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22 Zhang Ziyi, éblouissante actrice bientôt à l'affiche de The Crossing de John Woo

Zhang Ziyi, éblouissante actrice bientôt à l'affiche de The Crossing de John Woo

Ils font 2020

Rencontre avec la comédienne, lancée par Tigre et Dragon et qui a poursuivi auprès du maître Wong Kar-wai un itinéraire parfait. The Crossing, le dernier très attendu film de John Woo, la révèle dans un registre plus dramatique.

  • Cape en ruchés de tulle, GIAMBATTISTA VALLI COUTURE.

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  • Robe en drapée en mousseline de jersey et ceinture, HERVÉ L. LEROUX. Voile en résille, SCHIAPARELLI HAUTE COUTURE. Bague en or gris, diamants et céramique, DE GRISOGONO.

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Portraits de Zhang Ziyi par Sofia Sanchez et Mauro Mongiello.

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Chez Zhang Ziyi, tout commence par le visage. Mutin, rond, jovial, presque enfantin. Mystérieux aussi. Triste, par accident. Une surface cinégénique que réalisateurs et spectateurs ne peuvent plus ignorer, quinze ans après le triomphe mondial de Tigre et dragon où elle se promenait avec agilité dans une forêt imaginaire et jouait mortellement de son sabre. À l’époque, celle qui allait devenir l’actrice chinoise la plus célèbre de sa génération était à peine âgée de 21 ans mais comptait déjà plusieurs vies. Dans son regard traînait encore quelque chose de l’enfant habituée à persévérer pour arriver à ses fins, une obstination discrète mûrie au cours d’une décennie qui aurait pu lui voler sa jeunesse – qui sait si elle ne l’a pas fait ? 

 

Avant de devenir comédienne, son vrai destin, Zhang Ziyi a été forcée de quitter sa famille pékinoise pour entrer dans une prestigieuse école de danse de la capitale. “J’avais 11 ans quand mon professeur m’a emmenée passer des examens. J’ai été reçue, mes proches étaient surexcités. C’était une école professionnelle importante, mais devenir danseuse n’avait rien d’un choix. Ce que j’ai appris là-bas m’a aidée par la suite pour les films d’action, mais sur le moment, le plaisir était absent, à cause de la trop forte pression.” Celle qui prononce ces mots dans un palace parisien le fait avec une candeur parfaite qui masque le potentiel de douleur attenant. Zhang Ziyi raconte tout de même, sans afféterie particulière, comment elle a fui à plusieurs reprises le monde trop strict de cette école que d’autres avaient choisie pour elle. Ces escapades préadolescentes l’aidaient à recentrer son désir. “À l’école, c’était difficile, les professeurs me forçaient la main pour réussir et cette atmosphère me semblait peu propice à la confiance en soi. En fait, c’était un peu comme j’imagine l’armée. Malgré tout, j’ai gardé la tête haute. Ce n’est pas si mal.”

 

À 15 ans révolus, elle abandonne la danse pour la comédie et trouve cette fois un univers à sa mesure, même si elle n’en connaît alors aucun des secrets. “Le cinéma restait un monde lointain. Le samedi après-midi, j’allais à la bibliothèque avant de rentrer à la maison pour regarder un film avec mon père. Lui, il s’endormait devant la télé, mais moi je regardais jusqu’au bout ! J’aimais beaucoup Gong Li, qui était la grande référence de ma génération, d’autant qu’elle avait fréquenté la même école d’acteurs que moi.”

 

Un jour de 1998, le réalisateur Zhang Yimou (Épouses et concubines) vient à la Central Academy of Drama rencontrer de jeunes actrices pour le premier rôle de son prochain film, The Road Home. Zhang Ziyi remporte la mise, à sa manière. “Je suis arrivée au rendez-vous en retard, et le réalisateur m’a attendue longtemps. Je suis très indépendante.” Dans le film, qui n’est pas l’un des plus réputés de son auteur, l’actrice interprète une jeune paysanne. Avec le recul, elle se souvient du rôle comme d’un moment unique, spontané. “Zhang Yimou voulait simplement que je reste naturelle. À l’époque, je n’avais aucune technique et cela m’allait très bien. C’est toujours mon film préféré : je jouais de manière pure. Si on me le demandait aujourd’hui, je n’en serais probablement pas capable… Maintenant, j’essaie de garder ce naturel et d’incorporer de la technique.” À l’opposé de ses sensations idylliques sur le tournage avec Zhang Yimou, la jeune femme ne considère pas Tigre et dragon comme l’expérience la plus gratifiante de son parcours, malgré l’incroyable exposition que lui a offerte ce film d’Ang Lee. “Je peux même dire que cela a été difficile. Je ne connaissais pas grand-chose aux arts martiaux et je me demande, en y repensant aujourd’hui, comment j’ai survécu. Sans doute parce que j’étais jeune. Les acrobaties et les cascades avec les câbles, quand mon personnage volait, n’étaient pas si professionnelles à l’époque. Je sautais de hauteurs équivalentes à sept étages sans sourciller. Je voulais juste satisfaire Ang Lee…” 

 

Selon elle, Tigre et dragon n’a changé sa vie qu’à la périphérie. Star, oui, et alors? Zhang Ziyi raconte comment, lors de son premier Festival de Cannes, elle a tenté de se débarrasser de ses gardes du corps trop présents à son goût, avant de comprendre que ces derniers l’entouraient avant tout pour les pierres précieuses qu’elle portait au cou. Sa vie palpite ailleurs, dans les films, bien sûr, mais aussi à travers sa passion pour l’art contemporain et notamment le travail de son compatriote Shen Jingdong. “Je collectionne un peu les œuvres d’art. J’en voudrais plus, mais elles sont si chères ! [Rires.] J’ai eu la chance de visiter de nombreux pays et de fréquenter les musées, j’ai un ami collectionneur qui m’aide un peu. Je m’intéresse à l’art pour les mêmes raisons que j’aime le cinéma. C’est très naturel.” Après l’interview, la jeune femme s’éclipsera pour visiter l’exposition consacrée à David Bowie à la Philharmonie de Paris. Sans doute les spectateurs qui la croisent dans la rue se souviennent d’abord d’elle dans les productions internationales comme Mémoires d’une geisha (2006), emblème d’une époque où les actrices asiatiques comme Michelle Yeoh et Maggie Cheung occupaient le haut de l’affiche. Mais l’essentiel n’est pas forcément là. Pour les cinéphiles, le travail de Zhang Ziyi avec Wong Kar-wai a marqué les esprits. Sorti en 2004, dans la foulée de La Triade du papillon de Lou Ye, l’incroyable mélo rétro-futuriste 2046 a signé le début de sa collaboration avec l’auteur de Chungking Express, réputé pour le caractère extrême de ses tournages. “Je me suis rendu compte de mes progrès en tant que comédienne au moment de 2046. Wong Kar-wai m’a vraiment aidée à me révéler. Avec lui, il n’y a pas de script, on improvise sur le plateau. Tout est vrai, les dialogues, les sentiments… Il est impossible de se préparer. J’aime ça. Depuis ce tournage, je n’apprends plus mes dialogues trop longtemps à l’avance. Je n’ai pas envie que tout soit trop fluide. J’essaie de ressentir et d’inventer au fur et à mesure, sans être un robot. Je sais que ça peut être dangereux de ressentir à ce point. Chaque fois, je suis dans l’émotion. Je ne pleure pas sur commande mais pour de vrai.” En 2013, The Grandmaster a parachevé – pour l’instant – la collaboration entre Zhang et Wong. Dans ce film d’arts martiaux teinté de mélancolie, l’actrice s’est épanouie dans la difficulté. “Comme Wong Kar-wai découvre la vérité au fur et à mesure, il fait beaucoup de prises. L’ensemble du tournage a duré trois ans… Le résultat en vaut la peine. Sur le tournage, il y avait un acteur plus âgé habitué aux drames télévisés qui se tournent très vite. Pour lui, c’était difficile à comprendre. Il s’est énervé jusqu’à perdre confiance. Pourquoi faire trente prises? Eh bien parce que le film l’exige. Si Wong me demandait de recommencer avec lui, je dirais oui, ne seraitce que pour retrouver le souffle de scènes comme celle de la gare [un long combat sur un quai lors du départ d’un train], qui a été si difficile à réaliser. Vous la considérez comme la plus belle de The Grandmaster ? Moi aussi. Nous avons patienté longuement dans le froid extrême du nord de la Chine, chaque nuit, il faisait moins trente, mais nous y allions. J’avais les yeux en colère, mon personnage me rejoignait à ce moment-là.” 

 

Pour ces yeux en colère, Zhang Ziyi a remporté treize prix d’interprétation en Asie, avant de se lancer dans une nouvelle aventure auprès d’un autre grand, John Woo. The Crossing, une immense fresque dont la deuxième partie sort en Chine cet été, s’apparente selon elle à “un Titanic chinois, situé en 1949”. L’actrice y joue de nouveau une jeune femme simple venue de la campagne. Tout paraît simple, à l’entendre. “John Woo m’a demandé d’être moi”, commente-t-elle avec un sourire entendu. Ce qu’elle fait de mieux au monde