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06 Janvier

Les plateformes de streaming se déclarent la guerre

 

Déchaînant les passions chez les spectateurs, à l’instar de “Game of Thrones”, les séries sont l’objet d’une guerre féroce entre les plateformes de diffusion. Mais cette course effrénée à la nouveauté menace la qualité des productions. Au milieu de cette offre pléthorique, certaines, grâce à leur maestria, tirent leur épingle du jeu, telle la virtuose Watchmen.

Par Olivier Joyard

Jeremy Irons dans “Watchmen” – HBO
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“Watchmen” – HBO
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“Watchmen” – HBO
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Jeremy Irons dans “Watchmen” – HBO
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Jeremy Irons dans “Watchmen” – HBO
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Jeremy Irons dans “Watchmen” – HBO
“Watchmen” – HBO
“Watchmen” – HBO
Jeremy Irons dans “Watchmen” – HBO
Jeremy Irons dans “Watchmen” – HBO

Si vous n’aimez pas mon histoire, écrivez la vôtre. Cette belle ligne de dialogue entendue dans le quatrième épisode de Watchmen, la nouvelle série ébouriffante du créateur de Lost, a été empruntée à un roman de l’écrivain nigérian Chinua Achebe. Une poignée de mots qui résonnent dans un monde plus avide d’imaginaire que jamais. Mais comme peu d’êtres humains ont le talent de raconter leurs propres histoires, il nous reste à épouser avec courage notre condition de spectateurs contemporains. Mais quoi regarder ? Comment choisir dans les torrents incessants de séries qui arrivent jusqu’à nous ? Face à la prolifération de ces objets culturels, des questions nouvelles voient le jour.

 

Il y a quelque temps encore, le monde s’étonnait de la montée en grade vertigineuse des séries dans nos imaginaires, entamée il y a une vingtaine d’années. Cette forme populaire et presque exclusivement industrielle avait été historiquement associée à une sorte de “deuxième division” créative, sans enjeu artistique particulier. Mais Les Sopranos et Sur écoute [The Wire] ont tout changé, ce que l’explosion des années 2010 a confirmé sans ambiguïté… bonne nouvelle : la télévision peut aussi produire des chefs-d’œuvre. Entre Mad Men, The Americans ou Transparent, chacun l’a compris. 

 

Les médias américains n’hésitent pas à qualifier le phénomène en cours de véritable “guerre du streaming”.

 

Mais à peine avons-nous intégré collectivement cette évidence que le vertige a encore muté. Place à un nouveau paradigme, que les critiques appellent “la guerre du streaming”, en rapport avec les bouleversements liés à l’arrivée massives des plateformes. Alors que la décennie s’ouvre, la question n’est plus de reconnaître la valeur d’une série en tant qu’œuvre d’art, mais de conserver son sang-froid devant l’extraordinaire et souvent angoissante profusion en cours, unique dans l’histoire de la pop culture. Qui a vu Poupée russe ? Et Ramy ? Qui connaît PEN15 ? Irresponsable ? Les Grands ? Better Things ? La deuxième saison de Killing Eve est-elle vraiment moins forte que la première ? Que vaut la nouvelle création de M. Night Shyamalan ? Et la fin de Game of Thrones ? Il y a trop à voir, l’affaire semble entendue. C’est à la fois une joie et une souffrance. Environ 6 000 épisodes de séries sont produits chaque année à Hollywood, un nombre qui a triplé en une décennie, sans compter l’internationalisation en cours : la nouvelle sensation peut venir de Los Angeles mais aussi de Londres, Tel-Aviv, Copenhague, Madrid, Bombay et parfois – plus rarement – de Paris.

“Fleabag” – [Amazon Prime] bande-annonce.

De cette folie du volume est née une réalité qui devrait prochainement jeter aux oubliettes le mot “télévision”, excepté pour les programmes en direct. Nous sommes à l’ère des plateformes capables de dégainer des séries (ainsi que tous les autres contenus visuels et narratifs) toujours plus vite et toujours plus fort. Netflix avait ouvert la voie avec House of Cards en 2013, il y a déjà une éternité, et s’est désormais solidement installé dans nos vies – la plateforme lorgne également de plus en plus du côté du cinéma et de la course aux Oscars, comme The Irishman de Martin Scorsese et Marriage Story de Noah Baumbach l’ont prouvé. Mais la vraie révolution commence aujourd’hui. Deux rivaux voraces ont emprunté récemment la même route : Disney+ et Apple TV+.

 

Les observateurs avaient pris l’habitude de nommer la période contemporaine “l’âge d’or des séries”, une façon de placer la télévision à l’égal des arts les plus anciens.

 

Le géant du dessin animé a présenté sa nouvelle offre à l’automne dernier, autour de classiques ressortis du placard et de quelques séries nouvelles remixant des univers déjà connus comme The Mandalorian, dérivée de la franchise Star Wars. La puissante Apple, quant à elle, a allongé les dollars pour attirer M. Night Shyamalan (Servant, exploration très réussie de l’angoisse de la parentalité), mais aussi Jennifer Aniston, Steve Carell ou encore Reese Witherspoon, ce qui a contribué à faire de The Morning Show, la série qui les réunit, un événement au moment de sa sortie. L’histoire est celle d’une émission de télé matinale dont l’animateur est viré du jour au lendemain, accusé d’agression sexuelle et de harcèlement par plusieurs femmes. Esthétiquement, nous sommes devant un objet dans les clous d’un classicisme attendu. Médiatiquement, une bulle s’est créée en quelques heures, avant de s’éteindre dans les jours qui ont suivi. Tel est notre destin : tourner la tête vers la droite ou vers la gauche, selon le sens du vent et du buzz, tout en gardant les yeux et les oreilles en bonne forme. De l’aveu même des grands groupes qui gèrent le business des séries – Reed Hasting, patron de Netflix, ne s’en est pas caché – l’ennemi des plateformes a pour nom… le sommeil. Après le temps de cerveau disponible, voici… le temps de veille disponible.

 

Les médias américains n’hésitent pas à qualifier le phénomène en cours de véritable “guerre du streaming”. Ces nouveaux canaux de diffusion qui cherchent à capter l’audience et à la tenir captive par un abonnement se sont lancés dans une course en avant effrénée. L’apocalypse viendra en son heure. Jusqu’ici, tout va bien… La chaîne HBO cède également à la tentation puisqu’elle lance son propre service de streaming à ambition mondiale. Son nom ? HBO Max, comme pour souligner à quel point, dans cette compétition, la seule loi qui vaille est celle du “toujours plus”. Un comble pour la chaîne qui s’illustrait avec Six Feet Under, et qui, depuis la fin des années 90, veillait à ce que chacune des créations portant son sceau ait l’aspect du fait-main. Qui prenait le soin et le temps nécessaires à la maturation de l’œuvre. Les nouvelles plateformes, elles, commandent, à la chaîne, des programmes dictés par leurs algorithmes, en espérant que quelques réussites se fraieront un chemin dans la masse. Comment maintenir un niveau d’exigence aussi élevé que dans le passé quand il faut produire davantage, et en moins de temps ? Cette équation, si actuelle, soulève de nombreux doutes quant à l’évolution d’une forme que l’on pensait en plein essor créatif. Les observateurs avaient pris l’habitude de nommer la période contemporaine “l’âge d’or des séries”, une façon de placer la télévision à l’égal des arts les plus anciens. Aujourd’hui, plus personne n’emploie cette expression.

“Watchmen” [HBO] – bande-annonce.

Malgré tout, les bonnes séries ne manquent pas. Mais si le niveau moyen est bon, quid de celles qui vont au-delà pour faire véritablement avancer l’histoire du genre ? Ces dernières années, les chefs-d’œuvre se comptent en effet sur les doigts d’une main. Leur consacrer du temps pour les rattraper (ou les revoir) est aussi une manière de lutter contre la folie du présent et de l’immédiat. C’est ce que mérite Atlanta, sortie de l’imagination de Donald Glover, alias Childish Gambino sous son nom de rappeur. L’intrigue suit le parcours de deux cousins qui naviguent à travers la jungle du hip-hop dans la capitale éponyme de l’État de Géorgie. Fondée sur des boucles narratives, cette série planante se permet de raconter une histoire sans suspense, au gré des errances de ses personnages. Un épisode inspiré par Stevie Wonder et Michael Jackson a fait date, et une nouvelle saison est attendue cette année. Dans un monde idéal, Atlanta pourrait être la petite cousine de l’autre grande aventure narrative et visuelle marquante, proposée dans The OA par le duo Brit Marling (scénariste et comédienne) et Zal Batmanglij (scénariste et réalisateur). Entre science-fiction futuriste et commentaire politique sur le besoin de lien dans les sociétés occidentales, cette magnifique épopée a montré qu’une partie de l’esprit du cinéma indépendant américain avait désormais migré vers les séries. Malheureusement, Netflix a annulé The OA après la deuxième saison mise en ligne en 2019, signe que l’époque n’est pas forcément tendre avec les objets fragiles.

 

Parmi les autres trouvailles à dénicher dans le flux permanent à portée de clic, ces dernières années ont vu naître des récits féministes comme il y en avait eu peu dans l’histoire des séries. Créée par Sarah Gubbins et Jill Soloway, l’impétueuse I Love Dick a remixé le roman épistolaire culte de Chris Kraus pour façonner un manifeste queer à la fois joyeux et militant, où un couple mari-femme se réinvente au contact d’une communauté artistique de Marfa, au Texas. De quoi ouvrir l’appétit avant de se frotter à la plus belle série de la fin des années 2010, Fleabag, de l’Anglaise Phoebe Waller-Bridge. Les deux saisons, à voir – comme I Love Dick – sur Amazon Prime, racontent le trajet intime d’une trentenaire londonienne qui laisse peu à peu derrière elle les oripeaux du deuil pour réapprendre à aimer et à vivre. D’une écriture incisive et précise, d’une émotion fulgurante, Fleabag renouvelle à chaque épisode le genre de l’autofiction. Sa créatrice et actrice principale a annoncé qu’elle n’envisageait une suite à ses deux saisons parfaites que lorsqu’elle aura 50 ans. Cela laisse du temps pour plonger dans les douze épisodes tournés jusqu’à présent et découvrir dans la foulée la série qui pourrait bien devenir la plus forte des années 2020. 

 

Adaptation du comics années 80 d’Alan Moore, Watchmen a débuté à l’automne dernier. Son principal attrait est celui d’une infusion lente, liée au temps de la découverte. Dans une Amérique alternative, les super-héros sont devenus des hors-la-loi et le suprématisme blanc menace de bloquer la société. À partir de ce canevas à la fois troublant et ambitieux, Damon Lindelof appuie sur les plaies béantes de l’Amérique et du monde contemporain, notamment les fractures raciales, et revient sur l’histoire des représentations depuis un siècle. Un récit total. L’un des épisodes de la première saison (le sixième) mêle le commentaire politique saisissant à une expérimentation audacieuse sur le récit. Clarté, ambition, beauté, voici la trilogie dont ont besoin les spectatrices et spectateurs contemporains pour ne pas se perdre dans la masse et combler leurs désirs.

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