“J’adore les lampes. J’en ai trop.” Comme pour nous en convaincre, Philippe Ségalot ouvre frénétiquement les placards de son appartement parisien. Le célèbre art advisor y déniche, parmi de nombreux autres modèles, une création d’André Borderie : une lampe noire en terre cuite émaillée des années 60. Elle finira sur un bureau Charlotte Perriand en sapin tendre de 1946 (les nœuds sont ressortis avec le temps !) installé dans sa chambre à la manière d’une sculpture. “Mon meuble préféré”, répète-t-il. Un chef-d’œuvre acheté aux enfants du propriétaire d’origine. La facture d’époque fait état d’un prix aujourd’hui dérisoire : 7 000 francs.

 

Personnage bigger than life, Philippe Ségalot semblait jusqu’ici ne jamais “en avoir trop”. Exalté, et bouillonnant pour l’art contemporain, sa spécialité, le voici tout aussi à son affaire avec le design. “J’achète des meubles depuis mon premier salaire, explique-t-il. C’est ma passion privée.” La passion publique, c’est son métier, bien sûr. L’ancien d’HEC (il en sort en 1985) passe trois ans chez L’Oréal avant de créer une division Art au sein du groupe de courtage Finacor. Il y rencontre Marc Blondeau, ancien directeur de Sotheby’s France spécialiste des tableaux impressionnistes et modernes... et conseiller d’un certain François Pinault.

 

Sa flamme pour l’art contemporain s’embrase. Philippe Ségalot ne l’avait jamais étudié. Il apprend en faisant. En 1996, il rejoint Christie’s à New York. Il ne faudra pas plus de deux ans à l’impétueux Français pour prendre la direction internationale du département d’art contemporain. Deux ans plus tard, François Pinault achète la maison de ventes. Les deux hommes se connaissent déjà très bien. “François Pinault est sans doute la rencontre la plus importante de ma vie professionnelle, confie Philippe Ségalot. Je travaille avec lui depuis plus de vingt-cinq ans.” Alors qu’il crée son propre cabinet de conseil d’art en 2001, avec des bureaux à Paris et New York, le surnom de “Pinault’s boy” s’impose. On voit l’ombre de l’homme d’affaires derrière ses achats les plus importants. Mais Philippe Ségalot a de nombreux autres clients prestigieux.

 

 

“Je ne me retrouve pas dans les meubles contemporains, trop inconfortables.

 

 

Qu’importe ! C’est bien de meubles dont a envie de parler le collectionneur : “J’y ai fait de beaux achats, [La Biennale Paris, l’ex-Biennale des antiquaires] se souvient-il. J’y retrouve des marchands que je connais depuis le début des années 90, comme François Laffanour ou Patrick Seguin. À l’époque, il y avait peu d’acheteurs de meubles français des années 40 et 50, c’était un tout petit marché. Chez Patrick Seguin, je me souviens m’être retrouvé à choisir une table Granipoli de Jean Prouvé parmi les quatre qui étaient présentées. Quatre en même temps, c’est inimaginable aujourd’hui.” La table, conçue à l’origine pour une colonie de vacances à Saint-Brévin, trône désormais au milieu de la salle de bains.

 

Situé sur les quais de la Seine, l’appartement acheté il y a cinq ans recèle quelques autres trésors d’importance. Jean Prouvé, encore, dès l’entrée, avec la célèbre table Trapèze de 1954. “J’ai toujours voulu cette table, sans doute l’un des plus beaux meubles du XXe siècle. J’ai fini par l’acquérir en vente publique il y a quelques années”, précise-t-il. Philippe Ségalot sait ce qu’il veut, et s’en donne les moyens. “J’ai toujours aimé ces meubles : Prouvé, Perriand, Jean Royère dont j’ai une paire de fauteuils Elephanteau dans leur tissu bleu d’origine, raconte-t-il. J’ai peu à peu élargi mes centres d’intérêts aux meubles scandinaves des années 20 et 30. Je ne me retrouve pas dans les meubles contemporains, trop inconfortables.” En témoignent notamment deux créations d’Axel Einar Hjorth : la chaise en pin, associée dans la chambre au bureau de Charlotte Perriand, et la console Sandhamm (1929) dans le salon. “J’aime le bois, j’aime le toucher, le sentir”, s’enthousiasme-t-il.

 

Depuis une dizaine d’années, Philippe Ségalot se passionne aussi pour les meubles Shaker du XIXe siècle, ces meubles en bois fonctionnels “à l’origine de l’esthétique pure des designers du XXe siècle que j’aime tant”, souligne-t-il. Ils les conservent aux États-Unis, où il les a acquis. En 2015, il en présentait une sélection avec François Laffanour à la foire de Maastricht, et publiait un livre aux éditions Assouline, Shaker : Function. Purity. Perfection. Comme si toute passion privée, chez Philippe Ségalot, devait irrémédiablement devenir publique.