D. C. : Ensuite, il y a l’idée de réunir les différentes danses de Paris. Marie-Agnès et moi éprouvons de la curiosité pour les danses qui existent dans cette ville, et qui ne se croisent pas, ne se connaissent pas. Nous voulons créer un lien entre elles, en les invitant dans un même lieu, au même moment. Les danses du Maghreb, d’Afrique, les danses de la rue… Nous allons inviter des personnes qui, par exemple, ne dansent que dans leur chambre, devant une caméra, et ne s’expriment ensuite qu’à travers YouTube. Tout cela va générer une “faune” atypique, un mélange de personnes qui ne cohabitent jamais dans la “vraie” vie. Car pour découvrir une danse, on est obligé de s’aventurer sur son territoire, dans un quartier, dans une boîte de nuit : lorsqu’on souhaite voir du hip-hop, du ballet ou du butô, il faut se rendre dans des lieux géographiques distincts. Au Salò, tous ces danseurs seront réunis. Ils vont pouvoir échanger, se montrer des pas. Ce sera donc un contexte très particulier, qui va nous enrichir.

M.-A. G. : Le contexte que nous proposons est en effet inédit. À travers ce projet, nous voulons également tendre un miroir à notre époque où, depuis quelque temps, la danse est portée aux nues. Jusqu’à récemment, les danseurs étaient considérés comme des has been, et soudain, on se retrouve en front row. Donc autant en profiter pour faire danser les gens. 

 

Ressentez-vous ce changement à titre personnel ?

M.-A. G. : Oui, tout à coup, on me reconnaît dans la rue, alors que cela fait quatorze ans que je suis étoile. C’est très bizarre.

D. C. : De nombreuses raisons expliquent ce changement. Dans les années 80, les gens avaient oublié leur corps, on fumait dans sa voiture, etc. Depuis, la conscience du corps s’est développée : il est là, il faut parfois l’écouter, parfois l’emmener dans une certaine direction. C’est ce qui fait qu’il n’y a jamais eu autant de pratiquants de yoga, de marathoniens… La danse est aussi un art qui laisse beaucoup de liberté au regard de l’autre. À partir d’un même geste, chaque spectateur va pouvoir inventer son histoire ou son propre territoire. C’est aussi pour cela que certaines marques se sont engouffrées dans la brèche : l’image d’une jeune femme qui danse fera rêver une petite fille. Face à cette même image, un homme sera sensible à la grâce de la posture, ou y trouvera une certaine sensualité. Tandis qu’une femme se sentira peut-être exaltée, ou touchée… Avec la danse, on ouvre un imaginaire qu’on ne peut pas ouvrir avec l’image d’un mannequin. M.-A. G. : La danse est un langage universel. Le langage du corps ne connaît pas les barrières de la langue.

D. C. : C’est aussi un art qui a toujours beaucoup collaboré avec d’autres disciplines. Avec la musique bien sûr, mais aussi avec les arts plastiques, pour des scénographies par exemple. Le territoire de la danse est mobile, car les danseurs possèdent une forme de simplicité et une envie de la porter ailleurs, avec eux. Récemment, la danse a été très présente au cinéma : d’abord avec le documentaire Mr Gaga – Sur les pas d’Ohad Naharin, puis avec Polina – Danser sa vie, ou encore Relève, le documentaire sur Benjamin Millepied. Le marché de l’art s’y intéresse aussi, puisque William Forsythe, par exemple, collabore désormais avec la Gagosian Gallery…

 

Vous comptez aussi reproduire ce projet à Los Angeles, pourquoi ?

D. C. : Quand j’habitais à Los Angeles, je me suis rendu compte que les gens vivaient dans un périmètre très réduit. Ils n’ont en effet aucune raison de le quitter car, dans cette ville, il n’y a rien à voir. Je me suis dit : “Si tu vas découvrir les danses de la ville, cela te permettra de découvrir la géographie de la ville.” J’aimais bien l’idée de cartographier la ville à travers ses danses. Pour notre projet parisien, la curatrice Amélie Couillaud va faire un premier travail d’exploration, ensuite elle nous racontera ce qu’elle a découvert. Nous avons aussi des relais, comme le centre d’art Le 104. Je suis sûr que nous serons encore surpris par cette ville dans laquelle nous habitons.

 

Le projet que vous préparez au Salò a une durée inhabituelle, aussi bien par rapport à un cours de danse que par rapport à un spectacle…

D. C. : Nous investissons le Salò trois nuits de suite, de 22 heures à 6 heures du matin. Ce sont effectivement des durées sur lesquelles un danseur n’est pas censé travailler, et surtout des heures que nous ne connaissons pas. Il sera aussi intéressant de choisir la musique à travers laquelle les corps seront mis en jeu. Le déroulement de chaque nuit devra également trouver sa propre musicalité : il faudra parfois intervenir, mais, à d’autres moments, nous laisserons les choses se faire naturellement. Au fur et à mesure que la nuit avancera, les participants seront sans doute moins attentifs… mais c’est là qu’ils se mettront vraiment à danser.