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Numéro
06 Gisèle Halimi, Delphine Seyrig, Thérèse Clerc... 5 documentaires pour découvrir les icônes du féminisme

Gisèle Halimi, Delphine Seyrig, Thérèse Clerc... 5 documentaires pour découvrir les icônes du féminisme

Cinéma

Quatre ans après le mouvement #MeToo, les luttes féministes sont plus importantes que jamais. De la brillante avocate Gisèle Halimi à la merveilleuse comédienne qu'est Delphine Seyrig, Numéro a sélectionné cinq documentaires consacrés aux icônes du féminisme des années 70 à voir de toute urgence pour découvrir ou redécouvrir les combats de ces militantes hors du commun. 

1. Les Vies de Thérèse : un hommage flamboyant à la militante Thérèse Clerc (1927-2016)

 

La vie de Thérèse Clerc semble résumer à elle seule toutes les luttes du féminisme. Dès les années 70, cette quadragénaire catholique, trop vite mariée et rapidement mère de quatre enfants, commence par militer, en cachette de son mari, au sein du mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception. En 1974, tout juste divorcée, elle s'installe à Montreuil où elle pratique des avortements clandestins dans son appartement, avant même la promulgation de la loi Veil en 1975. Fréquentant les cercles féministes, Thérèse Clerc découvre son homosexualité sur le tard. Elle se confiait sur le sujet, en 2012, dans le film Les Invisibles du documentariste Sébastien Lifshitz (également auteur d'Adolescentes, récompensé d'un César en 2021), rappelant l'intolérance de la société française à l'encontre des personnes homosexuelles pendant les Trente Glorieuses. N'ayant rien perdu de sa fibre militante, quatre ans plus tard, atteinte d'un cancer et se sachant proche de la mort, c'est à ce cinéaste qu'elle demande alors de filmer ses dernières semaines à vivre. Dans ce court-métrage documentaire d’une extrême sensibilité, Thérèse Clerc évoque ouvertement ses relations homosexuelles à un âge avancé, bien décidée à vaincre le tabou sur la vieillesse. Quelle plus belle sortie imaginer pour cette féministe acharnée, qui a aussi fondé la Maison des Babayagas, lieu autogéré dédié aux femmes âgées afin qu'elles puissent finir leur vie dignement. 

 

Les Vies de Thérèse, de Sébastien Lifshitz, 2016. 

2. RBG : un docu pop sur l'icône féministe de la justice américaine, Ruth Bader Ginsburg (1933-2020)

 

 

Un chignon sérieux, des lunettes sur le nez et des talons qui claquent sur le parquet de la Cour suprême, c'est l'image qu'a laissée dans l'imaginaire collectif Ruth Bader Ginsburg, juge à la Cour suprême des États-Unis, décédée en septembre 2020. Si son nom reste peu connu en France, c'est une véritable icône féministe outre-Atlantique. Après une carrière exemplaire, à l'âge de 60 ans, la brillante juriste est nommée par Bill Clinton à la Cour suprême des États-Unis en 1993. Elle devient ainsi la deuxième femme dans l'histoire du pays à assumer cette responsabilité, qu'elle exercera durant plus de 27 ans. Dans ce dynamique documentaire nominé aux Oscars et au Sundance Festival, on découvre une face plus intime de cette femme devenue une icône de la pop-culture américaine, dont le visage est aujourd'hui imprimé sur des tee-shirts, des sacs et des mugs. Symbole de la lutte progressiste aux États-Unis, elle a particulièrement incarné ces dernières années le rempart anti-Trump. Figure féministe inspirante, cette ancienne étudiante d'Harvard cofonde en 1970, à l'âge de 37 ans, le Women's Rights Law Reporter, premier journal américain qui se concentre exclusivement sur les droits des femmes. Deux ans plus tard, elle va encore plus loin en cofondant le Women's Rights Project, une association défendant les droits des femmes, à travers des dispositifs d'assistance et actions en justice. Dans ce cadre, elle lutte notamment contre les discriminations sexistes. Ruth Bader Ginsburg porte notamment six affaires de ce type devant la Cour suprême des États-Unis entre 1973 et 1976. Ces six procès se solderont au total par cinq victoires, qui rythment le documentaire. Sans tomber dans l'hagiographie, RBG met à l'honneur celle qui est surnommée "Notorious RBG", cette super-héroïne de l'égalité des sexes.

 

RGB, de Betsy West et Julie Cohen, 2018, disponible sur Netflix.

3. Town Bloody Hall : un docu-performance sur le débat  féministe le plus enflammé des années 70 

 

 

Au soir du 30 avril 1971, une foule de lettrées et de militantes se presse à l’hôtel de ville de New York pour assister à un débat consacré à la libération des femmes, opposant le journaliste et écrivain à succès américain Norman Mailer à un panel d’intellectuelles féministes. Si Norman Mailer s'est notamment fait connaitre grâce à ses biographies de personnages célèbres tels que Marilyn Monroe et Pablo Picasso, en 1971, il vient de publier The Prisoner of Sex, un essai misogyne, écrit en réaction aux mouvements déferlant sur le pays depuis Mai 68. Ce 30 avril, dans la salle, la tension est à son comble. Le bataillon de féministes présentes pour l'occasion – de véritables guerrières – est bien décidé à en découdre. On retrouve la radicale écrivaine et critique Jill Johnston (Lesbian Nation: The Feminist Solution, 1973), la critique littéraire Diana Trilling, Jacqueline Ceballos, présidente de la National Organization of Women et la très coriace Germaine Greer, historienne de l’art et journaliste australienne surnommée “la Femme eunuque”. Sous les cris, les rires et les huées, dans une ambiance théâtrale où l’émotion est palpable, les répliques cinglantes fusent de tous les côtés. Mais au vu des pointures intellectuelles en présence, au-delà de l'anecdote, le débat d'idées est bien au rendez-vous. Chef-d’œuvre du cinéma direct américain, Town Bloody Hall s'impose ainsi comme un documentaire-performance de référence, qui ne peut laisser personne indifférent. 

 

Town Bloody Hall, de Chris Hegedus et Donn Alan Pennebaker, 1971, disponible sur Tenk jusqu’au 15 janvier 2022.

4. Sois-belle et tais-toi : un patchwork de témoignages d'actrices sur les abus dans le cinéma bien avant #MeToo

 

 

Révélée par L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais – Lion d’Or de la Mostra de Venise en 1961 où elle interprète une femme à l’allure onirique, désirée et désirable, Delphine Seyrig est une actrice célèbre des années 1960 et 1970. Elle a marqué le cinéma français par de nombreux rôles. Chez François Truffaut, elle interprète notamment la charismatique Fabienne Tabard, femme romanesque et inaccessible dont s'éprend le jeune Antoine Doisnel (joué par Jean-Pierre Léaud). Elle est aussi au casting d'autres chefs-d'œuvre : Qui êtes vous, Polly Maggoo ? de William Klein, Peau d’âne de Jacques Demy, ou Le Charme discret de la bourgeoisie de Luis Buñuel. Mais connaît-on aussi son travail de réalisatrice ? Signataire du manifeste des 343 (célèbre pétition publiée en avril 1971 dans l'hebdomadaire Le Nouvel Observateur), où elle confiait, aux côtés de Catherine Deneuve et Simone de Beauvoir, avoir eu recours à l’avortement (encore illégal à l'époque), elle créée en 1974 le collectif féministe Les Insoumuses avec Ioana Wieder et Carole Roussopoulos, qui lui apprend le maniement de la caméra. En 1976, elle réalise ainsi son propre documentaire Sois belle et tais-toi, qui réfléchit sur la place des femmes dans le cinéma. Elle y recueille une vingtaine de témoignages d’actrices du monde entier, à l’instar de Maria Schneider, Jane Fonda, Juliet Berto ou encore Anne Wiazemsky. À présent derrière la caméra, courageuse et téméraire, sans craindre les conséquences néfastes que cela pourrait avoir sur sa carrière, Delphine Seyrig se fait la porte-voix des actrices, libère la parole de ses consœurs qui évoquent sans détour les oppressions et discriminations que subissent les femmes dans cette société dominée par les hommes. L'année suivante, elle créera le centre audiovisuel Simone-de-Beauvoir afin de conserver documentaires, rushes, reportages et archives sur les luttes de femmes. 

 

Sois belle et tais-toi, de Delphine Seyrig, 1981. 

5. Gisèle : les multiples facettes de l'avocate Gisèle Halimi

 

 

En 1972, s'ouvre le procès de Bobigny, bataille judiciaire retentissante qui verra une jeune fille acquittée après avoir avorté – un acte encore illégal à cette époque. Sa victoire, c'est à l'avocate d'origine tunisienne Gisèle Halimi qu'elle la doit. Cette avocate militante, engagée dans la lutte pour les droits des femmes, est seule avocate signataire en 1971 du Manifeste des 343, pétition pour le droit à l'avortement. Toute sa vie, elle n'aura de cesse de combattre les injustices sexistes. C'est également à elle que l'on doit la modification de la loi pour requalifier le viol en crime, en 1980, grâce à son choix – très novateur – de médiatiser l'affaire de deux jeunes campeuses belges victimes d'un viol collectif en 1974 près de Marseille, qui émeut l'opinion publique. Porté par la journaliste Sarah Kelhadi, le documentaire Gisèle propose de redécouvrir différentes facettes de cette avocate engagée, et se propose d'en dresser un "portrait en biais" qui s'éloigne de l'icône pour trouver la femme, avec toutes ses contradictions. On suit ainsi le parcours de la journaliste qui essaie de retracer la vie de l'avocate, transfuge de classe et défenseure des militants du FLN pendant la guerre d'Algérie. Ce film intimiste et touchant donne la parole aux proches de Gisèle Halimi. Sarah Kelhadi peint une femme profondément humaine, avec ses qualités et ses défauts, et tisse des liens avec sa propre histoire personnelle, dans un parallèle émouvant et intéressant. Gisèle Halimi, pressentie pour intégrer le Panthéon, continue d'inspirer des générations entières de féministes. 

 

Gisèle, de Sarah Kelhadi, 2020, disponible sur BrutX.