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Tilda Swinton, muse éternelle

 

Actrice, performeuse, icône, Tilda Swinton séduit par son talent autant que par son aura magnétique. Rencontre avec une héroïne contemporaine.

Formulons une hypothèse. Dieu a fait son come-back. Il est – à nouveau – parmi nous. Le corps de Jésus ayant déjà connu les affres du recyclage, le grand Créateur aura eu à choisir une autre forme ­d’incarnation. Facétieux, il aurait pu pencher pour Alanis Morissette, comme dans la comédie de Kevin Smith, Dogma (1999). Ou, plus au fait des tendances, pour un acteur de séries télé, comme Gerald “Slink” Johnson dans Black Jesus (2014). Mais Dieu est par nature imprévisible, alors il aura finalement jeté son dévolu sur une rouquine au physique singulier, fille de militaire écossais, qui n’aime rien tant que dormir dans une cage de verre (une performance réalisée au MoMA en 2013) ou revêtir sur les écrans des habits de sorcière (Le Monde de Narnia, 2005) ou de vampire (Only Lovers Left Alive, 2013). Les voies du Seigneur sont impénétrables.

Tilda Swinton, puisqu’il s’agit d’elle, vit plutôt bien sa condition d’élue. Elle lui procure quelques avantages. Actrice, artiste, muse, égérie… elle n’en finit pas d’être célébrée. Omniprésente sur les écrans et dans les musées – le don d’ubiquité validant l’hypothèse de sa nature divine –, elle ne lasse jamais. Parfaite et élégante en toutes circonstances – on peut témoigner qu’elle ne transpire pas l’ombre d’une goutte dans une salle bondée, non climatisée, en plein été, sous les attaques perfides de spots qui pourraient liquéfier la banquise à eux seuls, elle n’use d’artifices que pour s’enlaidir (en femme autoritaire dans le film Snowpiercer (2013), par exemple). Humilité sacrée. Si on ne craignait de commettre un blasphème, on la comparerait bien à un mérou, ce poisson qui glisse entre les mains. Comme chez la créature aquatique, son aspect lisse cache une redoutable propriété : Tilda Swinton est insaisissable. C’est bien le moins qu’on puisse attendre d’une divinité. Toujours en mouvement, passant d’un film à une performance, elle traverse le courant du présent avec sérénité, ­lucidité et bienveillance. Rencontre
 

 

 

Numéro : D’où vous vient cette singulière proximité avec les artistes ?

 

 

Tilda Swinton : C’est un lien tribal. Dès l’instant où je suis entrée dans ce monde, il est devenu mien. J’ai pourtant été élevée dans un environnement où l’art n’était pas lié à la création, mais à la possession. On ne créait pas, on possédait des œuvres. Ma première rencontre avec un artiste eut lieu alors que j’avais 10 ans. Mon père – militaire de son état – désirait faire réaliser son portrait. Un peintre est donc venu plusieurs fois chez nous à cet effet. J’étais totalement subjuguée. J’entends encore ma mère s’écrier : “Le peintre arrive !” avec la même excitation que ces trois mots déclenchaient en moi. Cette manière dont elle les prononçait… tout indiquait que quelque chose de, disons, inapproprié se tramait [rires]. C’était tellement étrange et inhabituel. Je dois toutefois vous avouer que je n’ai jamais vu ce peintre en chair et en os. Cette présence “fantomatique” n’en a pas moins été à l’origine d’une véritable fascination. Puis il a fallu que j’attende d’avoir 25 ans pour que je rencontre enfin un autre artiste, et ce fut Derek Jarman. Mais j’étais déjà une art kid, à deux doigts de m’inscrire dans une école d’art… ce que je regrette toujours aujourd’hui de n’avoir pas fait. À cette époque, je passais mon temps dans les expositions, à traîner avec des étudiants en art. Mais il ne s’agissait pas d’artistes à proprement parler. Pas avant Derek.

 

 

Vous ne vous cantonnez pourtant pas au seul milieu artistique. Votre carrière vous a menée jusqu’à Hollywood. Est-ce que l’opposition classique entre “artistique” et “commercial” est dépassée ?

 

 

Regardons la réalité en face, le monde a changé. Nous sommes contraints de trouver de nouvelles manières de financer des projets artistiques. La situation était tout à fait différente il y a vingt ans. En Europe, les aides publiques consacrées au cinéma étaient plus importantes par exemple. L’émergence et le poids grandissant des marques dans les milieux artistiques sont donc des évolutions intéressantes dans ce contexte. Les entreprises se tournent vers l’art avec, bien sûr, l’objectif de se promouvoir elles-mêmes. Mais ce que j’observe à présent, c’est que leur ­discours a changé. Les marques ne disent plus aux artistes “Vous nous appartenez” ou “Nous allons trouver un moyen de vous mettre à notre service”, mais plutôt “Emmenez-nous avec vous.” Les ­entreprises deviennent ainsi une source importante de financement de projets artistiques sans pour autant oblitérer la liberté des artistes. Aujourd’hui, toutes les formes de création – cinéma, mode… – demandent des investissements considérables parce que les exigences sont de plus en plus élevées. Alors, à moins de trouver des mécènes, ou d’espérer une augmentation des subsides de l’État, il me paraît nécessaire de travailler avec elles. Tant que ces sponsors sont respectueux de la création…

 

Nous vivons une ère où les mutations économiques mais aussi numériques impactent de plein fouet la création… Quels sont les nouveaux enjeux qui vous passionnent ?

 

Je ne choisis pas les projets en prenant en compte des considérations aussi vastes. Je me contente de suivre mon instinct. Si un projet m’intéresse, je m’y consacre entièrement. C’est aussi simple. Il m’est arrivé parfois de faire des choix en intégrant dans ma réflexion ce type de “grands enjeux”… mais cela a toujours tellement mal fini que je préfère m’en tenir désormais à mon intuition : faire les choses parce que je les trouve personnellement dignes d’intérêt.

 

 

Faites-vous la distinction entre projets "commerciaux" et "artistiques"  ?

 

Votre question me fait penser à une histoire. Vous connaissez peut-être ce peintre anglais du xxe siècle, John Minton. Les dernières années de son existence furent consacrées à des travaux qualifiés de commerciaux, très beaux. Mais la conscience qu’il avait à l’époque de ne pas “faire de l’art” l'a rongé de l’intérieur. Et John Minton a fini par se suicider. Si je vous parle de lui, c’est que cet exemple édifiant est symptomatique de l’émergence de cette opposition entre “commercial” et “artistique” que je trouve particulièrement affreuse. Comme s’il fallait toujours trancher entre l’un et l’autre. C’est ce qui a obligé John Minton à considérer qu’il ne faisait pas de l’art – un terrible échec à ses yeux – alors que ses œuvres sont merveilleuses. Mais le monde a évolué depuis.

 

 

Vous vivez toujours en Ecosse... Peut-on en conclure que les fantômes sont vos compagnons de vie naturels ? 

 

 

 

N’est-ce pas le cas de tout le monde ? Pour ma part, je m’en accommode très bien. Je vais vous raconter une histoire typiquement écossaise. Elle concerne l’école de mes enfants. Récemment, il a été question de la construire sur une colline que nous avions achetée. Aussitôt, un habitant nous a mis en garde : “Vous ne pouvez pas construire une école ici ! C’est là qu’était installé le gibet de potence ! C’est là où les sorcières étaient brûlées !” Tout cela suscita un débat interminable. Alors j’ai fini par répondre : “Trouvez-moi un seul mètre carré d’Écosse où une sorcière n’a pas été brûlée ou quelqu’un pendu !” Ce que je veux dire, c’est que les fantômes sont partout. Partout où l’histoire est présente.

 

 

 

Puis-je connaître le nom des fantômes qui vous entourent aujourd’hui ?

 

Pour cela, il faudrait d’abord que je leur demande…

 

 

 

 

Propos recueillis par Thibaut Wychowanok 

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