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11 Paris Photo 2021 : 5 jeunes talents de la photographie à découvrir absolument

Paris Photo 2021 : 5 jeunes talents de la photographie à découvrir absolument

Photographie

À peine un mois après la FIAC, c'est au tour de Paris Photo de faire son grand retour dans la capitale après une année blanche. De même que la foire internationale d'art contemporain, la foire de photographie investit le Grand Palais Ephémère pour la première fois, du 11 au 14 novembre. Au programme de cette 24e édition, plus de 190 galeries et maisons d'édition issus de trente pays différents, mais aussi de nombreuses conférences et signatures. Inauguré en 2018, le secteur Curiosa regorge comme à son habitude de grandes découvertes à l'instar de Maisie Cousins, qui dévoile dans le dernier Numéro art une série inédite. Autoportraits infiltrés sur des cigarettes, disputes entre frères et soeurs ou encore distorsion numériques d'objets du quotidien... focus sur 5 artistes à découvrir absolument dans cet espace de la foire.

Karolina Wojtas, série “We can't live without each other” (2019). © Karolina Wojtas / Courtesy of Vasli Souza Gallery.

Karolina Wojtas, série “We can't live without each other” (2019). © Karolina Wojtas / Courtesy of Vasli Souza Gallery.

1. La jalousie fraternelle vue par Karolina Vojtas

 

 

Accueillir un nouvel arrivant dans sa famille n’est pas toujours chose aisée. À l’aube de son adolescence, en Pologne, Karolina Vojtas a presque vécu la naissance de son frère cadet comme un traumatisme. Dans sa série tendrement baptisée We Can’t Live Without Each Other (On ne peut pas vivre l’un sans l’autre), l’artiste aujourd’hui adulte le met en scène dans des situations grinçantes pour rejouer avec lui la rivalité et les conflits qui ont traversé leur relation. Le visage recouvert d’un sac plastique vert ou d’une chaussure, le bras parsemé de traces de morsure ou encore le corps déguisé à l’image d’un membre de la famille Addams, le garçon aujourd’hui âgé de douze ans semble souffrir des pires sévices, mais le regard décalé que sa tortionnaire pose sur lui rassure par son humour évident. Comme un pied-de-nez aux sages et bienveillants tirages qui remplissent souvent les albums familiaux, la photographe réunit ces épisodes dans un livre aux pages rembourrées – comme celles des ouvrages pour enfants –, tandis que sur le stand de la galerie Vasli Souza à Paris Photo, elles se dévoilent en grand format, les unes derrière les autres, dans une installation qui invite à les feuilleter.

 

 

Chez Vasli Souza, Secteur Curiosa, SC8.

Victoria Pidust, “Acne in space” (2019). Courtesy Galerie Andreae Victoria Pidust, “Acne in space” (2019). Courtesy Galerie Andreae
Victoria Pidust, “Acne in space” (2019). Courtesy Galerie Andreae

2. Les sculptures numériques de Victoria Pidust

 

 

Sous l’œil et la main de Victoria Pidust, les voitures se liquéfient, les morceaux de bois se métallisent et les papiers de journaux froissés s’agrègent pour former des volumes aux airs de massifs rocheux. Si l’Ukrainienne de 29 ans dispose aussi bien d’une formation en peinture qu’en communication visuelle, ces deux champs ont fini par se rejoindre dans une pratique qui s’empare de l’image numérique comme d’une matière plastique. Au quotidien, l’artiste immortalise les fragments d’objets, détails mécaniques, vestimentaires ou technologiques qu’elle modélise ensuite en 3D pour les faire exister dans un espace exclusivement virtuel. Puis, après avoir appuyé leur déformation et joué sur l’inexactitude de leur rendu, elle les rephotographie numériquement. Faussement liquides, notamment grâce à leurs effets de glitch plus ou moins intentionnels, les objets initiaux semblent alors flotter dans d’étonnants collages photographiques qu’elle décline aussi bien sur aluminium, sur papier-peint et sur des revêtements pour sols pour mieux y plonger leur spectateur.

 

 

Chez Judith Andreae, Secteur Curiosa, Stand SC7.

Prince Gyasi, “Symbols of Womanhood” (2018). Courtesy Prince Gyasi and Nil Gallery. Prince Gyasi, “Symbols of Womanhood” (2018). Courtesy Prince Gyasi and Nil Gallery.
Prince Gyasi, “Symbols of Womanhood” (2018). Courtesy Prince Gyasi and Nil Gallery.

3. La nouvelle réalité ultra-colorée de Prince Gyasi

 

 

Quand le réel paraît terne, voire lassant, pourquoi ne pas y ajouter de la couleur si la photographie le permet ? Atteint de synesthésie, Prince Gyasi a décidé de tourner ce trouble de la perception à son avantage. Sous son objectif, qui fut longtemps celui d’un simple iPhone, les corps et paysages sont sublimés par des tonalités vives, voire surnaturelles, dont les contrastes se découpent avec une grande netteté. Mais derrière ce langage pop et séduisant, le jeune Ghanéen n’a pas peur d’aborder d’importants sujets de société : la résilience des femmes actives dans son pays s’incarne dans deux modèles ployant avec élégance, sans céder, sous le poids de boîtes roses, la crise des migrants est évoquée par des couvertures de survie qui, portées par deux hommes, deviennent des capes étincelantes à l’aura royale, tandis que l’abondance des déchets est évoquée par des sacs poubelles remplis à craquer aux airs d'accessoires de mode. Derrière ces choix de mise en scène et d’esthétique, le photographe affirme sa volonté de sortir du misérabilisme qui accompagne encore souvent la représentation des populations africaines. Une intention qui trouve son écho puisqu’à seulement 26 ans, Prince Gyasi est célèbre sur l’ensemble du continent et a photographié des personnalités telles que Naomi Campbell et Burna Boy.

 


Chez Nil, Secteur Curiosa, Stand SC13.

Vladyslav Krasnoshchok & Sergiy Lebedynskyy, “Sans titre”, série “Timoshenko’s Escape” (2012). Tirage gélatino-argentique. Courtesy Galerie Alexandra de Viveiros Vladyslav Krasnoshchok & Sergiy Lebedynskyy, “Sans titre”, série “Timoshenko’s Escape” (2012). Tirage gélatino-argentique. Courtesy Galerie Alexandra de Viveiros
Vladyslav Krasnoshchok & Sergiy Lebedynskyy, “Sans titre”, série “Timoshenko’s Escape” (2012). Tirage gélatino-argentique. Courtesy Galerie Alexandra de Viveiros

3. Le roman photo politique de Vladyslav Krasnoshchok et Sergiy Lebdynsky

 

 

 

Ukraine, octobre 2011. L’ancienne Première ministre du pays, Ioulia Timotchenko, est condamnée à sept ans de détention pour abus de pouvoir sous le gouvernement de son opposant aux dernières élections présidentielles. Première prisonnière politique contemporaine de cet État, la politicienne devient dès lors un emblème de révolte et entame même une grève de la faim pour protester contre ses conditions. Une situation qui inspire Vladyslav Krasnoshchok et Sergiy Lebdynsky, tous deux nés à Kharviv où Ioulia Timotchenko est détenue : ensemble, les jeunes Ukrainiens membres du trio de photographes Shilo décident de mettre en scène le récit de son évasion. En résulte une série en noir et blanc aux airs de roman photo où les deux hommes sillonnent la ville dénudés, portant seulement un masque féminin orné d’une couronne tressée, trait caractéristique de la politicienne. Si le cocasse des scènes apporte à ce projet un trait d’humour, l’utilisation de l’argentique et le flou intentionnel ajoute au caractère énigmatique de la série, tandis que le symbole n’en éclipse pas la dimension hautement politique : sur un cliché, l’un des deux photographes érige le masque devant la monumentale statue de Lénine en signe de révolte.

 

 

 

Chez Alexandra de Viveiros, Secteur Curiosa, SC11.

John Yuyi
, “Smoke Me” (2019). Courtesy John Yuyi and Gallery Over the Influence.

John Yuyi
, “All You See is Me” (2019). Courtesy John Yuyi and Gallery Over the Influence.

5. Les autoportraits infiltrés de John Yuyi

 

 

Une Marlboro est écrasée à l'oblique sur la cimaise du stand de la galerie Over the Influence. En s’en approchant, on aperçoit sur ce cylindre blanc la silhouette nue d’une jeune femme à genoux. Lors d’une performance il y a deux ans, à Tokyo, John Yuyi a littéralement consumé sa propre image en fumant ces cigarettes à son effigie. À la fois fascinée et préoccupée par la manière dont les images s’impriment aujourd’hui sur notre corps, avec lesquelles elles sont sans cesse en contact par le biais des écrans et magazines, l’artiste taïwanaise a choisi de renverser la balance. Désormais, c’est sa propre image qui contaminera des objets du quotidien : à travers la création de tatouage en décalcomanie, la jeune trentenaire imprime son propre corps sur la lame d’un couteau de cuisine, une tranche de jambon, ou encore, à échelle minuscule, sur la surface transparente d’une lentille de contact. Diplômée en design de mode, la photographe a déjà séduit les grands acteurs de ce domaine en collaborant avec plusieurs magazines et en réalisant des images pour de prestigieuses maisons telles que Gucci. Pour leur ligne de maquillage, elle a photographié un rouge à lèvres défectueux dont le raisin rosé et abîmé a finalement accueilli son visage, comme le miroir espiègle de celle ou celui qui l'appliquera sur sa bouche…

 

 

Chez Over the Influence, Secteur Curiosa, SC9.

 

 

Paris Photo, du 11 au 14 novembre au Grand Palais Éphémère, Paris 7e.