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Numéro
23

Rencontre avec le photographe Samuel Fosso, l'as de la métamorphose exposé à la MEP

Photographie

Éminent représentant de la photographie africaine, Samuel Fosso transforme, dès les années 70, son studio en terrain de jeu pour exprimer ses identités multiples. La Maison européenne de la photographie consacre jusqu'au 20 mars 2022 une grande rétrospective à ce maître de l’autoportrait.

Samuel Fosso, Autoportrait. Série « Le rêve de mon grand-père », 2003 © Samuel Fosso, courtesy Jean-Marc Patras / Paris

Numéro : L’exposition que vous consacre la Maison européenne de la photographie, à Paris, s’ouvre sur le seul cliché dont vous n’êtes pas l’auteur : votre portrait par Bernard Descamps. Comment avez-vous rencontré ce photographe français qui vous a permis d’exposer pour la première fois lors des Rencontres de Bamako, en 1994 ?
Samuel Fosso : J’ai commencé à réaliser des autoportraits dans les années 70, dès l’âge de 15 ans, en parallèle de travaux de commande pour des photos d’identité, des mariages ou de grands événements que je traitais aussi au sein de mon studio. Mais ce travail personnel, personne ne l’avait vu... à l’exception peut-être de mes parents à qui j’envoyais parfois un tirage. En Afrique, il y a cette croyance que votre image photographique est votre âme. Et je ne voulais pas vendre mon âme ! Je n’avais jamais considéré la photo comme un objet d’art, ou comme de l’art contemporain. Jusque-là, les artistes africains étaient des sculpteurs ou des peintres. Alors je gardais ces photos dans des albums, dans la poussière, attendant le jour où je serais marié et où je pourrai les montrer à mes enfants. Et puis, en 1993, le représentant de Kodak à Bangui, où j’avais installé mon studio, me présente Bernard Descamps. Bernard était commissionné par les Rencontres de la photographie africaine de Bamako pour dénicher des photographes en Centrafrique. Je lui ai montré mes photos en couleurs. À l’époque, la couleur venait d’arriver chez nous, mais nous n’avions aucun labo pour le tirage. J’envoyais mes clichés à Paris et je les recevais la semaine suivante. Les femmes ne voulaient plus entendre parler de noir et blanc. Elles souhaitaient que mes portraits fassent ressortir la couleur de leurs vêtements ! Au contraire, Bernard n’était intéressé que par les photos noir et blanc des années 70. C’est ainsi que j’ai sorti mes vieux albums du placard.

 

Vous accédez alors à une reconnaissance internationale, et Tati vous invite en 1997, aux côtés de William Klein, Dominique Issermann, Malick Sidibé ou encore Seydou Keïta, à réaliser une dizaine d’œuvres. Une série devenue iconique où vous incarnez pour la première fois des personnages, des stéréotypes occidentaux comme Le Rockeur, La Femme américaine libérée des années 70 ou Le Golfeur...
Jusqu’à ce moment-là, je me prenais en photo comme n’importe qui aujourd’hui se prendrait en photo. L’invitation de Tati m’a permis d’exprimer autre chose, d’incarner des personnages. Ce travail, je l’ai perpétué avec la série African Spirits en 2008, où je remets en scène les portraits cultes des grandes figures du mouvement de décolonisation et d’indépendance en Afrique, mais aussi du mouvement des droits civiques aux États-Unis. Je me devais de rendre hommage à ceux qui ont fait ma liberté. L’esclavage ou encore les rapports entre l’Occident et l’Afrique sont encore trop absents des manuels d’histoire. Je voulais aussi transmettre cela aux générations futures.

Samuel Fosso, Autoportrait. Série « Tati », La Femme américaine libérée des années 70, 1997 © Samuel Fosso, courtesy Jean-Marc Patras / Paris

D’autres séries posent également des questions très politiques. Avec Emperor of Africa, vous incarnez Mao Zedong pour dénoncer l’emprise de la Chine sur le continent africain. Avec Black Pope, vous prenez cette fois-ci les traits d’un pape noir.
La Chine investit en Afrique et exploite les matières premières. Mais notre terre est en train d’être détruite. Le bois est exploité à tel point qu’il n’y aura un jour plus aucune forêt. Il ne restera plus qu’un vaste désert. Les Chinois pourront rentrer chez eux. Nous aurons gagné de l’argent. Et que laisserons-nous aux générations futures ? L’Afrique ne peut pas vivre sans terre à cultiver, sans nature. Je prends la parole à travers mes photos pour tous ceux qui n’ont pas la possibilité de s’exprimer. Quant au pape, il s’agit d’un rêve : celui de voir un jour un pape noir. Pendant longtemps, il n’y a eu que des Italiens, puis il y a eu un Polonais et aujourd’hui un Argentin. Alors pourquoi pas un pape noir ?

 

Vous faites preuve d’un grand sens du style, à travers vos looks très travaillés, dès vos œuvres de jeunesse. Vous avez d’ailleurs collaboré avec un magazine de mode il y a vingt ans, et cette année avec la jeune créatrice Grace Wales Bonner.
J’ai toujours beaucoup aimé m’habiller. Mais à l’époque, le prêt-à-porter n’existait pas en Centrafrique, ou ne m’était pas accessible avec mes faibles moyens. Alors j’allais acheter moi-même des tissus et je demandais à mon tailleur de copier les coupes que je trouvais dans des magazines américains où je pouvais voir des modèles afro-américains – à ce moment-là, il était très difficile de trouver la presse française en Centrafrique. Mais les tissus étaient de si piètre qualité qu’ils perdaient leurs couleurs dès qu’on les lavait. Alors dès que je sortais de chez le couturier, j’allais prendre une douche, j’enfilais les vêtements et je me prenais en photo. Je voulais être looké, comme on dit aujourd’hui. Je voulais profiter de ma jeunesse. Je me souviens, dans la rue, les gens disaient : “C’est un styliste, celui-là. Il aime la mode.

Samuel Fosso, Autoportrait « Emperor of Africa », 2013 © Samuel Fosso. courtesy Jean-Marc Patras / Paris

Samuel Fosso, Autoportrait. Série « Black Pope », 2017 © Samuel Fosso. courtesy Jean-Marc Patras / Paris

La MEP présente également des œuvres plus personnelles, comme ces hommages photographiques que vous rendez à votre grand- père (Le Rêve de mon grand-père) et à un ami disparu (Mémoire d’un ami). Qui étaient votre grand-père et cet ami ?
Mon grand-père était un notable, un chef et aussi un grand guérisseur. Il rêvait que je devienne un jour son héritier. Mais la guerre du Biafra en a décidé autrement. En 1972, j’ai dû fuir et m’installer chez mon oncle à Bangui, en Centrafrique. Et mon grand-père est mort. Son rêve ne pouvait plus se réaliser si ce n’est à travers cette série au sein de laquelle je rends hommage aux différentes cérémonies dont j’avais pu être le témoin. Mémoire d’un ami a pour sujet un autre moment bouleversant de mon histoire : l’assassinat, en 1997, de mon ami et voisin par une milice armée centrafricaine à Bangui. Ils sont venus un soir, ont cassé sa porte et ont demandé la caisse de son magasin. Le bruit m’a réveillé, mais j’étais tétanisé. Mon ami a résisté. J’ai entendu les tirs. Son corps était à terre. Devant mon incapacité à intervenir, j’ai décidé de réaliser cette série et de me confronter à cette nuit traumatisante.

 

Votre série la plus récente traite également de différents états émotionnels. SIXSIXSIX propose plus de 160 autoportraits centrés sur votre visage traversé par le désarroi, la fatigue ou la joie...

Toute ma vie a été touchée par la maladie, la guerre, les obstacles... alors j’ai pensé au nombre du diable : 666. Mais Dieu m’a toujours sauvé. L’innocence, ne pas faire le mal, ne pas faire de mal aux autres, cela m’a sauvé toute ma vie. Ces Polaroid représentent la vie et tous ces malheurs qui nous frappent dans notre intérieur. Finalement, il s’agit d’émotions enfouies que nous créons nous-mêmes et, en même temps, d’une façon d’exorciser mes propres ressentis face à cette situation. Il y a une partie de tristesse, de joie, de calme... et tout cela forme la vie. Ma vie.

 

 

Samuel Fosso, jusqu'au 20 mars 2022 à la Maison Européenne de la Photographie, Paris 4e.

Samuel Fosso, Autoportrait. Série « Mémoire d'un ami », 2000 © Samuel Fosso,
courtesy Jean-Marc Patras / Paris