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15 Avril

Rencontre avec le photographe Mous Lamrabat: “Je veux prouver que le Maroc a une vraie scène artistique”

 

Il y a quelques mois, le photographe Mous Lamrabat a fait sensation sur les réseaux sociaux : dans ses clichés, le Belgo-marocain mêle logos de multinationales et objets fétiches issus de la culture marocaine. Esthète et autodidacte, il incarne une nouvelle génération d’artistes. Rencontre.

Propos recueillis par Yasmine Lahrichi

© Mous Lamrabat / Handsome.

Ses photographies ont fait le tour du monde. Et depuis son exposition Mousganistan au Musée Stedelijke à Saint-Nicolas en Belgique en février dernier, sa carrière d’artiste a décollé. Pourtant, Mous Lamrabat s’est lancé dans la photographie par hasard. Il n’a jamais reçu d’éducation artistique et tout porte à croire qu’il aurait donc hérité d’un don extraordinaire… S’il commence à travailler dans le domaine de la mode à 25 ans, il s’essaie rapidement à la photographie d’art en redécouvrant son pays d’origine : le Maroc. La force de la lumière, les couleurs vives et les paysages suffisent à l’inspirer, Mous Lamrabat commence une nouvelle aventure esthétique.

 

Le photographe juxtapose les couleurs, sublime les corps et intègre des logos évocateurs dans ses images, références directes à la mode et aux multinationales. Mais derrière ces clichés se cache un artiste engagé qui mène un véritable combat pour la revalorisation de l’art en Afrique et en Orient, la créativité y est foisonnante, mais peu visible. De fil en aiguille, Mous Lamrabat soulève la question de l’identité qui est, finalement, celle qui secoue toute notre époque.

Numéro : Comment avez-vous commencé la photographie ?

 

Il y a une dizaine d’années, j’ai découvert le documentaire 28 Millimètres : Portrait d’une génération (2004) qui porte sur l’artiste JR. J’ai tellement aimé ce projet que j’ai acheté un appareil photo dès le lendemain. 

 

Et quelles ont été vos principales sources d’inspirations par la suite ? 

 

Je pense que c’est le Maroc lui-même. En travaillant en tant que photographe de mode, j’ai acquis une certaine technique et développé un style. Le reste, c’est le voyage qui me l’a inspiré. Je voulais commencer de nouveaux projets, changer de carrière, alors je suis allé au Maroc. Je repensais aux objets que je prenais en photo plus jeune dans les souks, j’ai essayé de mettre en lumière ces choses que plus personne ne regarde, comme les portions de Vache qui rit par exemple. De cette manière, en évoquant le souvenir, j’ai essayé à travers ma photographie d’extraire des émotions profondément ancrées en chacun de nous. 

 

Malgré le changement de direction de votre photographie, la mode imprègne toujours vos travaux. Le vêtement traditionnel y a notamment une place fondamentale…

 

Je l’utilise comme quelque chose de tendance, mais pas seulement. Selon moi, une djellaba blanche va au-delà de la mode. Au Maroc, c’est un uniforme. Qu’on le veuille ou non, les vêtements en disent beaucoup sur une personne, mais le port d’une djellaba supprime tout particularisme. Ce type de vêtements gomme le statut social, on en sait pas si la personne qui le porte préfère le hip-hop ou la musique chaâbi (musique populaire au Maroc). C’est comme une toile blanche. Avec le vêtement traditionnel, on supprime tous les préjugés. 

 

 

“Je veux rassembler les gens car aujourd’hui on essaie de les diviser.”

© Mous Lamrabat / Handsome.

© Mous Lamrabat / Handsome.

Le voile est un autre élément que vous utilisez beaucoup… N’avez-vous pas peur de choquer ? 

 

Je n’ai aucune envie de choquer. Personnellement, j’ai toujours été obsédé par la figure de la femme voilée. Quand j’étais petit, j’avais peur de ces femmes, puis, peu à peu, j’ai commencé à m’y intéresser et à me poser des questions : que font-elles dans la vie ? À quoi ressemblent-elles ? Quels vêtements portent-elles en dessous ? J’adorais créer une histoire de toute part, chose que j’ai également ressenti pendant mon exposition. Devant la photographie Love at First Sight [à gauche ​ci-dessus], plusieurs personnes affirmaient que l’image évoquait la question de l’amour au Maroc, notamment celle des droits LGBT et du mariage traditionnel lors duquel le couple se rencontre pour la première fois le jour des noces. Je trouvais ces remarques particulièrement intéressantes, preuve que le voile laisse place à l’imagination. 

 

 

“Aussi longtemps que mon travail voyagera, le Maroc et son drapeau aussi…”

© Mous Lamrabat / Handsome.

© Mous Lamrabat / Handsome.

Dans vos photographies on retrouve souvent le drapeau marocain. Mais vous revendiquez aussi  votre “africanité”… Votre travail est-il résolument identitaire ?

 

Je veux inscrire le Maroc sur la carte de l’art parce que je pense sincèrement que le futur de ce pays est prometteur dans ce domaine, tout comme celui de l’Afrique en général. Aussi longtemps que mon travail voyagera, le Maroc et son drapeau aussi… D’ailleurs, en ce qui concerne l’Afrique, j’y pensais récemment : un homme m’a dit que je n’étais pas africain, mais arabe. J’étais déjà plongé dans une autre crise identitaire en me demandant si j’étais belge ou marocain. En Belgique je ne suis pas considéré comme belge. Au Maroc je ne suis pas considéré comme marocain. Au Moyen-Orient, on ne me considère pas comme arabe. Alors je me suis interrogé : mais qui suis-je ? Cela signifie qu’il existe cinq endroits dans lesquels je ne me sens pas chez moi, mais aussi cinq endroits auxquels j’appartiens pourtant d’un point de vue culturel. Finalement, je pense vouloir rassembler les gens alors qu’aujourd’hui on essaie de les diviser. 

© Mous Lamrabat / Handsome.

© Mous Lamrabat / Handsome.

Ne pensez-vous pas que toutes ces identités vous permettent justement de donner une autre image de l’Orient ou de l’Afrique ? 

 

Avant moi, de nombreux photographes européens s’y sont essayé. Au Maroc par exemple. Je suis né là-bas, j’y suis retourné à plusieurs reprises et mes parents m’ont élevé de manière très traditionnelle. Alors oui, je pourrais prendre en photo des personnes qui marchent dans la médina, portant de jolies djellabas, mais ce n’est plus suffisant. Je veux prouver que le Maroc a une vraie scène artistique. L’an passé je suis allé à la foire d’art contemporain 1-54 à Marrakech et j’ai rencontré deux journalistes d’art belges. Je les ai entendu dire que c’était vraiment bien, surtout pour un pays africain, et cela m'a blessé. Pourquoi préciser “surtout pour l’Afrique” ? En Europe cet événement n’aurait pas été considéré comme une bonne foire ? Le continent africain se développe à une vitesse folle et si vous voyez ce qui s’y passe vous verrez qu'il y a un réel mouvement. 

 

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