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Numéro
16

Isabel Muñoz, captivante photographe des corps et du mystère des origines

Photographie

Première artiste invitée du nouveau Centre de photographie de Mougins, la photographe Isabel Muñoz dévoile dans l'exposition "1001" ses photographies et vidéos récentes inspirées par le Japon. Un travail dans lequel la passion des corps de cette reine des clairs-obscurs se retrouve intacte, mais dans lequel le noir et blanc cède désormais la place à la couleur.

Portrait d'Isabel Muñoz ©David López Estada

Cheveux noirs. Vêtements noirs. Ses yeux, aussi, sont noirs De sombres contours qui exaltent l'expressivité de son visage, rappelant la technique ses clichés, pour la plupart tirés en noir et blanc. Son accent évoque l’Espagne, Barcelone plus précisément, où elle née en 1951. Lorsqu’en 2016, son pays natal lui décerne le prix national de la photographie, sa renommée internationale est déjà établie, puisqu'elle a déjà été récompensée en 2000 et en 2005 du World Press Photography. Elle est d’abord attirée par les traditions ibériques comme le montrent ses premières séries, Tango et Flamenco (1989). Ses cadrages serrés insistent sur la sensualité des corps : la main d’un homme retient une jambe féminine, des pieds s’emmêlent dans la danse, des hanches s’imbriquent… Elle s’illustre alors par sa maîtrise du tirage au platine, une technique ancienne, datant du XIXe siècle, tombée en désuétude puis remise au goût du jour par le photographe Irving Penn dans les années 60, à laquelle elle s’initie au cours d’un voyage de deux ans aux États-Unis.

 

Son intérêt pour le corps en mouvement se poursuit hors de son pays. Dans la série Surma Ethiopia de 2006 – les Surmas sont les membres d’une ethnie du sud de l’Ethiopie –, son objectif se rapproche des motifs colorés de leurs tatouages tribaux. Plus récemment, c'est vers le Japon qu’Isabel Muñoz a choisi de tourner son regard. Il lui aura fallu sept voyages pour commencer à comprendre cette culture dont elle se fait la spectatrice, à la fois naïve et fascinée. De 2017 à 2020, elle explore le pays du Soleil-Levant et ses coutumes. La danse théâtrale du butō, les corps tatoués des yakuzas (membres des grandes familles mafieuses du pays) et l’art érotique du bondage attirent, tour à tour, son œil de photographe. Ces récents clichés délaissent le noir et blanc et commencent à intégrer la couleur. Ainsi apparaît le bleu sombre des eaux sous-marines des mers japonaises dans lesquelles elle saisit des danseurs de butō transformés en créatures aquatiques pour sa série Les choses qui ne changent jamais (2017), puis le brun et le gris, couleurs du maquillage terreux dont se recouvrent ces mêmes danseurs. 

 

Au fil de ses voyages, la photographe observe de curieuses similitudes entre sa culture méditerranéenne d'origine et l'univers nippon. Isabel Muñoz retrouve l'opposition de l'ombre et de la lumière (le fameux “claro oscuro” cher à la peinture italienne de la Renaissance) qui hante également la mythologie japonaise shintoïste. Selon la croyance ancestrale, Amaterasu, la déesse du Soleil se serait éclipsée suite à une brouille avec son frère, Susanoo, dieu de la mer. Recluse dans une caverne céleste, elle prive le monde de sa lumière jusqu'à ce que les autres divinités décident de l'extirper,  de force, de sa cachette. Ces récits touchent particulièrement l'artiste qui poursuit dans son œuvre une unique quête : celle des origines. Dans ses clichés, les éléments naturels deviennent les biotopes auxquels l’humain doit son existence. 

 

“1001” est la première exposition du Centre de la photographie de Mougins, village de l’arrière-pays cannois, tout récemment inauguré. C’est un centre et pas un musée”, insiste le directeur artistique de ce nouveau complexe, François Cheval, lors du discours inaugural prononcé le 2 juillet. En effet, bien loin de se limiter à un espace d'expositions, cette nouvelle institution accueillera aussi des résidences d’artistes. Le nouveau lieu culturel mène aussi une activité éditoriale, avec la revue Les Cahiers, publiée au rythme des expositions, trois fois par an. En 2017, François Cheval avait déjà collaboré avec l’artiste espagnole pour le Mérignac Photographic Festival, c’est donc tout naturellement qu’il a fait appel à elle pour l’inauguration de ce nouvel espace. 

 

 

1. Les corps insubordonnés du butō

“Sans titre”, issu de la série “Ce que personne ne voit”, 2018

La danse traditionnelle du butō n'admet pas de chorégraphie préétablie. Il y a donc autant de manières de l’interpréter qu'il y a de danseurs. Lorsqu'elle enregistre les mouvements de Taketeru Kudo, pour la série Ce que personne ne voit (2018), Isabel Muñoz assiste, impuissante, à l'entrée en transe de son modèle. Elle ne peut rien imposer. Au contraire, cette performance introspective nécessite l'absolue discrétion de l'observatrice. En observant pour la première fois ces danseurs grimés d'un gris terreux, la photographe n’avait pas conscience des enjeux politiques contenus dans les représentations de butō. Geste après geste, le corps, en se déployant dans l’espace, développe un récit : celui d’une insubordination. Cette danse apparaît dans les années 60, alors que les forces américaines occupent encore le Japon. En rupture avec les représentations théâtrales traditionnelles que sont le nô et le kabuki, le nouvel art vivant du butō veut répondre directement à la violence du monde moderne en mettant en scène une gestuelle délibérément brutale. Décharnés, les muscles saillant sous la peau, ces hommes sont presque nus. Ce dépouillement à la fois horrifique et sublime renvoie la photographe à certaines œuvres de sa culture méditerranéenne : sous le maquillage qui recouvre son modèle japonais, le danseur Taketeru Kudo, elle croit reconnaître le corps brunâtre de Saturne dévorant un de ses fils peint au début du XIXe siècle par Francisco de Goya. “J’ai commencé à établir un parallèle entre la culture japonaise et l’époque baroque espagnole”, raconte Isabelle Muñoz.

 

 

2. L’océan japonais, lieu d’une quête des origines

“Sans-titre”, issu de la série “Les choses qui ne changent jamais”, 2017

La ligne directrice du travail d’Isabel Muñoz peut se résumer en trois questions, qu’elle formule ainsi : “D’où venons-nous ? Où sommes-nous ? Où allons-nous ?” Comme l'illustre sa série Les choses qui ne changent jamais, réalisée en 2017, l’eau prend une place prépondérante dans son œuvre. Ce travail, explique-t-elle, met en scène des danseurs de butō plongés sous l’eau, un environnement qui rappelle le liquide amniotique où se forme le nourrisson. Pour pouvoir prendre ses photographies, la septuagénaire doit s’initier à la plongée dans les profondeurs marines d’Osaka. Mais un élément flottant, de nature artificielle, vient gâter ce bain matriciel : “Il existe déjà quatre éléments : l’eau, la terre, le feu, l’air.  J’ai voulu en ajouter un cinquième qui caractérise le monde moderne : le plastique”, confie-t-elle. Ainsi, une toile de plastique souple, ressemblant à un voile de mariée, s’enroule autour du  corps des danseurs. Le tissu synthétique agit poétiquement dans les profondeurs silencieuses et paisibles de l’océan. Cette matière pauvre, symbole même de l’activité délétère menée par les hommes à la surface, est sublimée au point de former une alliance symbiotique avec son danseur. Sur l'une des photographies sans titre de cette série (photo ci-dessus), le modèle, entravé aux jambes par la pièce de plastique dans laquelle il s'est emmêlé, se libère à l'approche de la surface : les bras en croix, il s'éloigne des bas-fonds nocturnes de la mer, dans une posture christique qui magnifie son élévation. L'image est construite selon cette dualité, des fonds sombres aux hauteurs lumineuses. 

 

Un jour, alors qu’elle effectue une de ces séances photos à 25 m de profondeur, Isabel Muñoz remarque une étrange rosace dessinée dans le sable. Son auteur n’est autre qu’un petit poisson de 12 cm de longueur. Si ce poisson-globe trace, à l’aide de ses nageoires, ces mandalas à la rotondité presque parfaite, c’est dans le but de séduire une femelle qui viendra pondre ses œufs au centre de cette construction où le courant est moins fort. Profitant elle aussi de ce dispositif naturel, Isabel Muñoz descend dans les profondeurs accompagnée d’une danseuse lestée. Comme attirée par la rosace, cette dernière effectue une gracieuse chorégraphie qui donnera lieu à une photo noir et blanc empreinte de mysticisme et réalisée dans un laps de temps très réduit : “J'ai appris en travaillant avec ces danseurs que certains d'entre eux s'étaient déjà noyés. Ce ne sont pas des professionnels de l'apnée, c’est uniquement par leur concentration mentale qu'ils tiennent sous l'eau aussi longtemps.” La Japonaise qui pose pour Isabel Muñoz peut tenir une vingtaine de minutes. Après cette durée, le modèle doit remonter à la surface pour éviter l’accident de décompression.

 

3. La pratique du shibari : entre plaisir et douleur

“Sans titre”, issu de la série “Deux, trois, quatre”, 2019

Tordus de douleur ou traversés par les spasmes de l’orgasme, les modèles d’Isabel Muñoz ressemblent à s'y méprendre à L’esclave mourant, sculpté par Michel-Ange entre 1513 et 1516… au moment de contempler son tirage, la photographe mesure combien les influences méditerranéennes continuent de la travailler. Sous son objectif, les cultures de pays aussi éloignés l’un de l’autre que le Japon et l’Italie se rejoignent, l’évocation de la douleur en dénominateur commun. Si certaines photographies de l'exposition, issues de la série Deux, trois quatre (2019), évoquent le shibari – art érotique consistant à entraver un partenaire avec des liens –, elles ne l’abordent pas de front. François Cheval et Yasmine Chemali, directeurs artistiques du Centre, ont écarté de l’exposition les œuvres les plus évocatrices de l'artiste, dans le cadre d'une politique culturelle adressée un public de tout âge.

 

Il faut s’emparer du Cahier qui accompagne l’exposition pour mettre la main sur les clichés sulfureux d’Isabel Muñoz, élaborés avec l’aide du japonais Shigonawa Bingo, maître dans l'art du ligotage érotique. Pour concevoir ces photographies, la photographe s'est intéressée aux origines du bondage, une pratique qui prend racine dans le Japon médiéval. L’art du ligotage provient des samouraïs, qui codifient les premiers cette technique d’immobilisation par des cordes, personnalisée en fonction de la caste à laquelle appartient le soldat arrêté. Bien plus tard, au début du XXe siècle, ces méthodes sont réemployés pour de tout autres usages… Ce qui attire l’Espagnole vers le shibari est sa capacité à combler le fossé séparant plaisir et douleur. Une poitrine féminine, exacerbée par sa compression, une jambe marquée par les traces de ligotage… ses images montrent par fragments ces corps meurtris par leurs attaches.

 

 

L'exposition “1001” d'Isabel Muñoz est à voir à Mougins (Alpes-Maritimes), au Centre de la photographie contemporaine du 03 juillet au 03 octobre 2021.