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Les confessions de Rawayana, la perle inclassable du Vénézuéla

MUSIQUE

Le groupe originaire de Caracas (Vénézuéla), devenu la fierté de tout un peuple, était de passage à Paris pour un concert exceptionnel. Oscillant sans cesse entre funk, merengue, rock, hip-hop et reggae, Rawayana défend cette année son cinquième album studio : Quién trae las cornetas ? Numéro s’est glissé dans les loges du Cabaret Sauvage pour interroger Betomonte (chant) et Fofo Story (batterie).

Le chanteur Betomonte, membre du groupe vénézuélien Rawayana.

Rawayana en concert exceptionnel à Paris, au Cabaret Sauvage

 

Il n’est pas même pas encore vingt heures et toute la diaspora vénézuélienne est déjà aux aguets, dans la fosse circulaire du Cabaret Sauvage (Paris, XIXe). Ce soir, c’est jour de fête. Et quelle fête ! Tous attendent depuis longtemps cette soirée volcanique et multicolore où l’on s’apostrophera, une bière dans chaque main, sans hésiter à s’étreindre. Rawayana, groupe originaire de Caracas et fierté de tout un peuple, entre scène pour un concert unique en France. Promesse tenue… l’ambiance aura été caniculaire.

 

Avant d’entamer un voyage, c’est toujours la même question qui se pose pour les membres de Rawayana : qui s’occupe des enceintes ? Justement, c’est ainsi que s’intitule le cinquième album studio du groupe, Quién trae las cornetas ?, sorti en septembre 2023. Formé presque comme une blague en 2007, la formation hispanophone connaitra finalement une ascension folle jusqu’à être nommé en 2016 dans la catégorie Best New Artist au Latin Grammy Awards, porté par son excellent opus Trippy Caribbean (2016). Funk, merengue, rock alternatif, hip-hop, reggae… Sa musique est complète, plurielle. Comme si elle s’adaptait à l’état d’esprit d’une génération. Comme si Betomonte, Fofo Story, Abeja, Tony Casas et Orestes Gómez étaient devenus, sans vraiment le vouloir, les portes-parole d’une jeunesse désenchantée, enlisée dans une crise économique sans précédent…

 

Pour comprendre Rawayana, il faut peut-être interroger quelques fanatiques que le groupe a extirpé des abysses : “Le nouvel album de Rawayana nous représente, nous, les Vénézuéliens. C’est un disque thérapeutique qui soignera longtemps nos plaies. Il raconte nos moments d’ivresse, d’exaltation mais aussi nos soirs dévastés par le chagrin. Car Rawayana est le reflet d’une transition. D’un passage. Les gosses innocents de Caracas ont bien grandi. Désormais, ils sont, pour la plupart, des adultes blessés dans leur chair et dans leur cœur. Main dans la main, nous sommes tombés au plus bas et nous nous sommes relevés tous ensemble… en dansant.” Rencontre.

Le groupe Rawayana au Tiny Desk Concert pout NPR.

Numéro: Un jour, une femme d’origine vénézuélienne m’a dit qu’il me serait impossible de la comprendre si je ne comprenais pas d’abord son pays et ce qu’elle avait traversé…

Betomonte : Ce que nous avons traversé est extrêmement difficile à expliquer… Notre vision du monde a été bouleversée dès notre plus jeune âge. Le Vénézuela est un pays gangréné par la corruption et la plupart de nos concitoyens ont énormément souffert ou souffrent encore. Plus de 90% de la population vit sous le seuil de pauvreté et les disparités sociales sont faramineuses. Les riches sont extrêmement riches… et les pauvres terriblement pauvres. Et, surtout, c’est un pays où règne une violence extrême. En tant que musiciens, nous avons eu beaucoup de chance : nous avons eu l’occasion de voyager et de découvrir ce qu’il se passe ailleurs dans le monde.

Fofo Story: En fait, plusieurs tragédies ont mené l’ensemble de la population vers une sorte de crise identitaire. Le Vénézuela possède de nombreuses richesses, notamment du pétrole, mais ces richesses sont pillées par des individus corrompus et malhonnêtes.

 

 

Du fait de votre popularité, vous considère-t-on parfois comme des activistes ou des figures politiques ?

Fofo Story: Nous avons surtout pris conscience de l’amour du public avec la sortie de notre nouvel album. En fait, les gens sont fiers de nous. Comme s’il y avait des morceaux d’eux dans ce disque… Il y a plusieurs années, nous faisions partie d’une large communauté : celle qui devait quitter son pays. Nous avons écrit à ce sujet, nous en avons parlé dans nos chansons, mais nous ne nous considérons pas comme des figures politiques pour autant. Simplement des artistes qui reçoivent beaucoup d’amour.

Betomonte: C'est toujours comme cela au Venezuela, dès que vous êtes un peu célèbre, dès que vous avez un peu de pouvoir, vous devenez presque une personnalité politique. D’ailleurs, les Vénézuéliens les plus célèbres sont des politiciens. Peu importe la discipline, on cherchera toujours à l’orienter vers la politique.

 

 

Avez-vous déjà été approchés par des personnalités politiques au Vénézuela ?

Betomonte : Oui, c’est déjà arrivé. Ils cherchaient à tirer profit de notre image de façon assez bizarre d’ailleurs. Il y a quelques mois, on a utilisé une de nos chansons pour un clip de campagne. Nous essayons de ne pas prendre ces choses au sérieux… Eux-même ne le sont pas de toute façon.

Fofo Story: Les personnalités politiques partent souvent du principe que tout ce qui provient du Vénézuela leur appartient. Ce n’est pas notre cas !

 

 

Fofo Story, le batteur du groupe Rawayana.

Êtes-vous parfois effrayés par votre propre succès ?

Betomonte: Oui, je ne vous cache pas qu’il m’arrive parfois d’avoir peur. Peur de me perdre. Mais avec tout le chemin que nous avons parcouru, je pense que nous sommes prêts à surmonter les obstacles. Il y a une dizaine d’années, lorsque nous sortions un morceau, c’était bien différent, tout était plus confidentiel. [Rires.] Aujourd’hui, les gens sont tellement fous sur les réseaux sociaux que j’ai l’impression de ne rien contrôler. Sur TikTok et sur Instagram, tout devient viral très rapidement.

 

 

Si vous deviez sélectionner trois de vos morceaux pour présenter Rawayana à quelqu'un qui ne vous connaît absolument pas, quelle titres choisiriez-vous ?

Fofo Story: Je choisirais le morceau Brindo (2023), qui figure sur notre nouvel album. C’est l’un de mes favoris. Musicalement, je trouve que c’est l’une des meilleurs chansons que le groupe ait jamais faite. Je choisirais aussi High (Trippy Caribbean, 2016) qui est vraiment un morceau emblématique de Rawayana. C’est un peu… notre signature.

Betomonte : Vous savez, à l'origine, Fofo me faisait écouter Tom Misch et Tame Impala… Depuis, nous aimons aussi bien la pop, que la nu-soul et la salsa. Figurez-vous qu’il n’y a pas si longtemps, j’ai réalisé que chacun de nos albums survenait après une nuit entière de conversation intense avec Andres. Comme une sorte de réunion nocturne improvisée. Et ce n’est qu’une fois que l’album est achevé que nous apprécions vraiment ce que nous avons composé. Moi, j’aime vraiment Dame Un Break (2023) et Hora Loca (2023). Des chansons plus festives qui feraient, je pense, un bon résumé de notre univers.

 

 

Il y a quelques années, vous utilisiez le terme de “pop trippante” pour qualifier votre musique. J’ai la sensation que ce terme n’est plus vraiment d’actualité avec le dernier album de Rawayana. Qu’en pensez-vous ?

Betomonte : C’est comme cela que nous avions qualifié notre troisième album. Nous cherchions un genre différent de celui du reggae. Car pendant longtemps, les médias nous qualifiaient comme cela : un groupe de reggae. Et nous ne voulions surtout pas être enfermés dans une case. Donc, pour nous, “pop trippante” était un terme assez cool. [Rires.] Disons plutôt que nos compositions mêlent la musique pop et des sons caribéens. Et quand je parle de pop, je veux dire “musique populaire.”

Fofo Story: Les premiers morceaux ayant rencontrés un certain succès étaient nos titres reggae. Mais cela correspondait à une ou deux chansons sur un disque entier. Notre dernier album, Quién trae las cornetas ?, a une grande influence afrobeat car le Venezuela est naturellement inspiré de l’Afrique. D’ailleurs, chaque plage, chaque ville balnéaire a son propre rythme et ses propres sonorités. Et la plupart des rythmes de nos musiques populaires proviennent directement d'Afrique de l'Ouest. Notre album précédent, Cuando Los Acéfalos Predominan (2021), s’inspirait plutôt du contexte social et politique de notre pays. Une sorte de photographie musicale du Vénézuéla. Cette fois, il s’agit d’un disque plus… expérimental. Nous avons laissé beaucoup de place aux erreurs. En musique, les erreurs sont toujours bénéfiques, n’est-ce pas ?

 

 

Quién trae las cornetas ? de Rawayana, disponible.