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14 Octobre

Qui est Peter Hujar, photographe de l'intime éclipsé par Mapplethorpe ?

 

Le Jeu de paume rend enfin hommage au photographe américain mort du sida en 1987, en accueillant jusqu'au 19 janvier prochain les clichés en noir et blanc de cet amoureux des marges, fin observateur de la scène gay new-yorkaise des années 70-80. Mais aussi des chiens, de la campagne, de la ville... Une œuvre sensible qui place l’intime en son cœur.

Par Patrick Remy

Gary in Contortion (2) (1979). Tirage gélatino-argentique.

Ethyl EIichelberger as Minnie the Maid (1981). Tirage gélatino-argentique.

Il aura fallu plus de trente ans pour que l’œuvre de Peter Hujar soit appréciée à sa juste valeur. En 2017, à l’occasion des 30 ans de sa mort, due à une pneumonie liée au sida, les éditions Aperture ont publié Peter Hujar : Speed of Life, monographie signée par quatre critiques. Le travail de réhabilitation du photographe est orchestré par les galeries Pace/MacGill à New York et Fraenkel à San Francisco, et par son exécuteur testamentaire, l’écrivain Stephen Koch. De son vivant, Hujar n’avait pas de galerie officielle et n’a publié qu’un livre, le chef-d’œuvre Portraits in Life and Death (1976) dont l’introduction a été écrite par Susan Sontag, qu’il fréquenta dès 1963.

 

 

Dès le départ, Hujar sait ce qu’il veut : faire des portraits. 

 

 

Sa vie commence en 1934, à Trenton, dans le New Jersey, à la campagne. Peter Hujar est élevé par ses grands-parents, des émigrés ukrainiens. Sa mère travaille comme serveuse à Manhattan, son père s’est volatilisé bien avant sa naissance. À la mort de sa grand-mère, alors qu’il a 11 ans, il vient vivre chez sa mère, qui est alcoolique, et son compagnon; il subit un climat de violence permanente. Une bouteille de gin lancée contre le mur, c’est le geste de trop : il quitte l’appartement, il a alors 16 ans. Ce mal-aimé ne cessera de vouloir aller à la rencontre de ses semblables, comme l’artiste activiste David Wojnarowicz – qui sera brièvement son compagnon. Son intérêt pour la photographie naît à force de feuilleter des magazines de mode comme Harper’s Bazaar, et surtout en regardant les images de Lisette Model (1901-1983), la première à allier street photography et mode, une Européenne qui montre l’Amérique qui dérange – et ceci bien avant Robert Frank.

 

Il débute comme assistant dans le studio d’Otto Maya et Jess Brown, deux photographes qui travaillent pour des magazines de décoration et d’art de vivre. Suivent les fameux cours de Richard Avedon et du directeur artistique de Harper’s Bazaar Marvin Israel. Dès le départ, Hujar sait ce qu’il veut : faire des portraits. Il travaille comme photographe commercial, enchaînant quelques expositions personnelles, sans grand succès ; ce qui ne l’empêche pas, en 1973, de se consacrer entièrement à ce qu’il aime, quitte à galérer financièrement. “S’il y a de nouvelles photos que tu as envie de vendre, n’hésite pas à m’appeler car je suis ton collectionneur”, lui écrit Avedon en 1979.

Boys in car, Halloween  (1978).Tirage gélatino-argentique.

Candy Darling on her deathbed (1973). Tirage gélatino-argentique.

Il passait de justesse d’un mois à l’autre sans un dollar en poche. Pourtant, il n’a jamais eu l’air pauvre. Il n’a tout simplement jamais eu d’argent. Grand, extrêmement beau, calme et droit, il paraissait totalement sûr de lui. Mais sous cette apparente assurance se cachait quelque chose de sinistre, voire de dangereux”, décrit Stephen Koch. Hujar photographie juste son entourage, ses portraits sont un geste d’amour. Il est l’un des premiers témoins de la scène gay new-yorkaise naissante, celle des invisibles, quand l’homosexualité était encore un tabou, malgré la – petite – prise de conscience de la société américaine suite aux émeutes de Stonewall en 1969. C’est à cette période qu’il rencontre le critique Vince Aletti, qui enchaînait alors les piges musicales pour le fanzine underground radical Rat et des jobs de libraire. Celui-ci décrit : “Downtown était un territoire qui ne m’était pas étranger, mais Peter le connaissait d’une manière bien plus intime, plus intuitive que moi ; il en comprenait le rythme, les nuances, les plaisirs et les dangers. Il est allé dans des endroits où je n’aurais jamais osé aller, a fréquenté des gens que je ne connaissais que sur papier. Il était charismatique et compliqué; c’était un être profondément anxieux, portant une histoire familiale dramatique qu’il a toujours gardée pour lui.

 

 

Hujar est l’un des premiers témoins de la scène gay new-yorkaise naissante, celle des invisibles, quand l’homosexualité était encore un tabou.

 

 

La bohème gay new-yorkaise avait un grand appétit pour tout ce qui était nouveau : le Theater of the Ridiculous de Charles Ludlam (son slogan : “Nous sommes allés au-delà de l’absurde : notre position est totalement ridicule”), The Cokettes (autre compagnie de théâtre à la tendance hippie-drag-queen), le film Pink Flamingos de John Waters, la salle de concerts Fillmore East, les discothèques Max’s Kansas City et Tenth Floor, où le disco détrônait la soul... On y croisait Susan Sontag, Fran Lebowitz, William S. Burroughs, Renaud Camus, John Cage, Kiki Smith, Quentin Crisp, Divine, Diana Vreeland, Iggy Pop, Merce Cunningham, Loulou de la Falaise, Cookie Mueller... et bien sûr Andy Warhol ! Artistes et mondains, mais aussi acteurs de la lutte pour les différences sexuelles. Tous passent devant l’objectif de Hujar. Sans oublier ses amants, David Wojnarowicz et Paul Thek, des drag-queens comme Ethyl Eichelberger, l’artiste transgenre Greer Lankton...

 

Christopher street pier (2) (1976). Tirage gélatino-argentique.

Petit à petit, il photographie ses amis sur leur lit d’hôpital, tels Sydney Faulkner du Theater of the Ridiculous, l’actrice transgenre Jackie Curtis, Candy Darling, une des superstars de Warhol, posant sur son lit de mort au Cabrini Medical Center de NY, l’une des plus importantes photographies du siècle selon le critique d’art américain Arthur Danto, généralement avare de compliments. Son appareil est un instrument de séduction, jouant entre intimité et distance. Une séance peut durer des heures. “La pièce était généralement très silencieuse, à l’exception de l’appareil photo qui cliquait, témoigne Stephen Koch. Il était peu bavard. Ses yeux restaient fixés sur vous. Il se déplaçait. Il pouvait dire : ‘Cela ne fonctionne pas, essaie une autre position.’ On sentait qu’il attendait – que vous en ayez marre d’être photographié, que l’appareil photo capture le scintillement de quelque chose qui révélerait votre ‘Vous’ et personne d’autre. De tels moments sont fulgurants. Peter ne les retrouvait souvent que dans les planches-contacts. Dans le portrait du poète et critique de danse Edwin Denby, les yeux du sujet sont fermés dans ce qui semble être une sérénité introspective du vieil homme. En réalité, Denby avait simplement cligné des yeux.

 

 

“Peter n’avait aucune stratégie. Ce que l’appareil saisissait devait être unique et vous ressembler.“ 

 

 

Ses thèmes, ce sont aussi des enfants heureux, des clowns tristes, des bites, des soirées gay déjantées de Halloween, beaucoup de chiens mais aussi des vaches et des chevaux, des hommes jouissant, des nus... Comme le relève Stephen Koch : “Peter n’avait aucune stratégie. Ce que l’appareil saisissait devait être unique et vous ressembler. Tout ce qu’il y avait de moins était, comme il le disait, ‘sans valeur’. Cela pouvait être gracieux ou maladroit, agréable ou mortifiant, sincère ou posé. Cela devait juste être réel, et cela devait être beau [...]. Cela pouvait être mis en scène de façon évidente... ou être capturé à un moment où la personnalité elle-même est abandonnée ou consignée dans une sorte d’oubli extatique, comme dans Orgasmic Man. Votre portrait était toujours immuablement vous, mais il était aussi indéniablement le sien. L’intimité était son genre.

Cockette John Rothermel, in fashion pose (1971). Tirage gélatino-argentique.

Great Dane (1981). Tirage gélatino-argentique.

L’œuvre de Hujar procède d’une technique classique, avec l’utilisation du noir et blanc, et aborde des thèmes qui jalonnent l’histoire de l’art. Il recherchait l’humanité et ne choisissait pas des modèles extravagants comme des freaks. Ce n’était pas un homme de studio; ou plutôt, il installait son studio chez ses modèles pour partager leur intimité. Ceux-ci posaient souvent allongés – ce qui leur donne une forme d’aisance ou au contraire les rend totalement soumis. Les corps disent autant que les visages quant à la personnalité. Plus tard, Hujar réalisera des portraits décapants d’animaux, ou d’un New York nocturne, celui des rues vides, des reflets sur la mer ou l’Hudson.

 

L’exposition du Jeu de paume nous fait (re)découvrir une personnalité forte, longtemps éclipsée par Robert Mapplethorpe, gay lui aussi, mort également des suites du sida en 1989, dont l’œuvre est de la même facture classique. Mais Mapplethorpe sortait peu de son studio, alors que l’humain était au centre des portraits de Hujar. Mapplethorpe a été le témoin de la disparition d’un New York gay, joyeux, déjanté, libre et underground. Hujar, lui, avait été le témoin de sa naissance.

 

Peter Hujar, Speed of Life, du 15 octobre 2019 au 19 janvier 2020, Jeu de paume, Paris. 

 

Les citations de Stephen Koch sont extraites de “Securing Peter Hujar’s place among the greats”, in Harper’s Magazine, mai 2018. * Lost Downtown, introduction de Vince Aletti, éd. Steidl/Paul Kasmin Gallery/Pace MacGill, 2016.

 

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