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Numéro
02

Joy Division, Grace Jones et Étienne Daho comme vous ne les avez jamais vus, immortalisés par le photographe Pierre René-Worms

Musique

Le photographe français Pierre René-Worms qui, par le passé, a collaboré avec Actuel, Rock’n’Folk et Libération, expose au Confort Moderne, à Poitiers, ses clichés marquants de la scène post-punk et new wave des années 70 et 80. L’occasion de revenir avec lui sur quelques images inoubliables et décalées, comme celle du groupe Joy Division en train de déguster des kebabs dans une rue parisienne animée.

  • Chrissie Hynde, The Pretenders, Gare d'Auteuil, Paris, juin 1980 @ Pierre-René Worms

  • The Slits, Le Palace, Paris, mars 1980 @ Pierre-René Worms

  • Klaus Nomi, New York, septembre 1981 @ Pierre-René Worms

  • Manu Dibango, Paris, 1978 @ Pierre-René Worms

  • Backstage défilé Junko Shimada, Le Palace, Paris, 1980 @ Pierre-René Worms

  • Malcolm McLaren, Angelina, Paris mars 1982 @ Pierre-René Worms

  • Sparks, dans un restaurant londonien, 1981 @ Pierre-René Worms

  • Festival punk de Mont-de-Marsan, août 1977 @ Pierre-René Worms

  • Pauline Lafont au Palace, 1983 @ Pierre-René Worms

  • The B-52’s, dans les douches des loges de l’Empire avenue de Wagram, Paris 1980 @ Pierre-René Worms

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Joy Division en train de manger des kebabs, rue Saint-Denis, à Paris, deux membres de U2 dans une cuisine, occupés à boire le café, Marianne Faithfull lovée dans un lit douillet ou encore Grace Jones, un ghetto blaster entre les jambes… Les photographies de Pierre René-Worms donnent l’impression d’entrer dans l’intimité des chanteurs et des musiciens qu’il a immortalisés. Ce photographe français autodidacte, qui expose ses clichés au Confort Moderne de Poitiers jusqu’au 19 décembre lors d’un événement intitulé “Patrouille de Nuit”, a vécu l’un des âges d’or de la musique. Il était dans les rues, les bars et les salles de concert de Paris et de province, mais aussi de Londres quand le post-punk et la new wave électrisaient la jeunesse internationale.

 

Se passant le plus souvent des attachés de presse et des managers, celui qui avait improvisé quelques clichés au mythique festival punk de Mont-de-Marsan (1976) parvenait à dépeindre les rock stars dans toute leur humanité. Et souvent à contre-courant de l’imagerie que l’on avait d’elles. Finis les rockeurs collés contre un mur sale, une guitare posée à leurs côtés. Dans l’univers de Pierre René-Worms, on retrouve les Taxi Girl, connus pour leurs hymnes neurasthéniques, hilares sur un manège ; les bizarroïdes Sparks en train de lire tranquillement le menu dans un restau chinois ; Klaus Nomi improvisant une séance de musculation ; ou les sémillantes The Slits, occupées à balayer le Palace. Après avoir documenté une scène en pleine effervescence, Pierre René-Worms a consacré plusieurs décennies de sa vie à capturer les musiciens africains sur leur continent. Il commente aujourd’hui pour nous certaines de ses photos les plus anticonformistes et saisissantes.

Joy Division, le 18 décembre 1979, rue Saint-Denis à Paris @ Pierre René-Worms

Joy Division

 

“C’était au moment de leur fameux concert aux Bains Douches. J’avais contacté directement leur manager et essayé de vendre le sujet à Actuel qui, à l’époque, n’avait pas voulu des photos. Ensuite, tous les journaux rock français et anglais les avaient publiées. Sur cette image, Ian Curtis ne mange pas de frites. Il a le regard vague et distant, se tenant tout seul, sur le côté. Il semble absent, assez loin du quotidien d’une rue parisienne animée, la rue Saint-Denis. C’était quelqu’un de simple et de discret qui semblait habité par sa musique. Il n’avait pas l’air aussi torturé que ce que l’imagerie qui a circulé sur lui après sa mort a laissé croire. C’est une photo impromptue et non posée, prise au moment où le groupe mangeait un kebab dans la rue. Leur roadie s’était absenté pendant dix minutes, car il était parti coucher avec une prostituée dans un hôtel du coin, c’est à ce moment-là qu’on a shooté ces clichés. On a passé la journée à réaliser des images, dans l’église Saint-Eustache et dans le quartier des Halles. Le Forum des Halles était alors en construction.”

Rachid Taha montrant sa carte de séjour, avec les musiciens chiliens de Corazon Rebelde et le chanteur américain Theo Hakola, aux Transmusicales de Rennes, Rennes, 1981 @ Pierre René-Worms

Rachid Taha

 

“C’était en 1981, aux Transmusicales de Rennes, au moment où Mitterrand venait d’être élu. À cette époque, on parlait beaucoup de la régularisation des sans-papiers et des cartes de séjour. J’ai alors demandé à des musiciens d’origine étrangère – Rachid Taha et plusieurs membres du groupe Carte de Séjour, les rockeurs chiliens de Corazon Rebelde et le chanteur américain Theo Hakola – de me montrer leurs cartes de séjour. Le sujet était réalisé pour le journal Le Matin de Paris, et il rejoignait une problématique politique.”

Marianne Faithfull, Paris, novembre 1979 @ Pierre René-Worms

Marianne Faithfull

 

“C’était en 1979, au moment où, après avoir traversé des années noires marquées par sa consommation de drogues, elle allait devenir une vraie rock star. Grâce au carton de l’album Broken English (1979), une grande carrière musicale allait s’ouvrir à elle. On s’est rencontrés à La Closerie des Lilas, à Paris, mais le lieu était bondé et trop bruyant. Je lui ai alors demandé si on pouvait aller dans sa chambre d’hôtel pour avoir davantage d’intimité. Sa manière de se présenter devant l’objectif, lovée dans un lit, semble difficile à obtenir de la part d’un artiste, mais elle s’était placée ainsi le plus naturellement et spontanément du monde.” 

Étienne Daho et Elli Medeiros, Paris, 1981 @ Pierre René-Worms

Étienne Daho et Elli Medeiros

 

“J’avais le même âge que les personnes que je photographiais, ce qui me permettait une très grande proximité avec elles. J’avais la chance de faire partie de la bande d’Étienne Daho, qui débutait à ce moment-là. Du coup, on oubliait ma présence. C’était comme si je faisais partie du paysage et je pouvais shooté des photos intimes de lui. Sur ce cliché de 1981, pris au studio d’Auteuil, Étienne est en train de faire écouter la maquette de Mythomane (1981), son premier album, à son amie Elli Medeiros. C’était la première de ses idoles, il l’avait rencontrée avant de connaître Françoise Hardy et Sylvie Vartan. À Rennes, il avait organisé un concert des Stinky Toys, le groupe d’Elli et Jacno. Après ce concert devenu mythique, ils s’étaient retrouvés sous la neige et ils étaient devenus inséparables. Leur relation affective était très forte. Elle ressemblait à celle entre un frère et une sœur, et ils sont toujours proches aujourd’hui.”

Grace Jones, Saint-Germain-des-Prés, Paris, mai 1980 @ Pierre René-Worms

Grace Jones

 

“Contrairement aux musiciens qui, pour la plupart, ne savent pas ou ne veulent pas poser, Grace Jones était très à l’aise devant un objectif. Comme elle était mannequin, notamment avec Jean-Paul Goude dont elle était l’égérie, elle avait l’habitude des sessions photo. Elle possédait un charisme inné et elle était beaucoup plus sympathique que l’image froide et sèche que l’on a habituellement d’elle. Là, nous étions à Saint-Germain-des-Prés, en 1980. Je lui avais demandé de prendre un objet dans sa chambre d'hôtel et de l’apporter. Il devait symboliser le fait qu’elle était également dans la musique, car elle allait sortir un album. Elle est venue avec ce ghetto blaster, et elle l’a mis entre ses jambes.”

Taxi Girl, sur la grande roue des Tuileries, Paris 1982 @ Pierre René-Worms

Taxi Girl

 

“J’aime photographier des groupes dans des contextes inattendus et farfelus, c’est pourquoi j’ai souvent demandé aux artistes de venir avec moi dans des fêtes foraines comme la Foire du Trône, par exemple. Ici, j’avais amené Taxi Girl à la grande roue, place de la Concorde à Paris, près du jardin des Tuileries. Tout s’était bien passé. Ils étaient contents et, après ce tour de manège, personne n’avait recraché sa Valstar (une bière blonde) ou son petit déjeuner.”

 

“Patrouille de Nuit” de Pierre René-Worms au Confort Moderne de Poitiers, jusqu’au 19 décembre.