11 Avril

La Colombie, nouvelle place forte de l’art contemporain

 

Avec pour fer de lance sa foire ArtBo, la capitale colombienne entend désormais compter dans le paysage mondial de l’art contemporain. Pour gagner ce pari, elle mise sur la création émergente et sur un réseau bouillonnant d’institutions. Visite guidée.

Par Thibaut Wychowanok

Naturaleza mesa viva (1971), de Beatriz González.

En Amérique latine comme ailleurs, la concurrence fait rage dans le monde de l’art contemporain. Prise en tenaille entre la puissance brésilienne et la force d’attraction de la foire de Mexico (qui demeure la plus importante de la région), Bogota lutte pour tirer son épingle du jeu. Et y réussit plutôt bien, comme l’a démontré en octobre sa foire ArtBo, devenu le centre de tout un écosystème artistique qui s’est épanoui autour d’elle. Sa directrice, María Paz Gaviria, qui n’est autre que la fille de l’un des anciens présidents du pays, souligne avec satisfaction : “ArtBo attire chaque année davantage de visiteurs et a largement accompagné l’internationalisation de la scène colombienne [les galeries colombiennes ne sont ‘que’ 17 sur les 75 que compte la foire]. Nous avons aussi fait le pari du contenu. ArtBo n’est pas un événement purement commercial : notre manifestation propose aussi de nombreux focus sur la jeune création et une section revisitant les archives d’artistes historiques.”

 

Chaque année, surtout, la foire tisse des liens avec un réseau dense et qualitatif : galeries, collectionneurs privés, institutions et musées alimentent la semaine en expositions, transformant Bogota en rampe de lancement d’artistes venus d’Amérique latine, pariant sur les grands noms autant que sur la scène émergente.

 

Si, à l’occasion d’ArtBo 2017, le musée d’Art moderne de Bogota exposait des artistes reconnus comme Iván Argote et Juan Manuel Echavarría (ce dernier présentait notamment sa série photographique Ríos y Silencios, habitée par une violence sourde et consacrée aux lieux voisins de zones de conflit), la foire “off” Feria Odeón mettait quant à elle l’accent sur une jeune création bouillonnante. Le monde de l’art en prenait pour son grade dans les tableaux-maximes du Colombien Juan David Uribe Criollo : “Les galeristes mentent”, “Les artistes mentent”, “Un curateur m’a dit que la critique institutionnelle est le refuge des artistes sans talent” ou “Le goût est putain de politique”. Toujours sur le stand de la galerie SGR de Bogota, Juan Sebastián Peláez proposait une sculpture de Rihanna (déjà présentée à la Biennale de Berlin 2016 sous une autre forme). La chanteuse s’y transforme en Acéfalo. Ce monstre mythique, dont la tête est incorporée à la poitrine, était aussi la figure dont se servaient les explorateurs européens pour représenter les indigènes des Caraïbes… brillant détournement par Juan Sebastián Peláez d’un cliché raciste traversant les âges pour contaminer la plus grande star actuelle originaire des îles. Ou manière de souligner combien la célébrité peut elle-même devenir monstrueuse… L’espace FLORA ars+natura, dédié aux jeunes artistes prometteurs en résidence, offrait quant à lui de belles découvertes, tel Rodrigo Toro et ses assemblages d’écrans LCD cassés, formant, avec leur liquide noir, de sublimes paysages abstraits.

L'installation El fin Justifica los Memes de Francisco Toquica, section Artecámara de la foire ArtBo 2017.

Du côté de la foire officielle, si des galeries très établies comme la colombienne Casas Riegner ou les brésiliennes Luisa Strina et Fortes D’Aloia & Gabriel animent la foire, ArtBo met également en avant, au sein de sa passionnante section Artecámara, une trentaine de jeunes artistes locaux de moins de 30 ans qui n’ont jamais été représentés par une galerie. On y a découvert l’amusante série El fin Justifica los Memes de Francisco Toquica où l’artiste applique des filtres Snapchat à des œuvres d’art classiques, agrémentant la Vierge Marie d’un museau et d’oreilles de chien. Au sein de la section principale, la galerie Cavalo (Rio de Janeiro) défendait, elle aussi, le travail d’un jeune artiste brésilien, Alvaro Seixas. À coup de posts intempestifs sur Instagram transformés en peintures, ce dernier vilipende lui aussi le milieu de l’art. Savoureux, ses slogans provocateurs (“Tuez tous les fans d’art”) ne lui valent pas que des amis. À l’instar de ses messages politiques, par exemple, lorsqu’il figure, par une toute petite pyramide, la portion congrue de l’art issu d’Amérique latine dans les ventes de Sotheby’s, opposée à la taille gigantesque des pyramides figurant l’art européen, chinois ou américain.

 

Les découvertes n’empêchent pas les redécouvertes. À la galerie Casas Riegner, c’est la figure culte de Beatriz González qui, dès 1964, choisit de transformer une image issue de la presse colombienne en une série de tableaux, tout en s’intéressant à la représentation d’icônes de la culture populaire. L’artiste connaît justement en France, au CAPC de Bordeaux, une rétrospective qui voyagera ensuite au Reina Sofia à Madrid. Enfin, la très belle section historique Referentes d’ArtBo mettait à l’honneur l’art graphique politique qui explosa dans la seconde moitié du XXe siècle, avec les collages surréalistes de Manolo Vellojín ou de Karen Lamassonne, et les travaux graphiques bouleversants d’Oscar Muñoz, qui rappellent, s’il le fallait encore, que la scène produit depuis longtemps des maîtres.

Peinture d'Alvaro Seixas, sur le stand de la galerie Cavlo à ArtbO 2017.

La bella del dia (1982), de Manolo Vellojin.

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