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Numéro
03 Angèle

Que vaut Nonante-Cinq, le nouvel album d’Angèle ?

Musique

Après un premier album, Brol (2018) écoulé à plus d'un million d'exemplaires, un documentaire sur Netflix, un film avec Carax et un rôle d’égérie et d’ambassadrice pour Chanel, Angèle sort son deuxième disque, Nonante-Cinq. Mais cet objet vulnérable et autocentré parvient-il à combler les attentes reposant sur les frêles épaules de la pop star acidulée ?

Dans le documentaire sans fard qui lui est dédié sur Netflix, Angèle lit à haute voix son journal intime, écoute un message vocal où elle est en train de pleurer et se plaint beaucoup. Elle aurait aimé qu’on ne lui vole pas son coming-out, a souffert d'avoir des parents connus et confie s’être perdue en chemin, la célébrité monstre arrivant rapidement. Cette attitude chouineuse semblera déplacée à ceux qui ont été bien moins chéris par la vie que la pop star belge. Alors qu’elle vient de fêter ses 26 ans, la compositrice peut en effet se targuer d’avoir écoulé son premier album, Brol (2018) à plus d'un million d'exemplaires, d'avoir posé pour Chanel et d'avoir tourné dans une série (La Flamme) ainsi que dans un film (Annette de Leos Carax). Pourquoi donc, alors, cette jolie jeune fille à frange à qui tout semble sourire a-t-elle le regard si triste ?

 

Les réponses à ce mystère existentiel se trouvent en grande partie dans ce deuxième album, dévoilé ce jeudi 2 décembre à minuit, alors qu’on ne l’attendait que le 10 décembre. Angèle Van Laeken y apparaît beaucoup plus fragile que le personnage effronté et engagé qui se dessinait sur Brol. Agacée par les haters et marquée, devine-t-on, par sa rupture avec l’humoriste Marie Papillon, la chanteuse semble ne pas très bien vivre son existence de star solitaire sans cesse projetée sous la lumière comme elle l’avoue sur les mélancoliques Libre, Solo, Tempête et Taxi. Même si elle sait aussi se montrer plus optimiste sur les enjoués Bruxelles je t’aime et Pensées positives, le ton est globalement aux sanglots.

Si on retrouve tout le long du disque la touche "Angèle", avec des textes dans l’air du temps (le titre Plus de sens qui évoque la pandémie), des pianos qui chialent et une voix too cute, Nonante-Cinq renouvelle quelque peu la formule. Comme dopée par son duo tube avec Dua Lipa (Fever, l’un des hymnes de 2020), elle apparaît plus pop que jamais et sa voix est désormais presque toujours reliftée par une utilisation intensive de l’auto-tune. La production est léchée et les mélodies, des ritournelles entraînantes, restent dans la tête. Angèle possède également un véritable talent pour accoucher de textes émouvants qui parleront aux jeunes filles et aux jeunes garçons de son âge (et surtout aux plus jeunes qu'elle). Pourtant, ce second album se révèle en demi-teinte. Certains titres touchent au sublime comme l’intimiste Profite, le percutant Démons sur lequel apparaît Damso ou le nostalgique On s’habitue, sorte de relecture du grand classique Comme d’habitude à l'usage de la génération TikTok. On y entend d'ailleurs la plus belle phrase du disque : “On s’habitue à tout/Sauf peut-être à perdre ce qu’on aime”. On entend même du Satie (durant quelques secondes) et du Charles Aznavour dans le magnifique Mots justes où la voix d'Angèle n’a jamais été aussi sensible et troublante.

 

D’autres chansons résonnent au contraire comme des bluettes formatées ou sucrées assez oubliables (Libre, Solo, Bruxelles je t’aime). Alors que Brol surfait sans cesse sur les thèmes d’actualité (le mouvement #MeToo abordé au premier degré sur Balance Ton Quoi), ce deuxième essai, moins universel, se recentre sur le moi d’une jeune fille surexposée qui a atteint bien trop vite des sommets. On a souvent l'impression d'écouter sur Nonante-Cinq un manuel audio de développement personnel naïf et bourré de banalités. L'album revêt également des airs de journal intime nombriliste voire exhibitionniste. Comme Angèle le confesse elle-même sur l'une de ses chansons : “D’ailleurs, je ne peux pas m’empêcher/De composer comme exutoire/Racontant ma vie privée/Et puis ensuite de m’en vouloir.” Impudiques  et mégalos, ces douze titres en forme de montagnes russes (la pochette où Angèle se dédouble sur un manège nous avait prévenu), nous laissent au final avec un ressenti étrange. On noue, sans que l'on sache vraiment pourquoi, une sincère affection pour celle qui a accouché de ce drôle d'objet imparfait aux allures thérapeutiques. Mais on n'a pas forcément envie d'appuyer sur replay..

 

Nonante-Cinq d'Angèle, VL/Romance.