20 Septembre

Interview vérité : Vincent Cassel, l’enfant terrible du cinéma français

 

Aujourd'hui en salle, le film d’Édouard Deluc, “Gauguin - Voyage de Tahiti”, offre à Vincent Cassel, le plus prolifique acteur français des vingt dernières années, un rôle à sa hauteur. L'acteur a accepté de se plier au jeu de l'interview vérité.

Par Olivier Joyard, Portraits Jean-Baptiste Mondino, Réalisation : Jean Michel Clerc

Chemise en denim, DIOR HOMME. Jean en denim, AMI.

Numéro : Vous n’aviez jamais joué d’artiste avant d’incarner Paul Gauguin.

Vincent Cassel : C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai accepté le rôle, parce que je trouvais ça intéressant dans une carrière d’acteur de se coltiner un peintre. En plus, quelque chose me parlait dans le parcours de Gauguin, cette envie d’ailleurs, de liberté, le fait qu’envers et contre tous il ait eu envie de s’affirmer et qu’il ai fait confiance à son talent.

 

Le film vous a-t-il été présenté comme un biopic ?

Depuis La Môme, on parle beaucoup de biopic, mais cela veut tout et rien dire : on parle de la vie de quelqu’un qui a existé. Moi, je n’aime pas les biopics où la personne fait déjà partie de notre monde d’images, parce qu’on est vite amené à faire de l’imitation. Même si Marion Cotillard l’a réussi magnifiquement bien avec Édith Piaf, c’est compliqué d’imiter des gens. À un moment donné, on m’avait proposé de jouer Yves Montand, mais je me voyais très mal arriver sur scène et chanter La Bicyclette avec l’accent… Je débande direct. De Gauguin, il reste quelques photos et des portraits, mais très peu. Je pouvais inventer.

 

Comment avez-vous collé à la peau de cet homme entièrement voué à son art ?

La manière dont on travaille un rôle est toujours un peu un mystère, y compris pour les acteurs… J’ai lu le livre qu’il a écrit lui-même et qui est une sorte de journal de bord avec des croquis à propos de son premier voyage à Tahiti, celui du film. Je suis allé voir ses peintures et j’ai discuté avec des conservateurs qui m’ont expliqué en quoi elles étaient différentes. Je ne sais pas si le Gauguin que j’interprête sur le plateau est réellement ce qu’il était dans la vie, mais on a essayé de se débrouiller pour le rendre crédible dans la réalité du film. Cela n’aurait servi à rien de reproduire une vérité documentaire. Regardez n’importe quel film sur Mohamed Ali, ce sont toujours les documentaires les plus forts sur la question de la vérité.

 

Qu’est-ce qui vous a travaillé intimement ?

Cet homme fait des choses que je trouve complètement impossibles, comme abandonner sa famille, et notamment ses enfants. Mais les mecs bien, au cinéma, n’apportent pas grand-chose. Là, il y a quelque chose que l’on a envie de détester, et en même temps, il y a une part d’amour. Gauguin est totalement persuadé qu’il est un artiste hors norme… Il est prêt à sacrifier sa propre vie pour aller au bout de ce qu’il pense être obligé de réaliser. 

 

“Les mecs bien, au cinéma, n’apportent pas grand-chose. J’aime les personnages que, d’une scène à l’autre, on peut aimer puis détester.”

 

Quelle cohérence voyez-vous entre ce rôle et le reste de votre carrière ?

ll y en a sûrement une, mais je ne suis pas tellement apte à en juger. Ce que je vois, c’est que les personnages qui m’intéressent sont suffisamment complexes pour que d’une scène à l’autre on puisse les adorer, les détester, les mépriser, les respecter, les admirer…

 

Ne prend-on pas des risques quand on part loin, longtemps et dans un endroit isolé ?

Les gens qui pètent les plombs sur un tournage sont les mêmes que ceux qui sont prêts à perdre l’équilibre dans la vie réelle. Moi, je me considère comme équilibré, assez terre à terre, avec des choses bien établies dans ma vie. Même si le personnage que je jouais est celui d’un mec qui perd ses moyens et devient malade, je ne me suis jamais senti aussi bien. Je suis revenu dans une forme incroyable ! Je ne connaissais pas Tahiti et j’avais très envie d’y aller. L’endroit s’est révélé à la hauteur de mes espérances, et au-delà. Je l’ai trouvé extraordinaire. Tous les matins, j’étais debout à 4 h 30. À 5 heures, j’étais dans les vagues pour surfer. À 6 h 30, je rentrais prendre ma douche avant d’aller sur le plateau.

 

De Juste la fin du monde de Xavier Dolan à Mon roi de Maïwenn, les projets que vous choisissez sont très éclectiques… Je n’ai pas besoin d’être dans une démarche de films d’auteur. Je peux passer de Dolan à Jason Bourne, concrètement. Et plus on prend cette liberté, plus les gens vous la permettent. Ils sont prêts à accepter tout de vous.

 

On a l’impression que Dolan demande un jeu très stylisé et travaille ses acteurs au corps…

J’ai eu au contraire l’impression qu’il m’offrait énormément de liberté. Je m’amuse toujours à dire – même si ce n’est pas vrai – que je n’apprends pas mon texte. En fait, j’ai assez vite compris ce que voulait Xavier et ce que la pièce disait d’elle-même : nous avions affaire à des gens qui s’exprimaient mal et étaient très maladroits. Il fallait garder les erreurs de syntaxe volontaires, voire improviser à partir de ça. À partir du moment où on comprenait le principe, c’était plutôt drôle de buter sur les mots, de faire des répétitions… Je n’ai pas eu l’impression que Xavier me tordait, mais je vais vous dire, quand les gens pensent qu’un metteur en scène vous réinvente, c’est bon signe. 

Manteau à boutonnage asymétrique en cachemire technique double face à détails cuir, HERMÈS.

Vous enchaînez les films rapidement. Vous n’avez jamais envie de faire une pause ?

On a l’impression que je suis là tout le temps, car mes films ont la chance d’avoir un peu de retentissement quand ils sortent. Mais là, au moment où je vous parle, je suis avec mes filles ! J’arrive vraiment à me ménager des moments pour vivre tranquille. Et puis c’est mon métier d’être acteur, et ce métier change, comme tout le reste.

 

Qu’est-ce qui change ?

Le système de production n’a plus rien à voir avec ce que nous avons connu auparavant. Les budgets pour faire les films ont beaucoup diminué, peut-être de cinquante pour cent. Cela oblige à être créatif et à accepter de ne plus gagner autant d’argent qu’à une certaine époque, sauf, peut-être, si l’on fait des grosses comédies qui marchent à tous les coups. 

 

Vous n’avez pas l’air d’être trop friand de ce genre de comédies grand public.

J’ai toujours un petit problème avec les comédies en France. Les gens jouent comique. Moi, ce que j’adore, ce sont les comédies italiennes où l’humour se déploie aux dépens des personnages. Les acteurs jouent très normalement des situations qui, par leur absurdité, portent à rire. Pour moi, c’est la définition des comédies que j’aime. Se mettre dans un état où il faut être drôle, ça ne m’intéresse pas. Prenez le mythique The Party de Blake Edwards, eh bien le personnage de Peter Sellers, grimé en Indien largué, constamment à côté de la plaque, est absolument crédible dans son délire. On croit à son déclassement. Et j’aime aussi la forme du film. Souvent les grosses comédies, et même les autres films, délaissent la forme. Je fais partie d’une génération qui a prêté attention à la forme. J’avais la même vision que celle des gens avec qui j’ai travaillé au début – Jan Kounen, Gaspar Noé ou Mathieu Kassovitz. On avait envie d’un cinéma bigger than life. À l’époque, beaucoup de metteurs en scène français avaient, selon moi, mal digéré la Nouvelle Vague. Ils avaient abandonné la forme au profit d’un cinéma qui était devenu une sorte de documentaire de la vie. Moi, le documentaire de la vie, j’en ai strictement rien à foutre. Ce qui m’intéresse, c’est d’arriver à fabriquer des objets falsifiés, et qu’on ait envie de croire au résultat. Filmer des gens avec leurs boutons dans une lumière naturelle, je m’en tape. Les premiers films de Godard étaient magnifiques, car ils inventaient une forme. Aujourd’hui, on n’en est plus là. 

 

En parlant de génération, comment voyezvous aujourd’hui ces réalisateurs, ce mouvement auquel vous apparteniez ? De nouvelles têtes sont arrivées.

Je travaille avec de jeunes réalisateurs, même si je ne fais pas la course aux jeunes. Concernant “ma” génération, je n’en sais rien : je peux vous parler de moi, mais pas vraiment des autres. Il faut faire attention à ne pas se “JeanJacques Beineixiser”, si vous voyez ce que je veux dire. Ne pas, tout à coup, parler du passé avec des trémolos dans la voix. On ne peut plus faire les mêmes films qu’avant, mais on peut faire des films qui étaient inimaginables avant, car la technologie a beaucoup évolué. Ceux qui ont compris cela ont encore mille choses à faire.

 

La France de 2017, vous vous y sentez bien ?

On a l’impression que l’herbe est toujours plus verte ailleurs. Mais dites-moi, où pourrait-on se sentir mieux aujourd’hui ? Dans l’Angleterre du Brexit ? Dans l’Amérique de Trump ? Dans l’Italie en peine débâcle ? Dans l’Espagne qui arrive tout juste à se relever depuis la dernière crise ? Dans le Portugal qui a essayé de créer une sorte de paradis fiscal pour faire venir les riches et qui doit maintenant revenir sur les lois qu’il a instaurées il y a trois ans ?… J’aime bien la France, l’esprit français. On est en train de traverser un problème d’identité, un problème profond, mais finalement, c’est peut-être pour le mieux, en tout cas, je l’espère. J’ai toujours été conscient que la France que je connais n’était déjà plus la France que mes parents avait connue. On a grandi avec “Touche pas à mon pote”, “Black, Blanc, Beur” et toutes ces appellations un peu débiles, mais la vérité, c’est que la France contemporaine est une France métissée, et elle le sera toujours plus. Les gens qui n’ont pas compris ça et qui pensent qu’on peut faire marche arrière se foutent le doigt dans l’œil. Le métissage, c’est le futur. C’est la réponse à beaucoup de problèmes. On perd quelques spécificités régionales, c’est vrai, mais on se retrouve dans un monde où il y a un peu moins de risque que les gens se tapent sur la gueule.

Blouson zippé à capuche en agneau, FENDI. Tee-shirt en jersey de laine, GIORGIO ARMANI. Jean en denim, AMI. Caleçon, Calvin Klein. Ceinture, AMERICAN VINTAGE.

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