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Les confessions de Pierre Bergé, son histoire de cœur avec Yves Saint Laurent

 

Lors du dernier défilé Saint Laurent Paris, Hedi Slimane présentait un manteau rouge en forme de cœur, hommage au couturier. Pierre Bergé se confie sur ce symbole, qu’Yves Saint Laurent a décliné à l’infini, et sur leur éternel amour.

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À la disparition d’Yves Saint Laurent, en 2008, créateurs de mode et grand public réagissent à l’unisson, comme si un seul cœur immense se trouvait soudain brisé. Car sous sa rigueur classique, ce sont la poésie, la séduction, l’émotion et même le culte de l’amour qui sous-tendent l’œuvre marquante du couturier, depuis son histoire avec son partenaire Pierre Bergé jusqu’à la fameuse broche en cristal qu’il épingle sur un de ses modèles dans chacune de ses collections haute couture.

Sans élégance de cœur, il n’y a pas d’élégance”, aimait à dire Yves Saint Laurent. Noyée dans le flot des innombrables maximes du couturier entrées dans la postérité, cette phrase, qui pourrait passer inaperçue, livre pourtant une véritable grille de lecture de l’œuvre du “dernier des classiques”. Au cours de ses quarante années à la tête de la maison qui porte son nom, Yves Saint Laurent fera du motif du cœur, et du thème éternel de l’amour, une véritable signature, révélant, à travers le traitement qu’il leur réserve, son projet de “décoincer” une élégance héritée du passé et son regard moderne sur la mode de son époque, entre sincérité et sens de la provocation.

 

Tout commence en 1962, dès la première collection de sa maison naissante, avec une broche en forme de cœur asymétrique pavée de pierreries rougeoyantes, qui l’accompagnera, désormais, tel un talisman. “Il s’agissait d’un très gros bijou de douze centimètres de haut sur huit de large, conçu par un parurier de l’époque, Roger Scemama”, précise Pierre Bergé, qui nous reçoit dans ses bureaux de la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent. Elle avait été épinglée comme n’importe quel bijou sur une robe. Mais alors qu’Yves ne conservait aucun bijou d’une collection sur l’autre, il a gardé ce cœur. Il l’a même fait refaire [une autre version, portée en pendentif, est en effet apparue à partir de 1979]”.

 

Au-delà d’un simple porte-bonheur, ce bijou pose l’un des premiers codes de la jeune maison Yves Saint Laurent, et même une intention, une vision de l’élégance s’inscrivant dans le sillage de Mademoiselle Chanel, apôtre du bijou fantaisie. “Je veux imaginer des accessoires audacieux, ces bijoux ‘couture’ qui sont tellement plus spirituels que les vrais”, déclare le jeune homme en 1954, lors de sa première interview à la presse, alors qu’il vient de remporter le concours du secrétariat de la laine.

Contre le précieux, le bourgeois, contre une vision patrimoniale du vêtement de haute couture, Yves Saint Laurent prêche déjà l’allure, la séduction, l’esprit et l’émotion. Témoignage des premiers pas du génie, talisman ou fétiche, la broche en forme de cœur, soigneusement préservée, figure aujourd’hui dans les collections de la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent.

 

Si l’autre exemplaire de cette broche figure pour sa part dans les collections du Museum at FIT, à New York, le cœur originel a donné naissance à une véritable lignée. Nous en avons réalisé des copies de dimensions beaucoup plus petites, ajoute Pierre Bergé. Nous en avons fait de petites broches, des pendentifs et même des pin’s. Car le cœur était un symbole important pour Yves Saint Laurent. Il est très présent dans ses créations, dans ses dessins également.” Imprimés, bijoux, poudriers et jusqu’à un timbre-poste… de nombreux objets siglés Yves Saint Laurent déclinent le symbole du cœur sous une myriade de figures.

Dans cette fantaisie formelle se joue la rencontre des traditions artistiques qui ont nourri l’imaginaire du couturier, avec sa capacité unique à embrasser volontairement le kitsch. L’évocation de l’amour, dans ses propos comme dans ses collections, détourne ainsi parfois les clichés romantiques.

 

C’est Pierre Bergé qui s’occupe de la postérité de l’œuvre de Saint Laurent, organise dès les années 80 les premières expositions dans des musées, qui aura l’idée de créer la fondation qui porte leurs deux noms, consacrée à l’héritage du couturier. Lui qui martèle sans relâche l’importance sociale de la mode d’Yves Saint Laurent, mue, selon lui, par un amour sincère des femmes. Lui qui, dans son livre Lettres à Yves, s’adresse à son compagnon après la mort de celui-ci, dans ces termes : “Tu aurais pu parfois te couler dans la mode mais tu n’y as jamais songé, fidèle au style qui fut le tien. Tu as eu bien raison, puisque ce style est celui que l’on retrouve partout. Peut-être pas sur les podiums de la mode, mais dans les rues du monde entier. Ta complicité avec les femmes, que tu revendiquais haut et fort et dont tu étais le plus fier, n’a jamais cessé. Avec Chanel – car si un nom doit être cité aujourd’hui, et un seul, c’est bien le sien –, Chanel qui t’avait désigné comme son successeur, tu auras été le couturier le plus important du xxe siècle. Elle de la première moitié, toi de la seconde.” Cette histoire d’amour remarquable est indissociable de l’histoire de la maison Yves Saint Laurent et de sa réussite.

 

Je crois qu’il n’y a pas d’autre manière d’aimer les gens que de les aimer pour ce qu’ils sont, avec toute cette conscience, dans l’acceptation, explique-t-il encore. Avec Yves, les rôles étaient distribués dès le début. Je l’ai aimé pour sa fragilité, pour sa difficulté à appréhender le quotidien. J’ai donc constamment endossé un rôle paternel. Et aucun de nous deux n’était dupe, je savais qu’il jouait un rôle et il savait que je jouais un rôle. C’est comme ça.” Tout a commencé lors du premier défilé qu’Yves Saint Laurent, nommé jeune directeur artistique de Christian Dior, présente en janvier 1958 dans les locaux de la maison, au 30, avenue Montaigne. Parmi les personnalités présentes ce jour qui félicitent le jeune homme de 21 ans en coulisses, figure Pierre Bergé, alors compagnon du peintre Bernard Buffet. Quelques jours plus tard, Marie-Louise Bousquet, directrice de l’édition française du Harper’s Bazaar, organise une rencontre entre Yves Saint Laurent et Bernard Buffet, au cours d’un dîner auquel participe également Pierre Bergé. “Pendant ce dîner, j’ai senti qu’il se passait quelque chose d’important. C’est comme ça. Je ne sais pas si c’est ce qu’on appelle un coup de foudre, mais en tout cas j’ai totalement bousculé ma vie.” En 1960, Yves Saint Laurent, appelé à participer à la guerre d’Algérie puis immédiatement réformé pour cause de dépression, est licencié par Christian Dior alors qu’il séjourne à l’hôpital du Val-de-Grâce. Entre les deux hommes naît rapidement le projet de fonder une maison de couture. Conçue à deux, comme le sont les enfants, la maison Yves Saint Laurent parachève de souder le destin des deux partenaires, qui finiront, au fil des années, par habiter deux appartements séparés, menant chacun sa vie, sans jamais se quitter vraiment. “J’ai toujours dit que c’était pour la maison de couture que je ne l’avais pas quitté, mais je ne l’ai pas quitté parce que je ne pouvais pas le quitter. C’est vrai que si on entre dans d’autres considérations, je savais que si je le quittais, ç’aurait été la chute de cette maison, mais, plus grave encore, sa chute à lui. Je ne suis pas prétentieux en disant cela. Et puis, si je l’avais quitté, qu’aurais-je fait ? On ne quitte pas les gens comme ça. En tout cas pas moi.

 

Celui qui a fermé les yeux de son compagnon de toujours sur son lit de mort, le 1er juin 2008, s’est donné pour mission de vouer sa vie à perpétuer un mythe. Quel destin s’est-il inventé ? Gestionnaire d’un patrimoine ? Témoin du mystère de la création ? “Si Pierre Bergé n’existait pas, il faudrait l’inventer. Il brasse les affaires en artiste. En cela, il est unique”, disait de lui Yves Saint Laurent après avoir présenté la première collection de sa maison de haute couture. Pierre Bergé explique encore volontiers aujourd’hui qu’il a posé les bases de la fondation qui porte leurs noms sur leur amour : “Je sais que notre relation a permis tout ça, que vous soyez là aujourd’hui dans ce bureau. Alors je mets tout en place pour préserver son œuvre. Cette fondation va devenir le musée Yves Saint Laurent, son studio fera partie de la visite. Je construis un autre musée au Maroc, à Marrakech. J’ai cinq mille vêtements originaux essayés par Yves Saint Laurent sur le mannequin choisi par Yves Saint Laurent et envoyés sur le podium par Yves Saint Laurent. Je ne rachète pas de vêtements aux clientes, car ils ne sont pas fidèles à ses intentions. Le tissu, la couleur, la longueur des manches, le décolleté ont souvent été modifiés selon leurs désirs personnels. La haute couture d’Yves Saint Laurent n’a pas survécu à Yves Saint Laurent, les financiers qui ont racheté la maison ont eu l’intelligence de prendre le virage que je voulais prendre [lors du rachat par le Gucci Group, en 1999, Saint Laurent et Bergé conservent le contrôle exclusif de la partie haute couture de la maison, et lorsque Yves Saint Laurent décide de se retirer, en 2002, la maison de haute couture ferme ses portes]. Yves Saint Laurent a commencé son histoire et il a lui-même écrit sa fin. C’est en cela que c’est assez exceptionnel.

 

Retrouvez le défilé Saint Laurent automne-hiver 2016-2017 par Hedi Slimane.

 

 

Par Delphine Roche
 

 

 

 

Retrouvez l’intégralité de l’article dans le Numéro Homme de mars 2016, disponible en kiosque et sur iPad.

 

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Yves Saint Laurent dans son studio du 45, avenue Marceau à paris en 1986. L’ensemble des cartes de vœux qu’il a dessinées se trouve accroché sur le mur derrière son bureau.

 

 

 

Broche Yves Saint Laurent par Guido Mocafico. Retouche: Fred Perrot.

“Love 1971”, croquis affiche, papier imprimé, 60,5 x 47 cm.

Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, Paris.

Croquis du “Cœur” réalisé par Yves Saint Laurent pour le magazine Vogue de novembre 1990. 

Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, Paris.

Un manteau en forme de cœur brisé, hommage d’Hedi Slimane à Yves Saint Laurent.

 

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