04 Janvier

Pourquoi le roman-photo n’est-il plus si ringard ?

 

Né en Italie en 1947, le roman-photo a connu un succès fulgurant. Une exposition du MuCEM à Marseille rend hommage à son imagerie kitsch et pop. Derrière ces histoires d'amour impossibles et mélo se cache un fascinant objet pop pour amateurs de contre-culture.

Par Violaine Schütz

Cine-roman, À bout de souffle, Raymond Cauchetier. Mucem - Yves Inchierman.

Un genre pop(ulaire)

 

Dans les années 60, les revues publiant des romans-photos se vendent par millions, à tel point qu'un Français sur trois en lit. Le magazine Nous Deux, toujours en activité, vend encore 230 000 exemplaires par semaine. Destiné en priorité aux femmes et contant des histoires d'amour qui commencent mal mais finissent toujours bien, c'est un puissant aphrodisiaque pour midinettes, qui révèle à quoi rêvent les jeunes filles des Trente Glorieuses. Sous-genre mièvre, honteux et vulgaire des années 50-60 (remplacé par les séries et Instastories aujourd'hui), il ne semblait pas avoir sa place au musée. Le MuCEM prouve que cette mauvaise presse est un faux procès. À travers une exposition présentant plus de 300 pièces (photos, films, maquettes), on se rend compte que son esthétique a aimanté durablement la pop culture. Sophia Loren, Gina Lollobrigida, Johnny, Dalida et Hugh Grant ont prêté leurs doux visages à des histoires à l'eau de rose découpées en épisodes. Et les magazines de mode ont même succombé à cette narration stylisée, comme le montre un superbe roman-photo avec Cindy Crawford et Richard Gere du temps de leur idylle présenté dans le cadre de l'expo.

Satanik (1967). Josselin Rocher.

Il a inspiré les intellectuels

 

Roland Barthes écrivait : “Nous Deux, le magazine, est plus obscène que Sade.” Les situationnistes ont repris ses codes pour des tracts politiques. Derrida a publié un essai sur cette littérature de pacotille que les catholiques réprouvaient parce que des filles y couchaient avant les noces. La contre-culture lui a aussi voué un culte. Objet de satires comiques du professeur Choron et du magazine Hara-Kiri, il a aussi abouti à une édition de Doux Nœud, revue de Bizot (le chantre d'Actuel) avec deux hommes en couverture. Il existe aussi des versions porno, art contemporain et prévention. Une interprétation déviante du genre, l'italien Killing alias Satanik en français, roman-photo érotico-gore délirant de la fin des années 60, hante même une pièce entière du MuCEM. Anti-héros en costume de squelette, nudité, drogues et sang à gogo, la publication a fait fantasmer les adultes en bravant la censure, tel un giallo – film de genre italien – immobile.

Satanik, Couverture (1967). Josselin Rocher.

Qualcosa che si chiama onore, Arnoldo Mondadori.

Le cinéma lui a rendu ses lettres de noblesse

 

Aux origines du roman-photo, il y avait le cinéroman qui utilisait les photos de films connus (souvent des chefs-d’œuvre comme La Dolce Vita ou À bout de souffle) en les sous-titrant. Pratique quand on n'était pas assez argenté pour fréquenter les salles obscures… Mais le feuilleton basé sur la romance a lui-même fait des émules chez les réalisateurs d'envergure. Antonioni lui a dédié un documentaire (visionnable – dans une nouvelle mouture – pendant l'expo) et Chris Marker a présenté La Jetée comme un roman-photo, à partir de plans fixes. Ce qui fut considéré comme “du cinéma pour pauvres” est devenu un riche terreau d'influence avec ses tendres baisers, ses cœurs brisés et ses maquettes DIY, pile dans la tendance vintage-kitsch.

 

Roman-photo” au MuCEM à Marseille jusqu’au 23 avril 2018.

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