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L’artiste Mathias Kiss vs le boxeur Patrice Quarteron, un art du combat

 

Célébré pour ses installations détournant les codes de l’architecture intérieure, Mathias Kiss a pratiqué la boxe thaïe. Pour nous, l’artiste dialogue avec le champion du monde, Patrice Quarteron, engagé dans la lutte contre le communautarisme.

À gauche : Patrice Quarteron, champion du monde de boxe thaïe catégorie poids lourds. À droite : l’artiste Mathias Kiss devant son œuvre Golden Snake exposée au Palais de Tokyo.

 

Numéro : Où avez-vous grandi les garçons?

Patrice Quarteron : À la Grande Borne [cité de Grigny, Essonne].

Mathias Kiss : Moi, j’ai beaucoup déménagé, mais toujours dans le 91 [Essonne]. Ma mère habitait en face de chez Patrice, dans le quartier des Pyramides à Évry.

 

Numéro : C’est sympa la Grande Borne?

P. Q. : C’est sympa jusqu’à l’âge de 12 ans.

 

Numéro : Et après?

P. Q. : À l’adolescence, cela devient plus difficile. C’est là qu’on se rend compte du décalage de la cité avec le reste du
monde. La Grande Borne, pour moi, c’est Sangatte version 91. C’est l’un des quartiers les plus pauvres de France.

 

Numéro : N’était-ce pas le fief d’Amedy Coulibaly, le preneur d’otages de l’hypermarché cacher?

P. Q. : Amedy Coulibaly, c’était un gars que je connaissais, un copain à moi.

Photo : Stéphane Gallois.

Numéro : Ah oui?

P. Q. : Je le connaissais depuis toujours, il boxait avec nous et passait le plus clair de son temps avec nous à Grigny. Après, il a eu son parcours, il a fait beaucoup de prison, etc. Je connaissais ses sœurs et toute sa famille, c’était un voyou, mais dans le bon sens du terme, c’est-à-dire qu’il cherchait à faire de l’argent. C’était un mercenaire, mais ce n’était pas une crapule. Quand j’ai vu ce mec-là tomber, ça m’a blessé, ça m’a choqué. Du coup, j’ai participé à la marche pour Charlie Hebdo et les victimes de l’Hyper Cacher pour dire que les gens qui l’avaient endoctriné étaient des fils de pute, et qu’Amedy était aussi un fils de pute. Lors de la manifestation, un journaliste m’a interrogé sur les événements, et j’ai répondu : “Pour l’instant, on parle des juifs contre les musulmans, donc c’est encore un truc communautaire. Revenez plutôt me voir quand tout le monde se sentira concerné.” Parce que pour moi, il n’y a qu’une communauté – à laquelle nous appartenons tous, que l’on soit noir, blanc ou arabe : la communauté française. Et là, dix mois plus tard, boum, massacre dans Paris. Soudain, je vois tout le monde brandir le drapeau bleu, blanc, rouge. J’ai écrit sur ma page Facebook : “Bande de fils de pute! Maintenant vous êtes tous bleu, blanc, rouge? Avant vous ne l’étiez pas parce que cela ne vous concernait pas, bande de salopes que vous êtes.” Bref, je me suis retrouvé avec mon nom tagué sur tous les murs de la cité : “Quarteron : fils de pute.” Suite à cela, il y a eu une vraie fracture et tout le monde s’est replié dans sa communauté.

 

Numéro : Bref, vous ne pouviez plus rentrer chez vous le soir.

P. Q. : Je n’habite plus la Grande Borne, mais j’y retourne régulièrement pour entraîner des jeunes boxeurs de façon bénévole. Personne ne joue au malin avec moi.

Photo : Stéphane Gallois.

Numéro : Amedy Coulibaly a-t-il pris de la distance avec ses fréquentations lors de sa radicalisation?

P. Q. : Ces histoires de radicalisation, c’est de la pure connerie. Laissez-moi vous expliquer pourquoi. Amedy est allé en prison à l’âge de 18 ans. Il avait volé des motos avec l’un de ses potes, il y a eu un barrage de police, les flics leur ont tiré dessus et son copain est mort dans ses bras. C’était un voyou raté : un bon voyou, c’est un voyou qui ne se fait pas serrer. Et lui s’est fait pincer au moins dix fois. Un tocard. En tôle, il s’est rapproché de ceux qui étaient gentils avec lui, et puis il a rejoint leur cause par pur opportunisme. Pour lui, l’islamisme était une cause comme une autre. Lorsqu’on se connaissait, il n’était pas du tout religieux, encore moins pratiquant. Manque de bol pour lui, j’habitais pile en face de la mosquée et je savais parfaitement qui se levait le matin pour aller prier. Ces mecs-là n’ont rien à voir avec la religion, ce sont des mercenaires. On leur a donné des sous, on leur a promis je ne sais quoi, et le lendemain matin ils se lèvent en disant : “Allah Akbar.” C’est un peu comme si moi, je me levais demain, que je tuais ma femme et que je m’écriais “Allah Akbar” pour faire porter le chapeau au Seigneur. Sauf que ces mecs n’ont jamais été dans la religion de leur vie. Ils sont aussi musulmans que vous et moi.

Pour moi, il n’y a qu’une communauté – à laquelle nous appartenons tous, que l’on soit noir, blanc ou arabe : la communauté française.

Patrice Quarteron

Photo : Stéphane Gallois.

Numéro : Et vous, Mathias, êtes-vous croyant?

M. K. : Non, pas du tout. Ce repli communautaire dont parle Patrice semble bizarre pour les gens de ma génération, parce qu’à mon époque, mes copains maghrébins avaient honte quand leurs pères venaient les chercher à l’école en djellaba. Dans la cité où j’ai passé mon enfance, il y avait des Juifs, des Chinois, des Arabes… et l’on se retrouvait tous autour de passions communes comme le hip-hop ou la boxe. Ma salle de boxe, d’ailleurs, était un vrai melting-pot, et mon entraîneur me disait toujours : “Moi, les petits bandits, j’en fais de sympathiques champions.” Souvent, quand ils viennent faire de la boxe, c’est la première fois que ces jeunes sont confrontés à une forme d’autorité : à un entraîneur, à des horaires, à une discipline, à une hygiène de vie… Celui qui s’astreint à des règles, qui se soumet à une autorité et qui admet qu’il y ait un gars au-dessus de lui qui mène la danse, c’est qu’il accepte l’idée qu’il lui reste tout à apprendre. Ce qui témoigne d’une forme de modestie. Si vous pensez tout savoir, vous restez chez vous. Et des mecs qui sont chez eux devant un sac de frappe et qui se croient champions du monde, il y en a plein. Dans une salle de boxe, on est obligé de se confronter aux autres, mais toujours dans le respect. On transpire tous de la même façon. Lorsque votre voisin fait 50 pompes et que vous vous en faites 100, il arrive néanmoins toujours un moment – lorsque l’entraîneur vous demande d’en faire dix de plus – où vous vous fatiguez en même temps pour vous retrouver, finalement, unis dans l’effort et le dépassement de soi.

P. Q. : C’est vrai. Au départ, je n’avais pas la fibre de l’entraîneur, j’étais un mercenaire. Je venais, je prenais mon argent et je partais. J’ai commencé la boxe à 14 ans, et j’ai repris à 25 ans. Entre-temps, j’ai travaillé dans une boîte de nuit et je me baladais avec un flingue. Au bout d’un moment, je me suis dit : “Quitte à prendre une droite, autant que je gagne un peu de fric.” C’est pour cette raison que je me suis remis à la boxe. J’ai donc repris l’entraînement et, de fil en aiguille, des gamins qui traînaient dans le quartier sont venus me regarder. Et j’ai fini par les récupérer pour les entraîner. C’est alors que je me suis rendu compte que nombre d’entre eux n’avaient ni permis de conduire, ni Sécurité sociale alors qu’ils avaient 25 ans. Lorsque vous entraînez des gamins, ils veulent forcément vous suivre et vous ressembler. Lorsque vous souhaitez réussir dans une discipline quelle qu’elle soit – le sport, l’artisanat ou l’art, par exemple – il faut s’en donner les moyens et respecter le système de valeurs en place. Ce n’est pas la démocratie.

Photo : Stéphane Gallois.

Numéro : À quel âge avez-vous décidé de raccrocher vos gants, de renoncer à la boxe pour devenir artiste?

M. K. : J’ai boxé jusqu’à l’âge de 30 ans, ma boxe (thaïe) n’était pas professionnelle, impossible de vivre de ça. C’était plutôt un moyen d’expression, une envie de s’exposer et de briller aux yeux des copains…

P. Q. : Les boxeurs sont en général très mal payés, et les catégories inférieures ne gagnent rien. Mais moi, ce que j’ai réussi à faire, parce que j’y croyais et parce que j’étais exceptionnel – c’est d’ailleurs pour cette raison que je me retrouve dans les pages de ton magazine, mon frère, c’est de remplir des salles de 5 000 personnes, avec des tables VIP à 1000 euros. Je me suis dit que j’étais un cheval de course, et qu’on ne me prendrait pas pour un âne. Mais pour y arriver, il a fallu que je me donne à 250 %.

 

Numéro : Pourquoi n’y a-t-il pas de sponsors dans la boxe thaïe, au même titre que dans d’autres disciplines sportives?

M. K. : La boxe thaïe souffre d’une mauvaise image aux yeux du grand public.
Elle fait peur et véhicule une aura de violence. Elle reste très associée aux quartiers difficiles. Et les bourgeois préfèrent se rendre à Roland-Garros plutôt que de s’y aventurer pour assister à un combat.

P. Q. : Sans parler du fait que le muay thaï est un sport relativement jeune, qui n’a que 20 ans. Le tennis, lui, existe depuis 150 ans. Cela dit, si cette discipline n’est pas appréciée à sa juste valeur, et peine à percer auprès du grand public, c’est aussi de la faute des mecs des quartiers avec leur putain de communautarisme à la con. Ils sont responsables du fait que pendant longtemps, aucun Blanc n’allait s’entraîner avec eux.
Ils ont beau avoir importé la discipline en France, ils l’ont gardée pour eux. C’est aussi en cela que mon approche est différente : je vais voir les autres, dans tous les sens du terme. Ce n’est pas parce que je viens des quartiers que cela m’empêche de porter la bonne parole de la boxe thaïe avec un artiste renommé qui expose au Palais de Tokyo, par exemple. J’ai même tenu le rôle d’un travelo dans un film…

Ma salle de boxe était un vrai melting-pot, et mon entraîneur me disait toujours : ‘Moi, les petits bandits, j’en fais de sympathiques champions.

Mathias Kiss

Photo : Stéphane Gallois.

Numéro : Ça devait être joli.

P. Q. : J’étais une belle femme, c’est sûr.

M. K. : Quant à moi, j’étais compagnon jusqu’à l’âge de 30 ans, et j’avais la vie qui allait avec : je ne fumais pas, je ne buvais pas, je me levais à 5 heures du matin…
J’ai fait des enfants jeune. Le compagnonnage impose une certaine rigueur. J’avais une vie de moine.

P. Q. : C’est quoi ça, “compagnon” ?

M. K. : Les compagnons sont des ouvriers spécialisés qui restaurent les monuments historiques. Chez les compagnons, si vous arrivez à 8 h 05 au lieu de 8 heures, on vous fait sauter votre heure et on vous demande de revenir à 9 heures. C’est assez dur.

P. Q. : Ça ne rigole pas !

M. K. : J’ai rejoint les rangs du compagnonnage à l’âge de 14 ans parce que j’étais en situation d’échec scolaire. Je suis passé devant une délégation interministérielle, l’insertion des jeunes en difficulté et tout le tintouin. Ils ont dit: “Il ne sera pas électricien, il n’a pas le niveau en maths. Il ne sera pas maçon, il n’y a plus de place. Il sera donc peintre.” C’est ainsi que je me suis retrouvé peintre en bâtiment. Je n’ai donc pas vraiment choisi la peinture, même si aujourd’hui elle coule dans mes veines. En tant que compagnon, je travaillais sur les monuments historiques et j’étais donc confronté aux codes et aux diktats de l’architecture académique française. C’est comme ça que j’ai appris à les connaître. Mon métier m’a éduqué. Aujourd’hui, dans mon travail artistique, je mène une réflexion sur les codes passés et futurs de l’habitat à travers la déformation de matériaux rigides.

 

 

Photo : Gilles Pernet.

Numéro : Faut-il être foncièrement violent pour pratiquer la boxe ?

P. Q. : Je dis toujours qu’on n’entre pas dans une salle de boxe par hasard.

M. K. : Si je me suis mis à la boxe, c’est parce que j’étais très en colère. L’idée, c’est quand même de taper sur quelqu’un ! Sans colère, difficile de gagner. L’avantage de gagner, c’est qu’on est ensuite moins en colère, jusqu’à ce qu’on ne le soit plus du tout et qu’on puisse se tourner vers des valeurs et des moyens d’expression qui prennent plus de sens avec l’âge. Mais d’avoir vécu avec la douleur physique au quotidien est la plus belle chose qui me soit arrivée, après, tout vous semble très sympathique. Cela permet de relativiser.

P. Q. : Lorsque j’avais 14 ans, je faisais 1 m 93 pour 70 kg et je n’arrêtais pas de me faire fracasser par des mecs plus baraqués que moi. Si je suis entré dans une salle de boxe, c’était surtout pour apprendre à me défendre. La boxe est un sport très dur. Pour preuve : on joue au foot, on joue au basket, mais on ne joue pas à la boxe.

 

Mathias Kiss participe à l’exposition Double Je, Artisans d’art et Artistes, au Palais de Tokyo, jusqu’au 16 mai.

 

Propos recueillis par Philip Utz

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