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Angèle, Claire Laffut : la photographe Charlotte Abramow raconte 7 images cultes

Photographie

Photographe belge installée à Paris depuis huit ans, Charlotte Abramow enchaîne les projets aussi surréalistes qu'attendrissants, usant d'un imaginaire délicat et pop pour aborder des sujets souvent sérieux. Jusqu'au 30 juin, la photographe de 28 ans fait partie de la sélection de l'exposition "Femmes en Regard" présentée à la Maison Guerlain, qui aborde la question du regard féminin, aux côtés de Sabine Weiss et d'Alice Springs. Ce jeudi, elle était l'invitée de l'une des conférences organisées par la Maison, donnant la parole aux artistes exposantes. Pour Numéro, elle dévoile les coulisses de sept de ses clichés, aussi cultes que touchants.

Charlotte Abramow à l'occasion de l'exposition "The Female Lens", présentée à la Richard Tattinger Gallery en 2019.

Enfant prodige de la photographie, Charlotte Abramow n’a pas encore 18 ans qu’elle signe déjà couverture du ELLE Belgique. Née à Bruxelles en 1993, la photographe fait partie de cette génération éclatante d’artistes belges qui égayent la scène internationale, et côtoie Claire Laffut et Angèle avant que celles-ci ne deviennent des stars de la musique francophone… C'est lorsque l'interprète de Flou commence tout juste à se produire dans des bars bruxellois que les deux femmes se rencontrent, et forment rapidement un tandem artistique. Dès 2018, Charlotte Abramow réalise pour la chanteuse belge les clips La Loi de Murphy, Je Veux tes Yeux et Balance ton Quoi – court-métrage déjanté aux allures de manifeste féministe. En plein tumulte de #MeToo, son regard séduit bientôt au-delà des frontières belges. Forts de son imagination intarrissable, quatre de ses clichés métaphoriques et joyeux sont présentés dans l’exposition “The Female Lens” de la Richard Taittinger Gallery de New York en 2019. À travers son univers surréaliste et poétique, la photographe crée des tableaux aussi précis qu’optimistes, et offre une vision alternative du corps féminin, mettant un point d'honneur à bousculer les clichés qui entourent sa représentation. Ce jeudi 22 avril, elle était l’invitée lors de l'une des quatorze conférences organisées chaque jeudi (jusqu'au 30 juin) par la Maison Guerlain, à l’occasion de l’exposition “Femmes en regards”. Pour Numéro, la jeune artiste engagée commente sept de ses clichés les plus emblématiques.

Charlotte Abramow, “Angèle”, Paris (2017). © Charlotte Abramow

1. Angèle recouverte de spaghettis : un hommage à la grand-mère de la photographe

 

CHARLOTTE ABRAMOW : Cette image vient de la première séance photo qu’on a faite ensemble, en janvier 2017, six mois avant le tournage de la Loi de Murphy. Je ne connaissais Angèle que de vue. À l’époque, je savais qu’elle était jolie, mais je ne savais pas qu’elle chantait ! Je l’ai découvert seulement quand je suis tombée sur son Instagram en 2016, alors qu'elle avait encore peu d’abonnés. Sa manager Sylvie a remarqué que je m’étais abonnée à Angèle, et m’a alors contactée pour faire des premières photos pour communiquer sur ses premiers concerts dans des bars bruxellois. Cela s'est vraiment fait dans la plus grande débrouillardise. L’idée de l'assiette de spaghettis sur une blonde, je l'avais en tête depuis quelques temps : ma grand-mère s’appelle aussi Angèle et le jaune est sa couleur préférée, donc la réaliser avec Angèle était une sorte de clin d’œil ! Cette atmosphère assez ludique revient dans bon nombre de mes photos, car je pense que l’humour peut être un bon moyen de communication. C’est une espèce de pommade qui peut aider à parler de choses plus compliquées, une arme pour mieux désarmer des théories, des stéréotypes et des clichés. Lorsque l'on fusionne l’humour et la beauté, cela peut donner des choses intéressantes.

Charlotte Abramow, “Absurde Censure”, Paris (2018). © Charlotte Abramow

2. “Les Amants” de Magritte version censurée

 

C.A. : Depuis longtemps, je m'intéressais aux peintures et dessins de la chanteuse Claire Laffut, qui est une amie de longue date. Il y a six ans, elle a créé "Veins", une série de tableaux abstraits, avec des courbes d'une grande douceur. Dans ces lignes qui s’entrecroisaient, j’ai perçu une sorte de représentation du sentiment amoureux, comme lorsqu'en serrant une personne contre soi, on sent les fluides chimiques de l’amour traverser les corps. En partant de cette impression, nous avons entamé le projet “First Loves” en 2016, qui alliait nos deux univers, photographie et peinture, et dans lequel nous souhaitions illustrer le sentiment amoureux. Sur cette image, nous avons été inspirées par le tableau Les Amants de Magritte. Lorsque j’ai voulu la poster sur les réseaux sociaux, j’ai été un peu naïve, je me disais “sur cette photo, il y a peu de choses qui différencient les deux poitrines”, donc je me suis dit qu’Instagram allait me laisser tranquille… Mais seulement quelques minutes après l’avoir postée, elle a été retirée, jugée inappropriée. J’ai trouvé cela tellement absurde que, sous le coup de la colère, je suis allée sur Photoshop pour censurer ce maudit téton ! J’ai alors eu l’idée de prendre le téton de l’homme pour recouvrir celui de la femme, apparemment plus obscène… Et c’est passé ! Depuis, j’ai laissé l’image telle quelle et je l’ai baptisée “Absurde censure”, car c’est vraiment ce qu’elle est.

Charlotte Abramow, “Métmorphosis”, Paris (2015). © Charlotte Abramow

3. De l'humain à la plante, le moment étrange de la puberté

 

 

C.A. : Métamorphosis était mon projet de fin d’études aux Gobelins. Je l'ai réalisé avec Duy Anh Nhan Duc, un artiste végétal incroyable, et Thémis, une petite fille de 11 ans qui entrait tout juste dans la puberté. J’ai trouvé qu’une étrangeté mêlée de sérieux émanait de cette petite fille, et je la trouvais intéressante pour illustrer cette dimension bizarroïde du changement corporel, qui caractérise cet état entre l’enfance et l’adolescence. Quand on est enfant, on veut grandir très vite, et finalement cela nous déstabilise, car un tas de questions arrivent : celle du regard de l’autre, celle de devoir être désirable, celle de la comparaison des corps, de la normalité. On est pris dans un tourbillon d’angoisses nouvelles suscitées par ce bouleversement physique et psychique. C’est quelque chose que l’on vit en observateur, qui se déploie malgré notre volonté, sur nos corps. La métaphore des plantes était un peu facile, mais elle collait bien au fait de pousser, de grandir, de se développer… Dans cette série, il y a aussi des images plus sombres avec des mauvaises herbes, à travers desquels j’ai voulu représenter le double tranchant de cette puberté où il se passe mille choses.

Charlotte Abramow, “Maurice et le Royaume”, Paris (2017). © Charlotte Abramow

4. Le père, transformé en roi surréaliste et conquérant

 

 

C.A. : Ce cliché est extrait du Projet Maurice, un projet sur mon père qui a commencé par un travail documentaire qui, à ses débuts, s'ignorait lui-même, puisque j’ai commencé à faire des photos de manière totalement instinctive. C'étaient des photos personnelles, une manière d’encaisser la nouvelle du cancer dont mon père était atteint. Finalement, c’est seulement deux ou trois ans plus tard – quand il a commencé à aller mieux – que j’ai décidé d'en faire un vrai projet artistique. À ce moment-là, mon père avait un rapport altéré à la réalité, à cause des séquelles du coma. Il avait l’air d’évoluer dans une sorte de monde parallèle, et j'ai pensé à un projet qui pourrait confronter le côté documentaire, réaliste, avec des mises en scène évoquant un aspect du réel moins tangible, plus imaginaire. Cette image-là, précisément, illustre une période qu’il a traversée durant laquelle il était somnolent le jour et éveillé la nuit. Il y avait comme un renversement des cycles entre veille et sommeil, ce qui m’évoquait la toile L’Empire des Lumières de Magritte, où un ciel de jour côtoie des lampadaires. Ici, la pièce close rappelle la dépendance, et le ciel bleu évoque la liberté. Toutes ces ampoules et ces fils représentent les circuits neurologiques de mon père, qui s’allument puis s’éteignent. J’ai aussi voulu le représenter debout, coiffé d'une couronne, en transformant le plaid qu’il portait tout le temps en cape de roi, pour signifier un sentiment de puissance malgré l'épuisement. C'est toute cette dualité de la maladie, entre force et faiblesse, que j'ai voulu illustrer. J’ai pu lui montrer cette image une nuit, à trois heures du matin, lorsqu’il était en train de faire le pitre dans la cuisine. C’était génial car il était assez admiratif de l’ensemble du projet, et ça lui donnait du boost à l’ego de se voir dans une posture héroïque, acteur de sa propre vie. C’est d'ailleurs lui qui a trouvé le titre de mon livre [Maurice,Tristesse et Rigolade, édité 2018 par Fisheye]… Quand je lui ai demandé : “Quelle est la conclusion de l’histoire ?”, il m’a répondu “Tristesse et rigolade”, et j’ai trouvé cela très juste.

Charlotte Abramow, “Claire et le Lit Bleu”, Paris (2017). Courtesy Maison Guerlain / © Charlotte Abramow

5. Un moment de complicité témoin du female gaze

 

 

C.A. : Cette photo a été prise pendant que je faisais les photos de Claire Laffut qui travaillait sur son projet “Vérité”, deux grandes toiles de six mètres collées l’une à l’autre. Pour l’aider à terminer son œuvre, avec son ex, nous étions à quatre pattes en train de la faire sécher au sèche-cheveux  ! Puis nous avons remarqué que la toile bleue ressemblait à une couverture immense, alors je lui ai suggéré de s’y glisser comme dans un lit. Ce n’était pas un shoot très mis en scène, c’était juste Claire et moi, un jeu entre copines, une complicité. C’est aussi l’image qui a été choisie pour l’exposition “Femmes en Regard”, qui interroge le regard d’une femme sur une autre femme – un sujet complexe. Pour moi, à partir du moment où la société se comporte avec moi comme avec une “fille” depuis 27 ans, j’ai l’impression que cela me crée un vécu de femme, qui s’accompagne aussi d’un certain point de vue, d’un certain regard sur l’autre et le monde. Un homme aurait peut-être une sensibilité différente, non pas du fait de sa nature, mais en raison d'un conditionnement différent. C’est pour cette raison que je pense qu’il peut y avoir une différence. On éduque les femmes à s’occuper des autres, au don de soi, à l’empathie, tandis que les hommes, on leur apprend à conquérir, dominer… et cela se traduit aussi dans le regard.

Charlotte Abramow, “Claudette”, Paris (2014). © Charlotte Abramow

6. Une vieille dame en tenue d’Ève dans un hôtel particulier

 

 

C.A. : C’était un devoir d’école des Gobelins : je devais réaliser une image insolite dans un lieu imposé, ici un hôtel particulier. Au début, j'avais envie de photographier une girafe qui mange les lustres, puis j'ai réalisé qu’il n’y avait pas de girafe à Paris et que je suis nulle en retouches, donc j'ai vite abandonné… Ensuite, je me suis dit : “Et pourquoi pas une vieille dame à poil, dans ce lieu bourgeois et guindé ?” J’ai donc décidé d’envoyer un mail, sans trop y croire, à une agence de mannequins âgées. Claudette [Walker] était partante ! C’était assez incroyable, mais elle est très bavarde et extravertie. Elle est restée une ou deux heures en peignoir, avec moi, à discuter, discuter… Je n’osais pas lui dire de se dévêtir ! Et puis, d’un coup, elle a décidé que c’était bon. C’était complètement surréaliste, les vigiles se cachaient les yeux ! [Rires.] Mais de mon côté, très rapidement, j’ai réalisé que je ne la voyais plus nue : pour moi, c’était un habit comme un autre. Elle ne se regardait jamais, elle n’était pas dans une perception de son corps contrôlée par le regard. Elle était uniquement dans le jeu, la spontanéité, la joie, et avait dépassé cette question d’enveloppe corporelle : grosse ou maigre, jeune ou vieille… Son corps n’était pas un obstacle à son bonheur, et c’était vraiment beau à voir.

Extrait du clip "Les Passantes", 2018. © Charlotte Abramow

7. Un pantalon blanc taché de rouge sur une chanson de Georges Brassens

 

 

C.A. : En 2018, le directeur artistique de l'agence de communication Havas cherchait comment donner un nouveau souffle à la chanson française. Il projetait de remettre de vieilles chansons au goût du jour en produisant des clips imaginés par des réalisateurs contemporains. Deux semaines après le déclenchement du mouvement #MeToo, l'agence m’a proposé de réaliser le clip des Passantes, la chanson de Georges Brassens composée en 1972. Ils voulaient un regard de femme, et c’est tombé sur moi. Cela me donnait l'occasion d'apporter ma contribution au mouvement #MeToo, qui faisait peur à certains, jusqu'à être parfois perçu comme une menace. Alors j’ai profité d’une carte blanche complète, et j’ai essayé d’allier ma vision à l’essence de la chanson tout en restant la plus respectueuse possible de l’interprète. Avec cette image-là, j’ai voulu questionner le rapport aux règles : à partir du pantalon blanc taché – la hantise de toutes les personnes réglées –, j’ai voulu offrir une autre vision de ce drame, de cette "honte". Je me disais que, dans un autre monde, ou dans une autre société, cela pourrait être considéré comme esthétique, et que les gens pourraient même faire la queue pour se faire peindre de fausses règles ! C’est un peu le même principe que j’ai utilisé dans le clip de Balance ton Quoi, lorsque des poils sont ajoutés aux aisselles d’Angèle, façon accessoire tendance. C’est une manière pour moi de souligner, une fois de plus, que tout est une question de perception et que celle-ci peut-être renversée.

 

L'exposition "Femmes en Regards" est présentée à la Maison Guerlain du 30 mars au 30 juin, au 68 avenue des Champs-Élysées, 75008 Paris.