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Numéro
14

Rencontres d'Arles 2021 : 7 expositions de photographie à découvrir absolument

Photographie

Après une dernière édition annulée l'été dernier, les Rencontres de la photographie font leur grand retour à Arles cette saison, du 4 juillet au 26 septembre. Au programme du festival, une vingtaine d'expositions aux quatre coins de la ville provençale traversées par les questions et enjeux de notre époque, mais aussi des projets hors les murs, investissant plusieurs villes de la région. Numéro propose sa sélection de sept expositions à ne pas manquer, entre focus sur les masculinités ou la nouvelle garde photographie de mode afro-américaine, rétrospectives consacrée à des figures historiques telles que Sabine Weiss et Charlotte Perriand ou encore propositions originales de photographes contemporains, à l'instar de SMITH et Pieter Hugo.

  • Catherine Opie, “Bo” de la série “Being and Having” [Être et Avoir] (1991).

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1. “Masculinités” : les idéaux masculins revus et corrigés par les photographes

 

 

C’est l’exposition muséale de ces Rencontres. Après avoir été présentée au Barbican Centre de Londres, puis au Gropius Bau de Berlin, l’exposition “Masculinities : Libération through Photography” débarque en Arles et investit l’une des grandes halles du parc des Ateliers, où vient d’être inaugurée la tour de la fondation LUMA. Une cinquantaine d’artistes et plusieurs centaines d’œuvres y sont réunis en vue d’explorer les évolutions de la masculinité à travers les lieux clés où elle se construit : le noyau familial, le milieu professionnel, les relations amoureuses et sexuelles, mais aussi les œuvres de fiction, le sport et le divertissement populaire. Plutôt qu’un simple reflet, ces clichés – réalisés entre les années 60 et aujourd’hui – sont chaque fois l’occasion de remettre en cause les prédicats d’une notion intrinsèquement mouvante. Ainsi, l’exposition passe en revue plusieurs archétypes du masculin pour mieux les interroger. On y croise ainsi les joueurs de football américain immortalisés par Catherine Opie dans leur tenue de match, comme les forcados portugais capturés par Rineke Dijkstra – dont les visages égratignés et les costumes ensanglantés indiquent leur sortie d’un combat enflammé avec le taureau. Sur les images collectées dans la presse par Wolfgang Tillmans, on découvre cette fois des militaires dans des situations antihéroïques, tandis que Piotr Uklanski présente un trombinoscope des visages du nazisme. Ces diverses masculinités côtoient les représentations d’un corps en transition par Cassil, les portraits non conventionnels de familles japonaises par Masahisa Fukase, mais aussi les clichés de grands photographes queer tels que Robert Mapplethorpe et Sunil Gupta. L'exposition n'omet pas les représentations du corps noir par Paul Mpagi Sepuya et Hank Willis Thomas ni les regards féminins posés sur des corps masculins, tels que ceux d’Annette Messager et Tracey Moffatt. Dense et variée, cette sélection prouve combien la question de la virilité et de ses représentations a traversé les artistes depuis cinquante ans. Et combien, à la lumière des débats contemporains, ces réécritures visuelles de ses idéaux semblent nécessaires.

 

A la Mécanique Générale, Arles.

Nadine Ijewere, “Sans titre” (2018).

Daniel Obasi, “Instants de jeunesse”, Lagos, Nigeria (2019).

2. “The New Black Vanguard” : la nouvelle garde prometteuse de la photographie de mode

 

 

Une explosion visuelle attend le visiteur de l’église Sainte-Anne. Dans cet édifice religieux de la place de la République, à deux pas de la mairie d’Arles, le gris des vieilles pierres s’efface derrière le jaune poussin et le rouge carmin des cimaises, en accord avec les teintes vives des tirages présentés. Seize artistes, tous nés entre le début des années 80 et la fin des années 90 (hormis Liz Johnson Artur, née en 1964), y sont réunis autour d'un point commun : le regard qu'ils posent sur le corps noir et le vêtement à travers le prisme de la photographie de mode. Baptisé “The New Black Vanguard” (”la nouvelle avant-garde noire”), ce groupe réunit des artistes qui, depuis plusieurs années, font leurs preuves dans un secteur trusté par les blancs depuis des décennies. Parmi ses membres, Tyler Mitchell, du haut de ses 26 ans, a déjà tiré le portrait de la chanteuse Beyoncé s'illustrant ainsi en couverture du Vogue américain, et devenant ainsi le premier photographe noir à accomplir ce travail dans l’histoire du magazine. Quelques années plus tard, la Londonienne Nadine Ijewere lui emboîtera le pas en photographiant la pop star Selena Gomez. Baignés par des couleurs douces, souvent agrémentés de fleurs et mis en scène dans la nature, ses portraits ont eux aussi trouvé leur place dans le paysage visuel contemporain. Quant à l’Américaine Dana Scruggs, son talent à sublimer le corps noir lui a ouvert les portes des univers les plus divers : photos d'athlètes, campagnes de soins pour la peau, ou portraits de pop stars comme Megan Thee Stallion, Travis Scott ou Mariah Carey. Une belle revanche pour celle qui, lasse des refus que lui opposaient les magazines, décidait en 2016 de lancer sa propre revue SCRUGGS Magazine. À travers cette exposition, le commissaire Antwaun Sargent offre une consécration institutionnelle aux artistes de ce New Black Vanguard. Enfin rendus visibles grâce à l'exposition de leur travail en grand format dans des lieux de référence et dans un catalogue d’exposition, ces artistes inscrivent leur nom et leur patte dans l’histoire de la photographie. Sur l’un de ses murs, l’exposition réunit d’ailleurs les couvertures et sujets réalisés ces dernières années par des photographes issus de la diaspora africaine pour des magazines de référence, de Elle à i-D en passant par W. Un aperçu percutant de leur réussite.

 

 

A l'église Sainte-Anne, Arles.

Vue de l'exposition de SMITH “Désidération” au Monoprix, 2021.

3. SMITH : une odyssée immersive aux portes de l'intime et de l'infini

 

 

Sur la photographie choisie pour l'affiche des Rencontres d'Arles cette année, un individu torse nu se tient debout dans un paysage dépouillé, le visage levé vers le soleil. La lumière éblouissante et l’atmosphère brumeuse installent d’emblée la scène dans un cadre surnaturel: est-il dans des contrées reculées de la Sibérie, au milieu de gisements de soufre de Scandinavie ou encore à la surface de la Lune ? L'image charrie son lot de mystère… autant que l’exposition personnelle de l'auteur de cette photographie : SMITH. Celui-ci invite les festivaliers au premier étage du Monoprix arlésien dans une installation déroutante. Dans cet espace bétonné, des structures métalliques orthogonales habillent l’espace de leurs néons blancs glaciaux ou encadrent des tirages grand format auxquelles le visiteur se confronte physiquement. Fasciné aussi bien par la psychanalyse que l’astrophysique, le photographe et vidéaste français utilise depuis des années la prise de vue pour capturer les états limites de l’être humain : entre masculin et féminin, entre le vivant et le fantôme, entre l’échelle intime de nos vies personnelles et l’immensité infinie de l’espace. Dans sa proposition polycéphale intitulée “Désidération”, où SMITH invite plusieurs artistes à ses côtés, l’habile scénographie imaginée par le studio Diplomates provoque une déambulation rythmée par une bande sonore obsédante du compositeur Gaspar Claus et par les spectres de ses clichés, tantôt figés au mur sur des plaques d’aluminium, tantôt fragmentés sur les cloisons obliques. On y découvre des femmes et hommes esseulés, perdus dans l’immensité d’une nature méconnaissable à force d'être diluée dans des nuances de couleurs dénaturées. On y croise encore une ombre de chien ou un visage de chat, ainsi que des clichés qui rappellent ses Spectrographies, photographies et vidéos violacées capturées à la caméra thermique. Depuis le jour où l'artiste a touché un fragment de météorite, il s’est pris de passion pour le monde spatial, son iconographie, les légendes et multiples récits. Ici, un personnage fictif émerge : Anamanda Sîn, une jeune femme habitée par le désir de s’envoler dans l’espace, qui devient le fil rouge de cette proposition immersive et élève jusqu’au cosmos ces images habitées.

 

 

Au Monoprix, Arles.

Sabine Weiss, “Tolède, mendiant” (1950).

Sabine Weiss, “Félix Labisse, peintre décorateur”, Neuilly-sur-Seine (1952).

4. Sabine Weiss : retour sur une œuvre prolifique et humaniste

 

 

Dans dix jours, Sabine Weiss soufflera à Arles sa 97e bougie. Cet anniversaire coïncide avec une grande rétrospective consacrée à la photographe française. Comme en atteste son œuvre foisonnante, la nonagénaire a sillonné et marqué les neuf dernières décennies. En plein centre d’Arles, dans l'enceinte du Museon Arlaten consacré à l’histoire de la Provence, des dizaines de tirages retracent cette riche carrière, présentés dans la chapelle des Jésuites (construite au XVIIe siècle et tout juste restaurée). Dès sa pré-adolescence, Sabine Weiss s’empare d’un appareil photo pour saisir celles et ceux qui vivent dans les rues de Genève, où elle grandit. Des portraits de mendiants et de gitans, des clichés sombres capturant l'inquiétant mystère des nuits urbaines, et, surtout, des enfants – tantôt rieurs et joueurs, tantôt le visage grave et anxieux – qui deviendront l’un de ses sujets principaux. Sa carrière s'envole lorsqu'elle s'installe à Paris, où elle côtoie la haute société et des figures majeures des années 50 et 60. Photographe pour la mode, elle immortalise alors les défilés du grand couturier Hubert de Givenchy, ou encore la première collection d’Yves Saint Laurent chez Dior. Elle signe aussi le portrait de célèbres artistes, de Niki de Saint Phalle à Alberto Giacometti, avec qui elle entretient une grande proximité. De Paris Match au New York Times, Sabine Weiss travaille pour de nombreux titres de presse et voyage sur la côte est des États-Unis, à Berlin, Venise et Athènes, avant de sillonner l'Asie et l'Afrique, de Tokyo au Caire. Les clichés qu'elle en rapporte saisissent des moments festifs (la sortie d’un mariage, une fête de Nouvel An) aussi bien que des moments solitaires de recueillement, où elle saisit des croyants habités par la foi, d’un bout à l’autre du globe. Héritière de Robert Doisneau et d'Henri Cartier-Bresson, la photographe se voit affiliée au mouvement dont ils incarnent l’origine : la photographie humaniste, focalisée sur l’étude de l’être humain dans on quotidien. Une approche qu’elle conserve encore aujourd’hui, avec une grande humilité. “Il y a des photographes qui sont des artistes car ils créent quelque chose de complètement nouveau, commente la Française dans un film diffusée dans l’exposition. Moi je n’étais qu’un témoin de ce que je voyais.”

 

 

Au Museo Arlaten, Arles.

Pieter Hugo, “Andre Hugo”, Nature’s Valley, Afrique du Sud (2020). Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Pieter Hugo, “Alexandra”, Londres (2020), série “Solus”. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

5. Pieter Hugo : mille et uns visages contemporains

 

 

En 2018, le palais de l’Archevêché à Arles accueillait une frise de personnages étonnants : les braques de Weimar de William Wegman, mis en scène par le photographe américain dans des situations aussi archétypales qu’insolites. La patte chaussée dans un escarpin, le corps glissé dans un survêtement rouge ou dans le costume fantaisiste du personnage d’un opéra de Mozart, le tout composant une fresque pour le moins surréaliste. Trois ans plus tard, ce ne sont plus des chiens, mais bien des humains qui peuplent le premier étage de cet édifice médiéval. Pendant les Rencontres, le photographe sud-africain Pieter Hugo y déploie une véritable galerie de portraits : une centaine de clichés capturent les visages et les corps que l’homme a croisés au fil de ces quinze dernières années.  Révélé par une série consacrée à des dresseurs de hyènes (réalisée de 2005 à 2007 au Nigeria), Pieter Hugo s’est également plu à capturer les individus qu’il rencontrait au gré de ses projets professionnels, dans des mises en scène plus ou moins classiques qui mettent en exergue leurs particularités. De sa série Kin, où le photographe se concentrait dès 2013 sur son pays natal, les tensions et la violence qui le traversent et le poids de son histoire, on découvre par exemple plusieurs visages de Sud-Africains, hommes et femmes, jeunes et âgés, fixant l’objectif avec tristesse, fierté, méfiance ou bien tendresse devant des arrière-plans colorés. De sa série Solus, réalisée en 2020 et montrée ici pour la première fois, il déroule un trombinoscope de bustes capturés sur fonds blancs : inspiré par les portraits sobres affichés dans les agences de casting de mode, le photographe a souhaité reproduire leur dispositif en plaçant devant son objectif des jeunes mannequins aux visages et aux corps atypiques, défiant les normes traditionnelles de la beauté. Ainsi réunis dans ce palais épiscopal, ces clichés issus de divers projets, lieux et moments dans la carrière de Pieter Hugo traduisent avant tout son intérêt profond pour l’humain. Un jour, celui-ci déclara d’ailleurs : “Quand on crée un portrait, le cynisme disparaît pendant un bref instant. Il y a de la beauté à être tenu dans le regard de l’autre.”

 

 

Au palais de l'Archevêché, Arles.

Charlotte Perriand, Fernand Léger, “Photomontage pour le pavillon du ministère de l'Agriculture, Exposition internationale des arts et techniques de la vie moderne”, Paris, 1937. Panneau de droite de l'entrée, La France industrielle. Restitution contemporaine des couleurs de l'époque. Archives Charlotte Perriand.

6. Charlotte Perriand : le projet photographique d'une designer engagée

 

 

On connaît surtout Charlotte Perriand pour son mobilier et ses architectures. Tout au long du XXe siècle, qu’elle a traversé dans sa quasi-intégralité, la designer française a réfléchi aux manières d’améliorer le quotidien des individus, que cela passe par ses célèbres bibliothèques “Nuage” aux portes coulissantes, sa chaise-longue basculable ou encore ses préfabriqués sur pilotis. Mais la vision de la créatrice ne s’est pas limitée à cela. Pendant une grande partie de sa vie, armée d'un appareil photo, elle capture édifices, matériaux et textures qu’elle croise au gré de ses voyages, et qui inspireront ses créations. Mais, dépassant cette simple fonction d’échantillonnage et de prospection, le médium devient également pour elle une arme politique, à travers une technique bien particulière : le photomontage. À travers des compositions très originales où elle incruste ses images noir et blanc sur des fonds colorés, la designer entreprend ainsi, dès les années 30, de dénoncer les conditions de vie et de travail des classes populaires. Particulièrement sensible à l’insalubrité des villes et de ses constructions, elle réalise en 1936 La grande misère de Paris, grande fresque dans laquelle elle entremêle carte de Paris, chronologie des transformations urbaines dans la capitale ou encore visages d’enfants envahis de tristesse dans ces quartiers en déshérence. Une approche qu’elle renouvelle l’année suivante, lors de l’Exposition internationale des arts et techniques de la vie moderne : à cette occasion, la designer s’allie à un célèbre peintre, Fernand Léger, pour composer un immense montage qui habillera le pavillon du ministère de l’Agriculture. Nourrie par de nombreux tirages de sa collection et des images d’archives, l’exposition “Charlotte Perriand. Comment voulons-nous vivre ? Politique du photomontage” présente au Monoprix d’Arles, dans la salle adjacente à celle de SMITH, ce travail dense, bien souvent éclipsé par sa pratique de designer, qui révèle pourtant ici un regard citoyen particulièrement sensible aux problématiques de son époque. Des enjeux bien loin des écrins museaux, galeries prestigieuses et cercles cossus dans lesquels on peut généralement apprécier ses créations aujourd’hui.

 

Au Monoprix, Arles.

© Holger Biermann

7. “Sauver les corps” : un premier regard en images sur une année historique

 

 

Près d’un an et demi s’est passé depuis le début du premier confinement en France. Alors que les expositions fleurissent à nouveau depuis deux mois, elles offrent l’occasion de découvrir une création artistique inédite, imprégnée par la crise sanitaire. À la fondation Manuel Rivera-Ortiz on mesure à quel point les événements de cette dernière année ont laissé leur empreinte sur la prise de vue. Inaugurée en 2010 à Arles pour soutenir la jeune photographie documentaire dans le sillage de l’artiste portoricain éponyme, la fondation présente une quinzaine d’expositions posant un regard sur notre monde contemporain. Si Philip Montgomery pose le sien sur les conflits raciaux aux États-Unis, Elsa Leydier, de son côté, détaille les fragments de corps féminins imparfaits. Agathe Kalfas et Mathias Benguigui explorent quant à eux l’île de Lesbos, tandis que l’Allemande Anno Wilms livre ses portraits des drag-queens des années 80. Enfin, si l'urgence climatique imprègne le travail d'Alberto Giuliani, c'est l’ombre de la pandémie qui plane particulièrement sur l’exposition “Sauver les corps”, rapprochant des artistes du collectif aquitain Les Associés ainsi que photographes allemands du projet FotoHaus. Isolés par les mesures de confinement, chacun de son côté a capturé les mutations du monde à l’ère de la pandémie : avenues bondées jadis devenues désertes, transports en commun peuplés de visages masqués, paysages urbains où la nature reprend ses droits, visages d'enfants vers lesquels on braque un long coton-tige ou couloirs d'université vidés pour céder la place à l’enseignement à distance. Signées Barbara Wolff, Elie Monferier, Holger Biermann ou encore Joël Peyrou, ces images souvent spontanées, témoins directs de transformations inédites, se mélangent sur les murs de la terrasse pour composer une mosaïque de cette période. Imprimées sur aluminium par le laboratoire WhiteWall, celles-ci peuvent désormais s’apprécier à ciel ouvert sans craindre d’être abîmées par le soleil ou les intempéries. Une réponse ironique aux journées d'enfermement qui les ont vues naître.

 

 

A la Fondation Manuel Rivera-Ortiz, Arles.