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Tout savoir sur Torbjørn Rødland, photographe du beau bizarre exposé au Consortium

PHOTOGRAPHIE

Chaque semaine, Numéro décrypte le travail d'un artiste contemporain exposé actuellement. Ici, focus sur le photographe norvégien Torbjørn Rødland, maître de l'inquiétante étrangeté à l'affiche d'une exposition personnelle au Consortium.

Torbjørn Rødland, “Yaoi” (2016 - 2018). Courtesy of David Kordansky Gallery, Los Angeles.

Le photographe Torbjørn Rødland, maestro de l’inquiétante étrangeté

 

Photographe norvégien, Torbjørn Rodland maîtrise avec brio depuis près de 30 ans cet art de l’uncanny, soit le sentiment freudien d’inquiétante étrangeté émanant de situations d’apparence familières. Étonnantes voire dérangeantes, ses images sortent légèrement du cadre de l’ordinaire, juste assez pour perturber le spectateur qui s’attendait à retrouver dans ses mises en scène le confort du prévisible. Tout comme ses confrères Erwin Wurm et Juergen Teller, l’artiste développe une œuvre inclassable qui se place aux frontières, de l’absurde et de l’humour bien sûr – ironie et dérision y sont souvent présentes –, mais aussi de la photographie sociale, cachant un commentaire grinçant sur les relations humaines.

 

 

L’exposition de Torbjørn Rødland au Consortium : une fresque de la vie humaine

 

Présentée jusqu’au 31 mars au Consortium, à Dijon, l’exposition personnelle de Torbjørn Rødland “Oh My God You Guys” déroule au fil de huit salles un parcours photographique qui retrace, telle une fresque, les différentes étapes de la vie de l’être humain. Habitué à mettre en scène des personnages de tous âges et horizons différents, le photographe y réunit plusieurs dizaines d’œuvres récentes débutant par le cliché d’un nourrisson pour finir avec le portrait d’un vieillard adossé à un arbre centenaire dans un décor automnal, entrecoupés d’images d’adolescents et d’adultes. Des photographies qui, malgré leur diversité, traduisent toutes un regard tendre sur leur sujet ainsi qu’un habile art de la mise en scène. Le “beau bizarre” surgit ainsi dans ces tableaux soignés qui dégagent une aura séduisante, amenée par la douce lumière naturelle qui baigne la plupart des clichés.

 

 

L’œuvre choisie par l’artiste : une impossible romance adolescente

 

C’est une scène qui se passe en plein jour. Derrière un parterre de primevères, deux garçons adolescents regardent leurs mains entrelacées, dans un signe évident de tendresse. Entre leurs corps, toutefois, une clôture métallique les sépare, laissant seulement l'espace à leurs doigts de la traverser. Si cette barrière indique l’enfermement d’un des deux personnages – dans une prison, une clinique, un centre de rétention ? – qui l’empêche d’être avec son bien-aimé, difficile de ne pas y voir l’expression d’un amour impossible. Le titre de l’image, Yaoi, renvoie d’ailleurs au genre éponyme de fiction japonaise centrée sur des relations homosexuelles masculines, confirmant ici la représentation d'une romance pudique.

 

 

Les mots de Torbjørn Rødland 

 

“Étudier l’imagerie populaire japonaise m’a aidé à comprendre le moteur de certaines de mes photographies. En tant qu’unique société moderne post-apocalyptique, le Japon a connu de nombreuses évolutions socioculturelles, bien avant que les jeunes Américains et Occidentaux ne les vivent à leur tour : l’amour passionné pour des personnages fictionnels complexes, la familiarité avec la pornographie hardcore, l’isolement de soi combiné à l’idôlatrie excessive, la baisse de l’activité sexuelle, etc.
 

Quoi qu’il en soit, la scène que je photographie ici est pathétique : les fleurs en train d’éclore, la séparation symbolique. Je m’intéresse aux sujets qui semblent éculés – ou too much – comme celui-ci, mais seulement quand j’y sens une étincelle, un potentiel que l’on pourrait raviver. Puis-je faire chanter cette image? (Et si j’essayais ?) C’est comme cela que je finis par investir tout ce que j’ai et tout ce que suis dans une production d’apparence indigne, réalisée à l’aide d’un médium d’apparence tout aussi indigne.”

 

L'œuvre de la semaine est présentée dans l'exposition “Torbjørn Rødland. Oh My God You Guys”, jusqu'au 31 mars 2024 au Consortium, Dijon.