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Numéro
12

Paris Photo 2021 : 8 œuvres étonnantes qui repoussent les limites de l'image

Photographie

À peine un mois après la FIAC, c'est au tour de Paris Photo de faire son grand retour dans la capitale après une année blanche. De même que la foire internationale d'art contemporain, la foire de photographie investit le Grand Palais Ephémère pour la première fois, du 11 au 14 novembre. Au programme de cette 24e édition, plus de 190 galeries et maisons d'édition issus de trente pays différents, des conférences et signatures, mais surtout des centaines d'œuvres offrant un riche panel de la photographie d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Des assiettes de Juergen Teller aux trompe-l'œil de Mona Schulzek, en passant par les rébus d'Ilit Azoulay et les peintures pulvérisées d'Or Gersht, découvrez huit œuvres qui interrogent le statut de l'image en repoussant ses limites par leur technique, leurs sujets et leur mise en scène.

Paul Mpagi Sepuya, “Screen (0X5A2669)” (2020).

1. Paul Mpagi Sepuya : quand le photographe inverse les rôles

 

 

Paul Mpagi Sepuya aime jouer avec le spectateur comme au chat et à la souris. Réalisées principalement dans son studio depuis une dizaine d’années, les clichés de l’artiste américain interrogent toujours les rapports entre photographe, modèles et public. En s’immortalisant lui-même, souvent nu, avec ses amants, et en laissant apparaître systématiquement ses dispositifs de mise en scène, le trentenaire paraît révéler les coulisses de sa démarche, mais laisse en fait saillir davantage ses zones d’ombre. À Paris Photo, la galerie Document dévoile des tirages de sa série inédite, Screen, réalisée en 2019 et 2020. Sur deux d’entre eux, les objectifs d’appareils photo se braquent sur le regardeur devant un rideau blanc, ne dévoilant plus que les mains anonymes de ceux qui les tiennent. Tel est pris qui croyait prendre.

 

 

Chez Document, Stand B23.

Stand de la galerie Suzanne Tarasieve à Paris Photo 2021. Photo : Rebecca Fanuele. © Juergen Teller, All Rights Reserved. Courtesy the artist & Galerie Suzanne Tarasieve.

2. Juergen Teller : quand l’amour s’étale sur des assiettes

 

 

Juergen Teller est un grand habitué de Paris Photo. Après y avoir présenté, il y a deux ans, un large papier-peint en l’honneur de la capital française, le photographe allemand a souhaité cette fois-ci célébrer l’élue de son cœur, Dovile Drizyte. L’été dernier, lors de leur mariage, les époux avaient eu l’idée originale de faire imprimer leur amour sur des assiettes en porcelaine. Au fil de ces éléments de vaisselle musants, on découvrait des photos couple, gilets jaune ou orange sur le dos et casques sur la tête, dans la peau d’ouvriers sur des chantiers urbains – jeu de mot espiègle sur l’idée de “construction de leur avenir ensemble”. En clin d’œil à la tradition domestique parfois kitsch des assiettes de décoration fixées au mur, la galerie a souhaité les aligner sur une cimaise rose pour y dessiner un cœur.

 

 

Chez Suzanne Tarasieve, Stand B18.

Ori Gersht, “Flower 06 (Rijksmuseum)” (2021). © Ori Gersht, courtesy of the artist and Yancey Richardson, New York

3. Ori Gersht : quand la peinture classique se pulvérise

 

 

Être un bon photographe demande souvent de savoir saisir l’instant parfait. Ori Gersht en a fait sa spécialité. À l’extérieur du stand de Yancey Richardson, trois photographies immortalisent ce que l’on identifie comme des peintures de fleurs en pleine explosion. Pour obtenir ce résultat, l’artiste israélien basé à Londres a collectionné des cartes postales de nombreux musées, qu’il a ensuite fait reproduire en verre à la même taille. Ici, ces copies de natures mortes flamandes exposées au Rijkmuseum d’Amsterdam sont alignées soigneusement et régulièrement comme sur un présentoir de photographies, avant que l’artiste ne les pulvérise en tirant dessus avec une arme à feu. Réalisés pendant ces explosions, ses clichés ultra-nets témoignent donc d’une destruction de l’histoire de l’art classique et des images dans son sens le plus littéral, faisant de l’artiste un véritable iconoclaste.

 

 

Chez Yancey Richardson, Stand B25.

The Anonymous Project, “TV Nation” (2021) © The Anonymous Project / Courtesy Polka Galerie.

4. The Anonymous Project : quand la télévision se met en abîme

 

 

Au détour du stand de la galerie Polka, dix postes de télévision vintage s’empilent. De diverses tailles et formes, ceux-ci replongent dans la seconde moitié du XXe siècle, à l’heure où les téléviseurs faisaient leur entrée dans les foyers jusqu’à trôner au centre des salons et entraîner un nouveau passe-temps. Telle est la nouvelle installation du projet The Anonymous Project, créé en 2017 par le réalisateur Lee Shulman lorsqu’il met la main sur une vaste collection de diapositives anonymes. Depuis, le Britannique redouble d’idées pour mettre en scène ce patrimoine visuel et lui offrir une résonance contemporaine. Ici diffusés par des panneaux lumineux intégrés aux téléviseurs, des clichés de familles réunies autour de ces écrans domestiques semblent s’animer, mettant en abîme notre rapport affectif à ces “boîtes à images” qui font désormais partie intégrante de nos vies et de nos intérieurs.

 

 

Chez Polka, Stand B1.

Mona Schulzek, “Ottomane” (2016). Photographie, Impression Fine Art contrecollée sous verre acrylique au format WhiteWall. Courtesy Mona Schulzek

5. Mona Schulzek : quand des tapis forment un trompe-l’œil

 

 

Tout au bout de la foire, devant la vue sur la tour Eiffel, Paris Photo renferme la plus grande photographie encadrée jamais présentée en son sein. Avec 3,20 mètres de hauteur et 2,40 mètres de large, ce tirage réalisé par les laboratoires Whitewall piège le visiteur dans ses filets : au sein du cliché signé Mona Schulzek, le regard se perd parmi des dizaines de tapis orientaux colorés qui semblent onduler sans cesse. Pourtant, ici, rien ne bouge : afin créer cet effet visuel perturbant, la jeune artiste allemande a construit de toutes pièces un espace à l’échelle humaine pour y agencer des tapis du sol au plafond. En jouant sur leurs plis, reliefs et superpositions, elle provoque des déformations matérielles déroutantes sans même toucher à Photoshop.

 

 

Mur du laboratoire Whitewall, Galerie Eiffel.

Vittoria Gerardi, série “Aletegrafia”, “Forme di resilienza” (2021). Courtesy Galerie Thierry Bigaignon

6. Vittoria Gerardi : quand la nature se révèle par fragments

 

 

À 25 ans, Vittoria Gerardi a grandi avec l’image numérique. Cela ne fait pas moins de la photographe italienne une grande adepte de la chambre noire, dans laquelle elle a passé ses journées pour réaliser son projet Latenza. Dans ses images, de fines plantes semblent flotter sur des fonds unis lilas ou rose poudré, où leur disposition évoque aussi bien un herbier que des calligraphies. Celles-ci renferment en réalité une méthode de développement surprenante : seules quelques parties de leurs négatifs originaux sont conservées, passées à travers les nervures de feuille d’arbres pour maculer de taches discrètes le papier photosensible, que l’artiste repeint ensuite minutieusement sous l’éclairage rouge de la chambre noire. À Paris Photo, plusieurs de ces œuvres sont exposées à la lumière du jour pour la première fois : au fil de la foire, leur fond changera pendant quelques jours avant d’adopter sa couleur finale.

 

 

Chez Bigaignon, Stand E10.

Ilit Azoulay, “Eleonore (case 4008)” (2020). Courtesy the artist and Braverman Gallery

7. Ilit Azoulay : quand des collages font le récit du sexisme médical

 

 

Une intrigante histoire se raconte sur le stand de la galerie Braverman. Sur des cadres noirs en relief identiques en forme de fenêtres ouvertes, l’artiste israélienne Ilit Azoulay dispose des images aux airs de rébus. Suivant une même structure, ces “cases” racontent les représentations de l’hystérie au fil des siècles : sur le pan de gauche, on trouve le fragment d’un cliché d’archives conservé à la Salpétrière depuis le XIXe siècle, époque où Jean-Martin Charcot étudiait le trouble ; sur celui de droite, une image abstraite ; au centre, un collage reprenant des citations et éléments visuels liés aux symptômes hystériques dans des situations contemporaines, pour notamment en souligner le sexisme. La suffocation, souvent associée à ce trouble, prend par exemple un nouveau sens lorsque l’artiste l’associe à l’image d’un homme noir, référence à la phrase “I can’t breathe” prononcée par George Floyd avant son assassinat en 2020 et apparue sur les pancartes de manifestations contre le racisme. En mai prochain, Ilit Azoulay représenta Israël à la prochaine Biennale de Venise.

 

 

Chez Braverman, Stand B2.

Boris Lurie, “NO!art Bag” (1974). Boris Lurie Foundation

8. Boris Lurie : quand l’image et l’objet écrivent un nouveau langage radical

 

 

Il est rare de croiser des œuvres Boris Lurie dans les foires d’art. Pourtant, cet artiste né en 1924 et disparu en 2008 a produit au long du XXe siècle un œuvre riche et radical, habité par son passé tragique et sa vie romanesque. Emprisonné par les Nazis dans les camps de Riga, où il a perdu presque tous les membres sa famille, le Russe de naissance a survécu à la guerre et s’est ensuite installé à New York à l’orée des années 50. C’est là-bas qu’il a développé son langage plastique propre et co-fondé le mouvement radical No!art, s’opposant à l’expressionnisme abstrait, au consumérisme, au marché de l’art ou encore à l’impérialisme politique par des œuvres hybrides qui exposent avec frontalité et crudité les tabous de l’époque. Au sein d’un stand consacré à l’artiste par la galerie Odile Ouizeman, on découvre ce “NO! Art bag” de 1974, où des photographies de nus féminins se mêlent à des inscriptions sur un sac en toile de jute – rappel du souvenir de la déportation, qu’il explicite à nouveau par la présence de l’étoile de David.

 

 

Chez Odile Ouizeman, Stand A3.

 

 

Paris Photo, du 11 au 14 novembre au Grand Palais Éphémère, Paris 7e.