Chez moi, l’amour et le sexe ne sont absolument pas tabous. Je ne sais pas si je pourchasserai les corps nus avec mon appareil photo toute ma vie, mais toujours est-il qu’aujourd’hui je suis encore assez jeune et curieux de ce monde et de tout ce qui gravite autour de moi.

 

Cherchez-vous à transformer les corps de vos modèles et à les “déshumaniser” pour en augmenter la part esthétique ?

Ma photographie cherche à maintenir un équilibre permanent entre l’homme et l’objet sans instaurer de hiérarchie. Ce que j’utilise souvent c’est le “baiser”, qui est la quintessence de l’amour.