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Qui sont Ida Tursic et Wilfried Mille, duo d’artistes aux œuvres jubilatoires exposé à la Galerie Almine Rech ?

 

Incendies ou scènes pornographiques, leurs sujets importent peu : Ida Tursic et Wilfried Mille explorent avant tout la picturalité, les possibilités infinies de la couleur. Ils sont exposés à Paris Galerie Almine Rech jusqu’au 30 juillet. Par Éric Troncy.

Par Eric Troncy

Ida Tursic & Wilfried Mille, Elizabeth Taylor in a landscape, painting nature’s beauty and the caress of the smirking sun over the mountains, du 2 juin au 30 juillet, Galerie Almine Rech, Paris. 

© Ida Tursic & Wilfried Mille. Courtesy of the Artists and Almine Rech Gallery. Photo : Rebecca Fanuele.

 

 

 

Les lecteurs assidus de Numéro les connaissent déjà un peu : pour le Numéro 50, le duo nous avait offert une œuvre spécifique et inédite – deux œuvres en vérité, mais la jeune femme accroupie, simplement vêtue d’un corset de cuir noir et d’un fouet, portant sur son dos le numéro “50”, avait été considérée comme dépassant peut-être légèrement les convenances de la presse. Nous lui avions préféré cette charmante scène de domination dans laquelle un jeune homme en slip de cuir tient en laisse une jeune femme et son compagnon dans quelque sombre sous-sol… De fait, leur travail pictural, à l’époque, s’inspirait essentiellement d’images pornographiques glanées sur Internet ou dans des magazines, donnant lieu à d’extraordinaires aquarelles ou à de très grandes peintures : la plus imposante d’entre elles, The Wave – In Paradise with Silvia Saint (2002), mesure pas moins de trois mètres de haut et sept mètres de long. Si le premier plan est occupé par un magnifique champ de tulipes roses, et l’arrière-plan par une vague monumentale, la célèbre actrice tchèque de films X (elle a tourné dans pas moins de 291 films !) y est immortalisée dans une action qui ne laisse aucun doute.

 

 

DU PRIX RICARD AU CENTRE POMPIDOU

 

Étrange, d’ailleurs, de voir ces images-là utilisées par ce couple de peintres bien sous tous rapports à qui le Bon Dieu s’offrirait de lui-même sans confession, et réunis par une histoire à l’eau de rose dont ils n’aiment pas vraiment que l’on fasse le récit, préférant qu’on s’intéresse à leur peinture. Disons alors simplement qu’Ida Tursic est née à Belgrade, en Serbie, Wilfried Mille à Boulogne-sur-Mer, la même année ; qu’ils se sont rencontrés à l’école des beaux-arts de Dijon où ils ont étudié, ont entrepris de travailler ensemble, se sont mariés, et travaillent toujours ensemble. Disons encore que leur carrière s’est construite patiemment, loin de l’agitation qui fait retomber ses élus très vite dans l’oubli, que la Galerie Pietro Sparta s’est intéressée très tôt à eux, qu’ils ont exposé à Lisbonne, à Bruxelles, aujourd’hui à Moscou, qu’ils ont été lauréats du XIe prix Fondation d’entreprise Ricard en 2009 et que, à ce titre, le Centre Georges Pompidou à Paris possède une de leurs toiles exemplaires : une vue en camaïeu de gris de l’arrière des lettres qui forment “Hollywood” (The Back of the Sign, 2007).

 

 

 

DE LA PORNOGRAPHIE AU CINÉMA D’AUTEUR EN PASSANT PAR LA PHOTO DE MODE

 

Et s’ils citent volontiers le travail de Niele Toroni (le grand artiste suisse résidant à Paris, qui fonda en 1967 le groupe BMPT avec Daniel Buren, Olivier Mosset et Michel Parmentier) plutôt considéré comme un peintre minimaliste, c’est que, figurative ou pas, leur peinture est “avant tout” une peinture. Celle de Toroni s’appuyait sur ses procédures mêmes – des “empreintes de pinceau n° 50 répétées à intervalles réguliers (30 cm)”. Celle d’Ida Tursic et Wilfried Mille s’offre plus généreusement à l’iconographie complexe et prolifique du XXIe siècle, et emprunte à la pornographie, certes, mais aussi au cinéma d’auteur, à la photographie de mode ou publicitaire, aux torrents d’images déversés par le Web, à la géométrie : à tout ce qui aujourd’hui “fait image” et semble destiné à une disparition quasi immédiate.

Ida Tursic & Wilfried Mille, Elizabeth Taylor in a landscape, painting nature’s beauty and the caress of the smirking sun over the mountains, du 2 juin au 30 juillet, Galerie Almine Rech, Paris. 

© Ida Tursic & Wilfried Mille. Courtesy of the Artists and Almine Rech Gallery. Photo : Rebecca Fanuele.

 

 

 

DES PEINTURES FASCINANTES

 

Pourquoi choisissent-ils telle image plutôt qu’une autre ? Pourquoi ces images narratives se conjuguent-elles avec d’autres images parfaitement géométriques ? Il y a fort à parier qu’il existe des réponses tangibles à toutes ces questions, qui, en apparence, rassureraient le lecteur. Mais en apparence seulement, car subsisterait toujours le mystère de la justesse de ces images, la formule irrésolue de la précision de leurs combinaisons, l’énigme du pouvoir de fascination qu’elles exercent sur nous. On veut toujours tout savoir de la peinture, comment elle est faite, à quelle logique elle obéit… Mais une peinture si “transparente” aurait-elle à nos yeux un quelconque intérêt ? Saurions-nous nous abandonner à son mystère ? Ces “images” modifiées par Ida Tursic et Wilfried Mille se présentent toujours comme des “peintures”, mais ce sont aussi des “tableaux”. Ce qui frappe, au fond, face à ces tableaux divers et qui forment quand même miraculeusement un ensemble, c’est leur qualité picturale obsédante, qui semble préméditée par chaque coup de pinceau, dans chaque balayage d’aérographe, et compose de véritables pièges affectifs de la vision. 

 

 

LEUR PEINTURE EST UNE AFFAIRE DE PIÈGE

 

Scientifique, et même technologique, leur exposition l’est tout autant. Car Ida Tursic et Wilfried Mille savent que la peinture est une affaire de piège, qu’il faut savoir organiser une exposition comme un complot, le préméditer scrupuleusement, imaginer comment le corps se déplace face aux images placées sur les murs. Pour fabriquer au mieux ce piège, ils ne s’aventurent jamais dans un espace d’exposition qu’ils n’aient au préalable miniaturisé, reproduit dans ses moindres détails sur ordinateur, s’attachant au rendu des transparences, à la réflexion des lumières sur le sol autant qu’à la disposition des tableaux dans l’espace.

 

 

Exposition Ida Tursic et Wilfried Mille, Elizabeth Taylor in a landscape, painting nature’s beauty and the caress of the smirking sun over the mountains,

Galerie Almine Rech, 19, rue Saintonge, Paris IIIe, du jeudi 2 juin au 30 juillet.

 

 

(article initialement publié dans le Numéro 116 de septembre 2010)

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