05 Février

Luigi Ghirri : une star de la photographie italienne au Jeu de Paume

 

À l’instar d’un William Eggleston et d’un Stephen Shore, il a participé à l’invention de la photographie contemporaine. Ses clichés en couleurs ont saisi l’Italie des années 70, la société de consommation, l’évolution des paysages et l’essor du tourisme. Une exposition au Jeu de Paume lui rend hommage.

Par Patrick Remy

“L’île Rousse”, Luigi Ghirri, 1976
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“Bastia”, Luigi Ghirri, 1976
2/12
“Modena”, Luigi Ghirri, 1970
3/12
“Rimini”, Luigi Ghirri, 1977
4/12
“Modena”, Luigi Ghirri, 1973
5/12
“Pescara”, Luigi Ghirri, 1972
6/12
“L”île Rousse”, Luigi Ghirri, 1976
7/12
“Rimini”, Luigi Ghirri, 1977
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“Rimini” Luigi Ghirri, 1977
9/12
“Brest”, Luigi Ghirri, 1972
10/12
“Engelberg”, Luigi Ghirri, 1972
11/12
“Modena”, Luigi Ghirri, 1973
12/12
“L’île Rousse”, Luigi Ghirri, 1976
“Bastia”, Luigi Ghirri, 1976
“Modena”, Luigi Ghirri, 1970
“Rimini”, Luigi Ghirri, 1977
“Modena”, Luigi Ghirri, 1973
“Pescara”, Luigi Ghirri, 1972
“L”île Rousse”, Luigi Ghirri, 1976
“Rimini”, Luigi Ghirri, 1977
“Rimini” Luigi Ghirri, 1977
“Brest”, Luigi Ghirri, 1972
“Engelberg”, Luigi Ghirri, 1972
“Modena”, Luigi Ghirri, 1973

Pour comprendre l’art de Luigi Ghirri, il faut remonter à son métier d’origine : expert géomètre – métier qu’il abandonnera en 1973, à 30 ans, pour devenir photographe à plein temps. En semaine, il arpentait les alentours de Modène pour faire ses relevés cartographiques, troquant son théodolite – l’instrument du géomètre – contre un appareil photo le week-end. “Je n’ai pas cherché à faire des PHOTOGRAPHIES, mais des CARTES, des MAPPEMONDES qui soient aussi des photographies”, écrivit-il. Né en 1943 en Émilie-Romagne, dans le nord de l’Italie, il commence à photographier à la fin des années 60. De 1971 à 1973, il entreprend un travail sur le paysage urbain : rues, affiches, vitrines, et surtout l’entre-deux, entre ville et campagne.

 

La photographie italienne n’avait jamais été confrontée aux transformations radicales du territoire urbain, qui a engendré en France des commandes publiques conduisant à l’émergence des photographes du XIXe siècle (Charles Marville, Édouard Baldus). Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’État italien était peu intervenu, laissant au temps le soin de détruire un passé trop encombrant. Luigi Ghirri va bouleverser l’ordre établi. Sa rencontre avec des architectes, urbanistes et organismes publics l’a convaincu de réfléchir sur le paysage made in Italie. Il n’immortalise pas le paysage, il le construit, comme Walker Evans, une de ses influences. Le paysage devient alors un univers d’artifice où la culture italienne se retrouve comme dans un miroir. Il raconte le monde, ce qui est aussi important que l’acte de photographier. Il se situe entre l’art conceptuel − tendance italienne − et la photographie amateur.

“Riva di Tures”, Luigi Ghirri, 1977.

On ne lui connaît pas de photographies en noir et blanc “[...] parce que le monde réel n’est pas en noir et blanc et parce que les pellicules et les papiers pour la photographie en couleur ont été inventés”, écrit-il. Avec Kodachrome, du nom de la fameuse pellicule couleur fabriquée par l’Américain Kodak – dont la production stoppera en 2009 –, Luigi Ghirri va secouer la photographie italienne quelque peu assoupie depuis les années 60 sous le règne d’Ugo Mulas. Sorti en 1978 dans la maison d’édition que Ghirri a fondée, Kodachromeest un livre évidemment en couleur alors que celle-ci était jugée vulgaire, liée à la publicité ou à la photographie amateur. Deux ans auparavant, outre-Atlantique, William Eggleston a donné un coup de pied dans la fourmilière avec William Eggleston’s Guide : 48 photographies, une réflexion inédite sur le médium, avec un refus de distinction des genres et des cadrages minutieux.

 

 

“La photographie représente un espace pour l’observation de la réalité, ou d’une analogie de la réalité... qui nous permet de continuer à voir les choses contrairement au cinéma ou à la télévision où la perception de l’image est devenue si rapide...” Luigi Ghirri

 

 

Ghirri joue sur les représentations de l’image : ici des cartes postales rephotographiées, là l’image d’une sculpture de Michel-Ange au fond d’un cendrier, des affiches lacérées (un hommage à Mimmo Rotella?). Il photographie de vieux tableaux trouvés dans les marchés aux puces ; ces “croûtes” font partie de l’imaginaire tout comme ces souvenirs familiaux ou les “bondieuseries” des dessus de commodes. “Ce n’est pas simple pour moi, même si je réfléchis à la photographie depuis mes débuts. D’ailleurs, même peut-être avant cela, lorsque enfant, je feuilletais les albums de famille ou les atlas géographiques... Ces deux ouvrages si communs, si souvent pris pour acquis renfermaient les deux catégories du monde et le représentaient d’une manière qui m’était compréhensible. L’intérieur et l’extérieur, ma place et mon histoire, les lieux et les histoires du monde. Un livre pour rester, et l’autre pour partir. Depuis le début, j’ai toujours cherché dans mon travail à réconcilier cette dualité. [...]”

“Atlante”, Luigi Ghirri, 1973.

L’ancien cartographe reste obnubilé par les cartes. L’une de ses séries les plus emblématiques, Atlante [Atlas] (1973), est un voyage dans les détails d’un atlas géographique, car pour lui, “tous les voyages possibles ont été décrits et tous les itinéraires tracés, désormais le seul voyage possible semble être celui dans la sphère des signes et des images [...]”. Avec Infinito [Infini] (1974), il représente le ciel en 365 images petit format, réalisées chaque jour pendant un an. Un possible atlas chromatique mais aussi une réflexion sur l’impossibilité de rendre compte au mieux des phénomènes naturels. À voir aussi, ses images de cartes des Alpes photographiées avec des reflets de vitres, dans sa série Still Life[Nature morte] (1975-1979). Il joue à merveille avec les perceptions infinies. Il est l’un des premiers à essayer de comprendre, interpréter (stopper?) le flux incessant des images qui nous entourent. Pour Ghirri, le grand rôle de la photographie est désormais de ralentir l’accélération des processus d’interprétation de l’image : “Elle représente un espace pour l’observation de la réalité, ou d’une analogie de la réalité... qui nous permet de continuer à voir les choses contrairement au cinéma ou à la télévision où la perception de l’image est devenue si rapide...” et l’on était encore loin de la notion de temps numérique !

 

 

Il était un photographe populaire, un miroir des Italiens.

“Salzburg”, Luigi Ghirri, 1977.

Claude Nori, son éditeur et ami, le fait connaître en France dès le début des années 80 au sein de sa maison d’édition Contrejour :C’était un homme très drôle, curieux, ironique sur lui-même... Très intelligent mais chez lui l’intellect venait toujours après l’émotion et les sentiments... C’était un praticien, la théorie venait après! Son regard a donné une nouvelle définition à tous les petits riens du paysage italien, même à la culture italienne. Il tente de regarder chaque chose, paysage, objet, situation déjà connus comme s’il les voyait pour la première fois. Il leur a donné une dignité !” Théoricien cependant, il a beaucoup écrit sur la photographie, restant à l’écoute des autres disciplines artistiques. Il était un photographe populaire, un miroir des Italiens.

 

 

L’importance de Luigi Ghirri dans la photographie italienne est considérable. Cela dit, peu se sont risqués à marcher sur ses traces. Le caractère conceptuel de son travail a été totalement ignoré.” Massimo Vitali

 

 

En 1984, Ghirri organise l’exposition itinérante Viaggio in Italia [Voyage en Italie], proposant une nouvelle iconographie de son pays : paysages, musées, stations balnéaires vides, la foire de Modène... Les clichés à l’italienne sont aussi au rendez-vous : Vespa, plages, tonnelles..., avec, toujours, ses cadrages fouillés et un humour décalé. Ses images ont des couleurs de cartes postales passées sous le soleil. La série In Scala [À l’échelle] (1977-1978), le plonge dans une Italie miniature, dans le parc d’attractions Italia in Miniatura, à Rimini. Quand les acteurs deviennent plus grands que les décors... “Ce qui m’intéresse, c’est l’architecture éphémère, le monde des provinces, les objets considérés comme étant de mauvais goût alors qu’ils ne l’ont jamais été pour moi, des objets chargés de désirs, de rêves, de souvenirs collectifs... les fenêtres, les miroirs, les étoiles, les palmiers, les atlas, les globes terrestres, les livres, les musées et les personnes au travers des images.

“Orbetello”, Luigi Ghirri, 1974.

Cette dimension populaire étant aussi importante que toute contingence esthétique, Ghirri joue sans cesse entre une image d’Épinal de l’Italie et une vision domestique plus contradictoire, ancrée dans la réalité. C’est ce qui influencera des photographes italiens comme Massimo Vitali : “L’importance de Luigi Ghirri dans la photographie italienne est considérable. Cela dit, peu se sont risqués à marcher sur ses traces. Le caractère conceptuel de son travail a été totalement ignoré. Seuls des aspects formels trouvent un écho aujourd’hui dans les images d’Olivo Barbieri, Walter Niedermayr et moi-même : ayant eu recours un jour au tireur de Luigi Ghirri, j’ai soudain découvert des détails dans mes hautes lumières et mes ombres. Malheureusement, je ne faisais pas encore de photo à l’époque où il travaillait, je ne l’ai donc jamais rencontré. Quel dommage !” Le photographe italien décédera d’une crise cardiaque en 1992. On redécouvre aujourd’hui son œuvre immense, dont la notoriété dépasse les frontières italiennes.

 

La majorité des citations sont tirées du catalogue de l’exposition Luigi Ghirri, Cartes et Territoires, éd. MACK (2018), versions française et anglaise. www.mackbooks.co.uk

Luigi Ghirri, Cartes et Territoires, du 12 février au 2 juin 2019, Jeu de Paume, Paris.

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