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Numéro
05

Hommage à la photographe Sabine Weiss en 5 clichés emblématiques

Photographie

Le Jeu de Paume lui consacrait une rétrospective en 2016  avant que ce soit au tour des Rencontres de la photographie à Arles cet été. Le 28 décembre dernier, Sabine Weiss est décédée à l’âge de 97 ans. L'artiste suisse était jusqu'alors la dernière représentante du courant de la photographie humaniste, focalisé sur l’étude de l’être humain dans son quotidien, aux côtés de Robert Doisneau et d’Henri Cartier-Bresson. Au fil de son immense carrière, celle qui se décrivait comme un “simple témoin” a réalisé des reportages pour de nombreux titres de presse, signé le portrait des plus grands artistes de son époque ou encore immortalisé les défilés de couturiers de renom, tout en posant régulièrement son objectif sur les “anonymes” de la société, des mendiants aux gitans. Retour sur son immense carrière en cinq clichés mémorables.

Sabine Weiss, "Mendiant à Tolède", Espagne, (1950), ©Sabine Weiss

1. L’enfance, la sincérité de l'émotion

 

 

Sabine Weiss n’est pas que la photographe des personnalités : dès le début de sa carrière, la photographe suisse s'intéresse à l’enfance et à ses facéties. Elle sera toute sa vie captivée par les jeux des plus jeunes, leurs attitudes et leurs regards, qu’ils soient riches ou pauvres, gais, en larmes ou enjoué, et parcourt les rues à la recherche de ces “morveuxde la rue qui l'amusent. Réalisée en 1950, sa photographie d’un jeune mendiant dans les rues de Tolède reste aujourd’hui l'un de ses plus fameux clichsé. Le visage sale, les sourcils froncés et l'expression très adulte du garçon émeut et, alors qu'il détourne les yeux, son regard marque les mémoires. Sabine Weiss explique Dans son livre Intimes convictions (éditions Contrejour, 1989), Sabine Weiss raconte qu'elle aime photographier les enfants car “leurs masques tombent plus facilement” et qu'elle “comprend plus rapidement leur réalité. L’homme anonyme, cadre moyen chemise rayée et cravate a mieux appris à se cacher”. C’est peut-être dans ces sujets que la photographe pousse le plus son approche humaniste : loin de la pitié excessive ou du simple amusement, c’est à travers l’empathie et le témoignage du réel qu'elle trouve son juste équilibre.

Sabine Weiss, Photographie pour Vogue, (1955), ©Sabine Weiss

2. Photographier la mode avec humour

 

 

Dès 1952, Sabine Weiss entame une collaboration de dix ans avec le magazine Vogue. C’est le début d’une longue période de collaboration de la photographe avec plusieurs titres prestigieux de presse féminine. Le contraste est fort entre son travail personnel et ses commandes éditoriales, bien que l'on y retrouve également sa touche. Dans cette photographie de 1955, les deux mannequins assises sur un banc en miroir se regardent, l’air espiègle. Les robes à pois se détachent du fond plus lugubre des arbres nus. Dans son travail de photographe de mode, Sabine Weiss conçoit elle-même ses décors et ses mises en scène et conserve son originalité vis-à-vis des autres photographes : un ton léger et bien souvent humoristique.

Sabine Weiss, Niki de Saint Phalle, Paris, (1958) © Sabine Weiss

3. La photographe des plus grands artistes de son époque

 

 

En 1950, Sabine née Weber épouse le peintre américain Hubert Weiss et devient photographe indépendante. Huit ans plus tard, elle rejoint l’agence Rapho aux côtés de Robert Doisneau et Willy Ronis et partage son temps entre commandes et séries personnelles. Intégrée au milieu artistique parisien par son activité et ses proches, elle fréquente alors de nombreux artistes et intellectuels, dont bon nombre passeront devant son objectif. Sa proximité avec ces musiciens, ces peintres et ces écrivains produisent des portraits confidentiels où la jeune femme capture leur intimité. Ici, elle photographie Niki de Saint Phalle en plein travail créatif : la plasticienne apparaît concentrée sur sa toile, voûtée et maculée de peinture. Elle ne regarde pas l’objectif et reste absorbée par son art alors que Sabine Weiss la regarde, spectatrice silencieuse de son instant créateur. Cette représentation de l’artiste en plein travail est chère à la photographe, comme lorsqu'elle immortalise le célèbre sculpteur Alberto Giacometti dans son atelier.

Sabine Weiss, "Travestis à Pigalle", Paris, (1959), ©Sabine Weiss

4. Les nuits parisiennes : l'incarnation d'une fureur de vivre

 

 

Visages rieurs et confettis sont des motifs récurrents dans les images de Sabine Weiss, qui pendant des décennies arpentera les rues de Paris et des villes d’Europe et photographie la fête et les noctambules. Ses clichés d’après-guerre sont les témoins d’une joie de vivre, d’une exaltation malgré les efforts de reconstruction d'une Europe considérablement affaiblie voire détruite. En atteste l'euphorie qui anime ces jeunes travestis en plein spectacle, un soir à Pigalle, et dont l'artiste parvient à traduire l'esprit festif et coloré malgré son inlassable noir et blanc. Dans son livre Intimes Convictions, elle déclarait choisir cette technique pour sa “simplicité, et un contact plus direct” avec ses sujets. “Les problèmes techniques sont réduits au minimum. L’esprit est plus libre pour approfondir, dépasser l’anecdote, pour aller vers une abstraction plus dépouillée… Comme je cherche de plus en plus une sorte de simplicité, de silence, de calme, je pense que le noir et blanc peut plus facilement l’exprimer".

Sabine Weiss, "Famille de gitans dans leur roulotte", Les Saintes-Marie-de-la-mer, (1960), ©Sabine Weiss

5. Les gitans, ou la solidarité à toute épreuve

 

 

Sabine Weiss est très connue pour son travail sur les gitans, notamment dans la ville balnéaire des Saintes-Marie-de-la-Mer, haut lieu de pèlerinage, ou dans les rues de Genève où elle a grandi. Portée par sa bienveillance et sa curiosité, elle parvient à nouer des relations de confiance avec ces populations nomades et à les photographier dans leur intimité, assistant par exemple à des mariages et autres cérémonies. Pour réaliser ce cliché, une famille entière de gitans a accepté de lui ouvrir les portes de la roulotte dans laquelle elle vivait. Entassés les uns sur les autres dans des lits superposés, ses membres incarnent à eux seuls les réalités des communautés gitanes : une précarité mais aussi un grand esprit de famille et une certaine esthétique, illustrées ici par les tissus bariolés. Sabine Weiss aime photographier les gens humbles, être témoins de leur existence et surtout de leur humanité. Dans une monographie de 2003, elle développe sa conception de sa pratique: "Je photographie pour conserver l’éphémère, fixer le hasard, garder en image ce qui va disparaître : gestes, attitudes, objets qui sont des témoignages de notre passage. L’appareil les ramasse, les fige au moment même où ils disparaissent". Un acte d'autant plus primordial pour marquer à jamais sur la pellicule les visages des invisibles et anonymes de notre société, qui font pourtant toute sa richesse.