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Rencontre avec Shayne Oliver, audacieux designer du label Hood By Air

 

Designer du label Hood By Air, Shayne Oliver présentait en ce début d’année deux événements marquants : une performance expérimentale à Paris, puis un show prêt-à-porter aux allures de manifeste politique, à New York. Rencontre.

 

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Designer du label Hood By Air, Shayne Oliver a su développer, avec audace et détermination, la marque qu’il a fondée en 2006 dans l’underground new-yorkais. Prix spécial du jury LVMH en 2014, il présentait en ce début d’année deux événements marquants : une performance expérimentale à Paris, puis un show prêt-à-porter aux allures de manifeste politique à New York. Rencontre.

Numéro : En l’espace de quelques collections, Hood By Air est passé du statut d’outsider rafraîchissant à celui d’un label avec lequel il faut désormais compter. Comment vivez-vous ce changement?

Shayne Oliver : À mes débuts, il fallait donner beaucoup d’énergie pour imposer la marque et fixer les bases de son langage. Je voulais faire en sorte qu’on ne puisse pas nous balayer d’un revers de main en disant : “Hood By Air? Oh, ce n’est pas grand-chose, juste un label de tee-shirts.” Aujourd’hui, je suis plus confiant, je n’ai plus besoin de faire mes preuves. Mais, lorsque j’y songe, notre présence dans cette industrie me paraît toujours aussi étrange : notre univers est tellement… angoissant [rires].

 

Est-ce pour éviter d’être à jamais catalogué comme un “jeune créateur impétueux” que vous avez immédiatement cherché à établir une marque et un logo

Il est vrai que je déteste cette étiquette de “jeune créateur” car elle suggère, en filigrane, une fantaisie loufoque et une absence d’aspiration au beau. Or je cherche la beauté derrière ce qui est a priori agressif et sombre, et une partie du secret réside dans la qualité de la réalisation des pièces. Si un vêtement est à la foishideux et très beau, le public réagira de façon positive. Si je fais un hoodie, il doit être assez singulier pour faire comprendre à quelqu’un qui n’est pas attiré par ce type de pièce qu’un hoodie peut être un vêtement intéressant, voire important. C’est ainsi que nous nous sommes distingués par nos propres coupes, et maintenant je veux atteindre un niveau de maîtrise suffisant pour porter nos idées encore plus haut. Car je ne veux pas “faire de la mode”, des vêtements qui proposent une posture, voire une imposture… Je voudrais tendre vers un luxe intemporel. Et pour cela, il faut maîtriser suffisamment ses idées, ainsi que leur degré d’exécution.

 

Il me semble que la spécificité de Hood By Air, par rapport à d’autres labels ayant émergé récemment, réside justement dans le fait que la marque est l’émanation authentique d’une culture queer underground.

Exactement, je n’ai pas fait d’études de mode, je ne suis pas un énième créateur influencé par l’underground, je me contente de faire ce qui me semble important. Je ne suis pas un designer qui pille une culture pour la hisser sur les podiums, au contraire, j’exprime ce que je suis, ce que je vis. Je suis autodidacte et j’ai relevé les défis un par un.

 

En janvier, vous avez présenté une performance très marquante dans un sous-sol parisien, puis un défilé à proprement parler à New York, en février. Pourquoi ce choix?

En 2015, nous avions présenté une série d’événements commerciaux et j’avais eu le sentiment que nous perdions notre âme, notre motivation et notre identité. Après le dernier défilé de prêt-à-porter, je me suis donc interrogé : était-ce vraiment normal que notre collection soit jugée au même titre que celles de grandes maisons parisiennes établies ? Cela ne me semblait pas légitime. Paris est une ville qui vous lance un défi, son histoire est si imposante que cela peut s’avérer très stimulant, mais aussi très pesant. J’ai senti ce poids lorsque nous avons défilé en juin 2015 à Paris. Le lieu de notre présentation [la Philharmonie] était incroyable, mais je n’étais pas à l’aise. J’avais le sentiment que le décor prenait le dessus, que nous étions juste de passage, des visiteurs. Ce n’était pas “HBA en train de faire trembler les murs de la Philharmonie”. C’est pour cette raison, précisément, qu’en janvier 2016 nous avons choisi de présenter une performance qui renouait avec la spontanéité de nos débuts. Moi-même, j’assurais le DJ set et j’activais les machines à fumée. Notre styliste, Rich Aybar, suivait les mannequins. C’était fun et intense. Si j’avais réalisé cette performance à New York, j’aurais eu l’impression de me répéter. Mais ici, c’était frais et nouveau, et cela nous a permis de retrouver notre énergie. Nous avons été épuisés par le cycle de l’industrie, maintenant nous allons nous concentrer sur une collection forte et unique, pour chaque saison.

 

La performance de janvier était-elle une présentation haute couture qui ne disait pas son nom? Quel serait le terme approprié pour la décrire?

J’ai utilisé le mot “couture” parce que je n’en trouvais pas d’autre. En tout cas, en janvier, nous aurons toujours ce type de présentations qui se focalisent sur des idées nouvelles, et peu m’importe la façon dont on les appelle. Elles seront un peu comme une collection à usage interne, des références dans lesquelles nous puiserons pour le défilé de prêt-à-porter. Nous ne puisons jamais nos sources d’inspiration dans la mode et nous n’achetons pas de pièces vintage pour les décortiquer. Ces collections concentreront ce que nous aimons, ce qu’estvraiment l’essence de Hood By Air. Les pièces sont beaucoup plus théâtrales, et nous ne nous posons pas de contrainte en termes de nombre de looks.

 

À l’origine, vous étiez un DJ, quelle est la place de la musique dans l’univers de Hood By Air?

Cette expérience de la nuit et de la musique influence la façon dont nous concevons nos shows. En tant que DJ, je peux insuffler l’ambiance dans une pièce, et c’est ce qui s’est produit en janvier dernier. Je suis descendu dans ce sous-sol plein de fumée, et je me suis dit : “Oh, mon Dieu! c’est complètement fou. Poussons encore plus loin.” Nous avons ajouté de la fumée, joué une musique encore plus intense. Avec la musique, je peux jouer sur vos émotions : vous énerver, vous faire tomber amoureux, vous faire mourir d’ennui et vous réveiller pour que vous prêtiez attention au détail d’un vêtement. En janvier, une partie du public s’est enfuie, une autre a commencé à danser, c’était comme si je faisais un DJ set tout en travaillant dans notre studio, et cela a vraiment donné une belle énergie à l’équipe. Dans la vie aussi, nous sommes comme ça : nous écoutons la plus belle musique le plus fort possible.

 

Sous le nom de Wench, vous avez lancé un duo avec le producteur Arca, qui réalise les bandes-son de vos défilés. Quel est son rôle auprès de Hood By Air?

Il fait totalement partie de l’équipe. Je suis fasciné par sa liberté, il crée vraiment un monde à travers la musique. J’adore aller à Londres voir Alejandro [alias Arca] dans son studio tout en verre, c’est comme si nous dormions dehors. Les idées circulent en permanence entre notre projet musical et Hood By Air. Nous avons déjà un album entier, et je vais aller à Londres pour enregistrer de nouveaux morceaux. Cela fait partie des choses que je souhaite faire à l’avenir, des per-formances spontanées qui relèvent de la culture plutôt que de la mode.

 

Votre défilé de prêt-à-porter à New York, sur le thème des migrations de populations, était chargé d’un message politique. Vous avez notamment fait défiler l’artiste Slava Mogutin, qui est aussi activiste LGBT.

Ce défilé était politique à cause de ce que je vivais dans l’industrie de la mode : le fait de me retrouver dans ces situations tellement impersonnelles qui ne me ressemblaient pas du tout, d’essayer de préserver mon territoire coûte que coûte. Le fait de souffrir, de détester tout cela… le mot “bitch” que nous avons écrit sur les vêtements venait de là. J’avais le sentiment d’être une bitch à qui on demandait d’être soumise dans certaines situations, mais aussi très puissante. Quand je revenais à New York après avoir travaillé sur la production de la collection en Europe, personne ne voulait sortir avec moi. Tout à coup, sous prétexte que j’avais un business et que je devais me comporter comme un être responsable, on ne me trouvait plus du tout fun. À ce moment-là, je me suis demandé à quoi bon faire tout cela si mes amis ne réagissaient pas de façon positive. Finalement, le fait de traverser cette crise m’a conduit à lâcher prise sur beaucoup de choses. Je suis alors reparti à la base de notre inspiration. J’ai déconstruit pour reconstruire. Quant à Slava, son œuvre est partout sur les murs de notre studio. Il expose le côté féminin de l’homosexualité, sa vulnérabilité. Pour moi, il est une sorte de féministe. Pour créer un décalage, nous avons eu cette idée de  transformer les étiquettes de vêtement en étiquettes de bagage, et de tout emballer dans du plastique. Cette fois, nous avons pu prendre le temps de travailler efficacement, tout en nous amusant. Ce processus est essentiel pour nous.

 

 

 

Propos recueillis par Delphine Roche

 

 

 

Découvrez le défilé Hood By Air automne-hiver 2016-2017 vu par Darryl Richardson.

Découvrez les backstages du défilé Hood By Air automne-hiver 2016-2017 par Darryl Richardson.

Portrait : Harry Eelman

Retouche : Nicole Dubach

Défilé Hood By Air automne-hiver 2016-2017.

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