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Numéro
05 L’artiste Chiharu Shiota tisse sa toile sur une maison de poupée au musée Guimet

L’artiste Chiharu Shiota tisse sa toile sur une maison de poupée au musée Guimet

Art

Pour sa 14e carte blanche consacrée à l’art contemporain, le musée Guimet a invité Chiharu Shiota à réaliser un projet in situ inédit, en partenariat avec la galerie Templon. Jusqu'au 6 juin, l’artiste japonaise investit l'institution parisienne dédiée aux arts asiatiques avec une installation toute en fils rouge et objets miniatures, allégories d'un cocon domestique devenus minuscule à l’heure du confinement.

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Living Inside Courtesy de l'artiste et de Templon, Paris - Brussels ©Adagp, Paris, 2022, photo Thierry Ollivier

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Au dernier étage du musée Guimet se déploie une installation tissée de fils rouges. Tendus pour former une toile, ces fines cordelettes construisent un nouveau plafond à l’intérieur de la rotonde lumineuse et dessinent au sol les contours d’une estrade sur laquelle sont disséminés une myriade d’objets évoquant l’espace domestique : lits, chaises, armoires, toilettes…A une particularité près : tel le monde d'Alice au pays des Merveilles, tous sont réduits en miniatures. C'est en effet une véritable maison de poupée qui surgit sur cette plateforme blanche, comme prisonnière de ce fil rouge qui rappelle le tissu matriciel protecteur et le cocon familial. Chaque année depuis sept ans, le musée national des Arts Asiatiques consacre une exposition dédiée à l’art contemporain. En 2015, par exemple, la carte blanche invitait l’artiste coréen Lee Bae qui, habitué à travailler avec du charbon et à réaliser des vidéos, avait transformé la rotonde en grotte contemporaine. Cette année, la carte blanche du musée offre à l’artiste japonaise sa première exposition personnelle en France, “Living Inside”, dans laquelle elle confronte devant l’horizon parisien qui se déploie par les fenêtres, la monumentalité de l’architecture filée à la trivialité de nos existences quotidiennes. Un espace domestique figé qui fait étrangement coexister les sentiments antinomiques de réconfort et d’oppression, mis en exergue par l’expérience du confinement pendant laquelle l’artiste a conçu son projet.

Living Inside
Courtesy de l’artiste et de Templon, Paris – Brussels © Adagp, Paris, 2022, photo Thierry Ollivier Living Inside
Courtesy de l’artiste et de Templon, Paris – Brussels © Adagp, Paris, 2022, photo Thierry Ollivier
Living Inside
Courtesy de l’artiste et de Templon, Paris – Brussels © Adagp, Paris, 2022, photo Thierry Ollivier

Les thèmes de l’enfermement, de la solitude et du foyer sont au cœur de la pratique de Chiharu Shiota depuis ses débuts. En 1998, un an après avoir rejoint l’atelier berlinois de Marina Abramovic, la Japonaise présentait déjà l'une de ses premières performances Try and go home, dans laquelle elle s’introduisait nue et à jeun dans un trou creusé dans la terre – une allégorie du retour à la terre, du foyer et de l’oubli. 23 ans plus tard, ces thématiques adoptent une symbolique nouvelle avec l’expérience du confinement que l’artiste passe à Berlin, où elle vit et travaille, mais sont cette fois traité à travers une installation de fil rouge, matériau fétiche de l'artiste depuis les années 90. Devenu sa signature et lui assurant une reconnaissance internationale, le tissage structure son œuvre, au sens propre comme au sens figuré, et guide le spectateur à travers ses installations immersives. Un procédé qui n'est pas sans rappeler celui de l’artiste argentin Tomás Saraceno, connu pour ses toiles d’araignée exposées dans des cubes et ses installations monumentales en fils noir, présentés lors de sa carte blanche au Palais de Tokyo en 2018. Pourquoi le fil rouge obsède-t-il autant Chiharu Shiota ? “Ces fils reflètent les sentiments. Ainsi, ils peuvent se mélanger ou se nouer, se desserrer ou se couper. Comme des liens sentimentaux”, confiait récemment l’artiste dans une interview filmée pour le musée Guimet. À travers ce matériau, organique et onirique, l’artiste japonaise poursuit sa réflexion sur ce qui fait le lien, le vivre-ensemble à l'heure où les réseaux sociaux et la “toile” d'internet déploient quotidiennement des millions de connexions immatérielles - et illusoires. C’est ainsi qu’en 2015, lorsqu'elle investissait le pavillon japonais à la Biennale de Venise, la quinquagénaire exposait dans The Key in the Hand deux barques en bois prises dans un entrelacs de fils tendus jusqu’au plafond, auxquels étaient accrochées des centaines de clés semblant vouloir retenir un flot d’émotions humaines : celles des habitants de Fukushima après le tsunami de 2011.

 

Alors que son installation réalisée en 2017 à l’intérieur de la grotte des environs de Paphos (Chypre) invitait les spectateurs à traverser un couloir de fils, son nouveau projet pour le musée Guimet propose un espace clos sur lui-même, délimité par l’estrade que l’on contourne davantage qu’on ne la traverse. C’est une scène contemplative qui s’offre au visiteur, ou plutôt, un agrégat d'éléments domestiques dans lesquels il peut projeter son imaginaire. Convoquant l’univers de l’enfance sans pour autant l’idéaliser, l’artiste rappelle ses activités ludiques qui mobilisent l'imaginaire des bambins : habiller sa poupée, construire des décors, jouer à la dinette... Comme l’explique le philosophe Emanuele Coccia dans son ouvrage Philosophie de la maison, l’espace domestique et le bonheur, cité dans dans le communiqué de l'exposition de Chiharu Shiota, “habiter (...) signifie tisser une relation avec certaines choses et certaines personnes”. A travers cette proposition à la fois douce et amère, ce jeu jadis enveloppant devient étouffant depuis que des circonstances inédites, comme le confinement, ont transformé le foyer en espace d'enfermement. Si la figure humaine est absente de l'exposition, chaque objet, pris dans cette trame rouge presque sanglante, peut ainsi devenir le fragment allégorique d'un être humain englué dans la toile de l’inertie.

 

 

Carte blanche à Chiharu Shiota, jusqu'au 6 juin au musée Guimet, Paris 16e.