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Numéro
17

Comment les portraits fantastiques d’Arcimboldo inspirent les artistes contemporains

Art

Tout le monde connaît ses portraits faits de fleurs, de fruits et légumes ou encore d’objets domestiques. Grand peintre de la Renaissance, Giuseppe Arcimboldo a marqué l’Italie du XVIe siècle par son œuvre ludique et emplie d’humour. Depuis la fin mai, le Centre Pompidou-Metz en explore les résonances au fil des siècles dans son ambitieuse exposition “Face à Arcimboldo”, réunissant les œuvres de 130 artistes, de Giambologna à Pierre Huyghe. Alors qu'il ne reste que quelques jours pour visiter l'exposition, retour sur quelques pratiques et thématiques contemporaines qui démontrent l’influence persistante du maniériste sur notre époque.

  • Giuseppe Arcimboldo, “Les Quatre Saisons – Le Printemps” (1563).

  • Giuseppe Arcimboldo, “Le Printemps” (1573).

  • Giuseppe Arcimboldo, “L'Automne” (1573).

© ADAGP, Paris, 2021.

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Ses peintures font aujourd’hui le tour des écoles primaires. Dans les classes, les jeunes élèves s’amusent à reconnaître des visages espiègles parmi ses assemblages de pâquerettes, lys et œillets, de courges, poires et grappes de raisin, ou encore de troncs d’arbres, champignons et feuilles de lierre. Car Giuseppe Arcimboldo est devenu l’un des artistes les plus célèbres du XVIe siècle. Inclassable, ce maniériste milanais marque la Renaissance lorsqu’il entre à la cour de Ferdinand Ier, en 1562, et réalise pour lui sa série des Quatre saisons qui définira son style pictural : quatre portraits d’un homme, de l’adolescence à la vieillesse, y sont réalisés à partir de compositions végétales correspondant respectivement au printemps, à l’été, à l’automne et à l’hiver. Fortement appréciée de son vivant par l’aristocratie, la peinture composite et caricaturale de l’artiste ne connaîtra pourtant pas le même succès les siècles suivants. Il faudra attendre le début du XXe siècle pour que les figures du surréalisme célèbrent à nouveau son héritage, utilisant ses œuvres comme modèles pour leurs cadavres exquis et leurs toiles oniriques.

 

Aujourd’hui, Arcimboldo a retrouvé sa notoriété d’antan, bien qu'il ne subsiste, en tout et pour tout dans le monde, qu'une trentaine de ses œuvres, ce qui limite énormément les possibilités d’approcher son travail. Depuis la fin du mois de mai, le Centre Pompidou-Metz parvient pourtant à en donner une lecture originale dans son exposition “Face à Arcimboldo”. Assumant de poser sur son œuvre un regard subjectif plutôt qu’historique et de proposer un parcours ouvert plutôt que chronologique, celle-ci met la production du peintre en regard de 250 œuvres s’étalant de la Renaissance à nos jours. Si, à la faveur de cet éclairage, on constate l'ancrage du peintre dans son époque autant que son influence sur des mouvements comme le cubisme, sa résonance chez les artistes contemporains est aussi largement explorée. Entre le renouveau du portrait, de la vision du corps humain ou de la nature, la peinture classique et ludique d'Arcimboldo montre qu'elle peut aussi revêtir une dimension plus profonde et plus sombre, en phase avec les préoccupations de notre époque.

Tim Noble et Sue Webster, “Pink Narcissus” (2006). © ADAGP, Paris, 2021.

Maurizio Cattelan, “Sans titre” (2019). © ADAGP, Paris, 2021.

Des portraits des plus insolites

 

 

Un homme barbu se tient devant un rideau gris. À mieux y regarder, c'est un tas de livres empilés qui dessine la silhouette pyramidale du personnage, coiffé, en guise de chapeau, de l’un de ces ouvrages ouvert. Peint par Giuseppe Arcimboldo dans les années 1560 et actuellement exposé à Metz, Le Bibliothécaire est aujourd’hui l’une de ses œuvres les plus célèbres, emblématique de son langage pictural à double lecture. Si le portrait s’est imposé, dans les cinq siècles suivant la Renaissance comme l’un des genres majeurs de la peinture, avant que la photographie n'achève d'asseoir son importance, nombre d’artistes contemporains occidentaux ont puisé dans le style d'Arcimboldo pour outrepasser ses codes, voire le désacraliser. Ainsi, dans son cliché Anders, en 2005, le photographe allemand Wolfgang Tillmans transforme le profil d’un jeune homme en disposant des galets sur son visage, qui altèrent notamment son nez et les contours de sa chevelure. Un hommage explicite, en noir et blanc, aux toiles loufoques du peintre italien.

 

Là où Arcimboldo n’a cessé de déformer le visage par l’intégration, dans sa peinture, d’éléments naturels ou d’objets domestiques, Maurizio Cattelan incruste lui-même ses œuvres à son visage dans une sculpture. À Metz, l'artiste présente, sur le sol, un autoportrait en trois dimensions, en polystyrène et résine blancs. De sa chevelure émergent pêle-mêle un cheval, Pinocchio, des gisants ou encore des toilettes, autant de copies miniatures de ses propres sculptures, mettant en abîme les idées provocatrices qui agitent son esprit. Les Britanniques Tim Noble et Sue Webster ont quant à eux fait du jeu sur la perception le cœur de leurs installations, jouant régulièrement sur les différences entre l’œuvre et son ombre pour piéger le spectateur. Dans l’exposition “Face à Arcimboldo”, le profil noir de deux visages reliés par la tête de dessine, en ombre chinoise, sur une cloison grise. Avec stupéfaction, on en découvre l'origine, trônant sur un socle : un assemblage de multiples phallus et de doigts rose bonbon ultra-réalistes, directement moulés sur le pénis de Tim Noble et la main de Sue Webster. C'est l'agencement savant de la sculpture éclairée qui projette la silhouette de deux bustes solennels, pour mieux dérouter le spectateur. Comme les portraits d’Arcimboldo le font encore aujourd'hui.

Annette Messager, “Le désir attrapé par le masque” (2021). © ADAGP, Paris, 2021.

Vue de l'installation “Eux et nous, nous et eux” d'Annette Messager lors de l'exposition "La Messaggera di Villa Medici" à la Villa Médicis (2017). © ADAGP, Paris, 2021.

Une nature habitée aux saisissantes métamorphoses

 

 

Dans le hall du Centre Pompidou-Metz, c'est une scène pastorale qui accueille le visiteur. Au sol, renards, chiens et chats empaillés jalonnent des chemins sinueux tandis qu’en l’air, corbeaux, rapaces et autres perruches flottent sur des socles suspendus. Onirique, l’installation d’Annette Messager a de quoi surprendre : les têtes des animaux y sont en fait recouvertes de peluches aux couleurs fluo, de masques en tissus et… de masques chirurgicaux. Très clairement, l’artiste française présente ici sa vision poétique d’une faune sauvage transformée par la pandémie. Mais derrière cette œuvre inédite, elle illustre aussi la passion qu’elle partage avec Arcimboldo. Comme le travail contemporain d’Annette Messager, la peinture de l’artiste italien oscille entre le monde de l’enfance et le monde des adultes, trouvant dans une nature foisonnante sa grande puissance d’émerveillement. Lorsque le maniériste passionné de botanique entame, en 1562, son fameux cycle des Quatre saisons, ce sont en effet les fruits, légumes, fleurs et feuilles qui se regroupent sur toile ou bois pour former des paysages fantastiques.

 

Aujourd’hui, à la lumière des bouleversements qui dégradent et transforment massivement notre planète, sa vision d’une nature mouvante et protéiforme durant la Renaissance se renouvelle à travers les yeux et les mains de nombreux artistes. Lynda Benglis s’en fait aussi l’écho, elle qui expose son immense monticule réalisé en 2014 : sur une structure en acier visible, la plasticienne américaine connue pour ses sculptures en latex dispose des formes en plastique transparentes et argentées qui paraissent mousser et couler. En résulte un nouveau paysage aux airs d’abri, à la fois liquide et ouvert sur son environnement, qui dans le noir s’illumine d'un vert phosphorescent. Dès la fin des années 70, Llyn Foulkes opte de son côté pour un décor solide voire totémique. Sur une photographie verticale, un rocher s’érige et se découpe sur un ciel vide, le tout teinté de rose. Difficile de ne pas penser aux visages des quatre présidents américains taillés dans le granit du mont Rushmore lorsqu'on croit discerner, dans ce monolithe, les traits d’un homme dont l'esprit habiterait ce support minéral, de la même manière que les compositions végétales d’Arcimboldo inscrivent la mémoire de ses modèles dans la nature et dans le temps.

Heide Hatry, “Heads and Tales – Jennifer” (2009). © ADAGP, Paris, 2021.

La fusion de l’humain et de la nature

 

 

En 1936, l’historien de l’art américain organise l’exposition “Fantastic Art. Dada and Surrealism” au MoMA. Parmi les œuvres de Marcel Duchamp, Giorgio de Chirico et Joan Miró, on découvre aux murs du musée new-yorkais des reproductions des Quatre saisons d’Arcimboldo, et même l’une de ses précieuses peintures. Lors de cet événement historique, le maniériste italien retombé dans l’oubli fait son retour en grâce, identifié comme une figure référente du surréalisme : dans leurs peintures, des figures majeures du mouvement telles que Max Ernst et Salvador Dalí s’inspirent de ses portraits pour imaginer à leur tour des créatures hybrides, comme rencontrées dans un rêve. Une démarche qui ressurgit dans l’œuvre de nombreux artistes aujourd’hui qui, inspirés par les nombreux questionnements sur l'identité, les transformations et les nouvelles limites du corps humain, les peuplent de personnages difformes voire grotesques. Habitués à triturer le corps humain dans leurs sculptures insolentes et inquiétantes, entre jeunes femmes quadricéphales et garçons affublés de nez-phallus, les Britanniques Jake et Dinos Chapman déploient également dans une dizaine de gravures à l’eau-forte un répertoire de monstres, entre l’humain, l’animal et le végétal à l'orée du XXe siècle.

 

En 2009 et 2010, Heide Hatry et Patrick Neu fusionnent l’Homme et la nature de façon encore plus directe : imprégnée par son enfance dans un élevage porcin, la première sculpte une femme en peau de porc au visage envahi de mouches, dont la photographie frontale provoque un grand malaise. À l’image des portraits d’Arcimboldo, le second agrège des dizaines d’ailes d’abeilles pour composer un masque : porté, celui-ci fera littéralement “ressortir l’animal chez l’humain”. Au Centre Pompidou-Metz, les rencontres organiques jadis dépeintes par l’artiste italien pourrait bien trouver leur aboutissement chez Ewa Juskiewicz. Dans ses huiles sur toile inspirées par les portraits des XVIIIe et XIXe siècles, cette jeune Polonaise fait disparaître les visages de ses personnages en tenues d’époque derrière des insectes géants et autres compositions végétales. Restée au premier plan des portraits pendant des siècles, l’identité humaine s’efface enfin pour redonner à la nature ses lettres de noblesse.

 

 

“Face à Arcimboldo”, derniers jours de l’exposition à voir jusqu’au 22 novembre au Centre Pompidou-Metz.
Un catalogue d'exposition réalisé par le duo M/M (Paris) est également paru aux Éditions du Centre Pompidou-Metz.