29 Mai

Cannes 2017 : l’heure du bilan

 

Après douze nuits courtes et des dizaines de projections enchaînées, retour sur un consensus embrumé en conclusion d’une 70e édition du Festival de Cannes sans grand relief.

Par Olivier Joyard

  • Lors de la conférence de presse ayant suivi l’annonce du palmarès, dimanche soir, Pedro Almodovar a essuyé quelques larmes sincères en évoquant 120 battements par minute, le grand film de Robin Campillo sur les combats d’Act Up à Paris au début des années 1990. Quelques instants plus tôt, il avait pourtant attribué avec son jury la récompense suprême à The Square du Suédois Ruben Östlund. Comment ce choix étrange et raide s’est-il imposé à un petit groupe de femmes (Maren Ade, Jessica Chastain, Fan Bingbing, Agnès Jaoui) et d’hommes (Gabriel Yared, Paolo Sorrentino, Will Smith, Park Chan-wook) sous la houlette du réalisateur de Tout sur ma mère ? Après douze nuits courtes et des dizaines de projections enchaînées, un consensus embrumé s’est probablement dessiné en conclusion d’une 70e édition du Festival de Cannes sans grand relief. À l’image, peut-être, d’un certain état du cinéma contemporain qui traverse une crise créative carabinée, puisque quelques-un(e)s seulement parviennent à sauver leurs images et leur récit d’un endormissement fatal. 

La vacuité des hommes

 

Le choix de The Square – plébiscité par la presse internationale – est celui d’une certaine maestria un peu vide. En 2h22 principalement composées de saynètes entre cynisme et humour froid, ce film satirique raconte les aventures d’un directeur de musée d’art contemporain à Stockholm. Ruben Östlund, déjà auteur du remarqué Snow Therapy en 2014, ne manque pas d’un certain talent pour installer des situations gênantes, notamment une belle scène de sexe alcoolisée culminant avec une conversation surréelle sur le sort du préservatif tout juste utilisé par le couple : la femme (Elisabeth Moss, géniale) souhaite le mettre à la poubelle illico tandis que l’homme (Claes Bang) veut le garder un peu avec lui…

 

Le choix de The Square – plébiscité par la presse internationale – est celui d’une certaine maestria un peu vide.

 

 

Tout en lui offrant le premier rôle, The Square raconte la vacuité d’un personnage masculin bourgeois accroché à son petit pouvoir symbolique, rejoignant ainsi une certaine tendance cannoise de l’année. Chez Arnaud Desplechin (Les Fantômes d’Ismaël), Hong Sang-soo (Le Jour d’après), Philippe Garrel (L’Amant d’un jour) et Michel Hazanavicius (Le Redoutable, sur la relation Godard/Wiazemski durant les sixties), des hommes à l’assise intellectuelle certaine tentent de composer avec leurs « muses », développant une vision des femmes et des actrices immédiatement datée, dont on se lasse un peu plus chaque jour. Heureusement, chez Hong Sang-soo notamment, ce fond de misogynie se double d’un rapport complexe aux êtres et au récit. Le très prolixe cinéaste coréen, reparti bredouille de la Croisette, est l’un de ceux qui croient encore à l’ambiguïté et à la nuance faites film. Son Jour d’après tourné en noir et blanc est un précis de décomposition amoureuse implacable à la légèreté formelle délicieuse, où tout peut être reformulé d’un plan à l’autre.

 

Le choc Campillo

 

Sans grande compassion pour ses personnages, sans véritable frisson, The Square déroule au contraire le programme d’un cinéma d’auteur pesant, représenté plus que de raison sur les écrans de Cannes. On se souvient des longs plans d’Une Femme douce de Serguei Loznitsa qui enferment l’héroïne - partie à la recherche de son mari dans les prisons russes - autant que le système qu’ils dénoncent. Dans un style tout aussi surplombant, Michael Haneke (Happy End) et Andrey Zvyagintsev (Faute d’amour, Prix du Jury) déroulent leur programme formel sans oxygène. Il fallait chercher ailleurs pour respirer. Et heureusement, Robin Campillo est arrivé. Son film120 battements par minute, dont nous avons déjà écrit le bien qu’on en pense, a largement dominé la compétition, même s’il est reparti avec le Grand Prix, seulement la deuxième plus haute récompense. Située à l’époque où le SIDA tuait encore plus qu’à l’heure actuelle, dénonçant l’inaction des autorités face à l’ampleur de l’épidémie, cette épopée politique et sensuelle aurait du capter la Palme, au vu des réactions énamourées dans le grand théâtre Lumière à l’annonce de son nom et de l’effet stupéfiant produit par le film sur ses spectateurs encore privilégiés.

 

Heureusement, Robin Campillo est arrivé. Son film120 battements par minute a largement dominé la compétition, même s’il est reparti avec le Grand Prix, seulement la deuxième plus haute récompense.

 

 

Constitué de réunions militantes de l’association anti-SIDA Act Up mises en parallèle avec des actions coup de poing, mêlant une lutte collective avec des destins intimes brisés par la maladie, le film gagne sur tous les plans : les corps, la politique et l’utopie. Réconciliant la parole et l’action, unissant les vivants et les morts dans un même geste saisissant, 120 Battements par minutes se révèle aussi pertinent sur la réalité contemporaine, en représentant une minorité – les homosexuels – qui refuse de se taire et de rester invisible. Une lutte toujours essentielle. Planant, doux et triste, capable de nous remettre dans la tête le Smalltown Boy de Bronski Beat, voici le film de l’année, et pour son auteur (réalisateur d’Eastern Boys et connu en tant que scénariste de Laurent Cantet) sans doute le film d’une vie.

Joaquin Phoenix et une jeune femme

 

Il était difficile de se remettre de ce choc à la fois émotionnel et esthétique où les amours, les agonies et les prises de parole politique étaient filmées avec la même intensité. On a pu apprécier l’énergie noire des frères fous du cinéma indie newyorkais, Josh et Benny Safdie, dont le polar électrique Good Time aurait pu rapporter à l’excellent Robert Pattinson un prix d’interprétation masculine. A sa place, le magnétique Joaquin Phoenix l’a remporté pour son rôle d’ancien du Vietnam traumatisé dans You Were Never Really Here de Lynne Ramsay. Cela n’a rien d’un scandale, étant donné ce qu’apporte ce garçon compliqué au cinéma depuis plus d’une décennie.

 

Parmi les bonnes surprises du festival se sont détachées quelques voix féminines : celle de Sofia Coppola, lauréate du Prix de la Mise en scène (une première pour une personne sans pénis depuis 1961) et celle de Léonor Séraille, couronnée par la caméra d’or (qui récompense les premiers films) pour son électrique Jeune femme

 

 

Parmi les bonnes surprises du festival se sont détachées quelques voix féminines. Celle de Sofia Coppola, lauréate du Prix de la Mise en scène (une première pour une personne sans pénis depuis 1961) avec son remake ouaté et plus fin qu’il n’en a l’air des Proies de Don Siegel, où un soldat dérange la quiétude glacée d’une maison habitée uniquement par des femmes. Celle de Léonor Séraille, couronnée par la caméra d’or (qui récompense les premiers films) pour son électrique Jeune femme. Portrait d’une parisienne en pleine rupture et en reconfiguration de sa vie, le film est habité par la puissante Laetitia Dosch, qui résiste sans cesse à la caméra en même temps qu’elle la laisse venir à elle. Au-delà de cette danse captivante, quelques tics naturalistes un peu reconnaissables du jeune cinéma d’auteur français rendent le film moins surprenant qu’il pourrait l’être, mais on tient là une voix fraiche. Même si du côté des réalisatrices, la queen de Cannes 2017 fut sans conteste Claire Denis, qui réussit avec Un beau soleil intérieur l’un de ses meilleurs films. Juliette Binoche, que l’on n’avait pas vue aussi radieuse et inspirée depuis longtemps, campe une femme elle aussi confrontée au reboot de sa vie, qui croise des hommes pas toujours attentifs et cherche le grand amour. Elle trouve surtout la caméra d’une cinéaste hors pair, totalement acquise à sa cause, flottant doucement dans les limbes de son désir. Un film en harmonie avec son sujet et capable de sublimer des sentiments simples et durs ? Cela existe encore grâce à Claire Denis.

 

 

Lynch : la poésie contre le chaos

 

Avec la présence de deux longs-métrages produits par Netflix en compétitionOkja de Bong Joon-ho et The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach, finalement non récompensés par le Jury de Pedro Almodovar -, le Festival de Cannes était en proie cette année à des polémiques plutôt mortifères concernant l’avenir du cinéma et la sanctuarisation de la salle, en concurrence avec le business florissant du streaming. Une question importante, certes, mais que l’on ne saurait extraire d’une réflexion plus générale sur l’état des images. Au vu des films souvent sclérosés présentés cette année (on imagine les difficultés qu’ont traversé les sélectionneurs pour dénicher des objets filmiques stimulants), une évidence affleure. Bousculé de partout par des modes de récits souvent plus exaltés, le cinéma ne devrait surtout pas chercher à se replier sur lui-même. Même quand cela se fait avec une élégante mélancolie, comme chez Todd Haynes : l’auteur de Loin du Paradis brasse des hommages au cinéma muet et à Steven Spielberg dans Wonderstruck, joli tombeau pour une forme liée à l’enfance et aux rêves, qu’il met en scène comme appartenant à un passé révolu… L’horizon filmique est pourtant encore large. Les merveilles existent pour peu qu’on accepte de ne plus fermer les yeux. La présentation de la saison 2 ultra réussie de Top of The Lake de Jane Campion (avec Elisabeth Moss, toujours dans les bons coups, et une Nicole Kidman en plein comeback, justement récompensée par un Prix spécial du 70e anniversaire) a démontré que les séries ont aussi leur place dans un grand festival de cinéma.

 

La plus incroyable d’entre elles a même eu droit au tapis rouge. Cannes 2017 a ouvert les bras à David Lynch, venu présenter les deux premiers épisodes de la troisième saison de Twin Peaks, ressuscitée d’entre les mortes un quart de siècle après avoir disparu des radars pour cause d’audiences insuffisantes. Et là, subitement, s’est ouverte une brèche au-delà des conflits entre petit et grand écran, formalisme et émotion, passé et futur. Pleine de cinéma mais truffée d’effets sériels magnifiques sur le passage du temps, Twin Peaks 2017 se présente comme un au-delà de l’un et de l’autre. Elle ne se contente pas de recycler l’humour de soap opera parodique qui était le sien auparavant, pour se révéler comme un puits sans fond, un grand tour de passe-passe où la fiction n’a plus de limite palpable.

 

Cannes 2017 a ouvert les bras à David Lynch, venu présenter les deux premiers épisodes de la troisième saison de Twin Peaks, ressuscitée d’entre les mortes. Et là, subitement, s’est ouverte une brèche au-delà des conflits entre petit et grand écran, formalisme et émotion, passé et futur.

 

Dans ce maëlstrom à la fois fascinant et déstabilisant, l’agent Dale Cooper (Kyle McLachlan) revient dédoublé dans un monde toujours habité par le mal – le nôtre, évidemment. Les fantômes surgissent de partout, les états de conscience instables des personnages s’agitent, les mondes se chevauchent. Il ne s’agit même pas d’affirmer que Twin Peaks est plus grande que tout, mais de constater son audace définitive, sa manière radicale d’exprimer une liberté absolue en se donnant comme unique boussole la beauté. David Lynch a choisi la poésie contre le chaos et rien ne pourrait nous être plus utile pour aider à vivre.

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