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Numéro
21

“J’ai envie d’être visionnaire,” rencontre avec Aurélie Dupont, directrice de l'Opéra de Paris

Art

Après avoir régné sur la scène du palais Garnier, l’ancienne danseuse étoile Aurélie Dupont impose désormais sa vision depuis les coulisses. Nommée directrice de la danse en 2016, ce pur produit de l’Opéra de Paris introduit sa première saison avec le gala d’ouverture du 21 septembre, rendez-vous annuel très attendu.

NUMÉRO : Comment avez-vous vécu votre nomination à la direction de la danse de l’Opéra de Paris, qui a fait suite au départ très précipité de Benjamin Millepied ?

AURÉLIE DUPONT : J’étais triste que Benjamin ne se sente pas bien ici et qu’il ait envie de partir. Je n’aime pas juger mes pairs, et je m’entendais très bien avec lui. Ma prise de fonctions n’a pas été affectée par cette situation. J’avais l’avantage de bien connaître cette maison dans laquelle j’évolue depuis l’âge de 10 ans.

 

Vous aviez pris votre retraite en tant que danseuse seulement un an auparavant, avec peut-être l’envie de voler vers de nouveaux horizons ?

J’avais quelques projets, mais mon emploi du temps restait assez libre. Je m’étais donné un an pour prendre du recul, pour savoir exactement ce que je voulais faire. À l’Opéra, les danseurs sont très privilégiés, notre contexte de travail est idyllique. Donc, quand je suis partie, je me suis dit : “Tu as été chanceuse, mais toi, qu’as-tu envie de faire ? Qui pourrais-tu appeler au téléphone pour dire : ‘J’ai envie de travailler avec vous.’ ?” J’ai aussi écrit un film documentaire que j’espère avoir le temps de réaliser un jour. Et je suis également allée à New York pour travailler avec la Martha Graham Dance Company, parce que j’avais envie de continuer à apprendre, et que cette compagnie développe une technique vraiment moderne.

 

Le fait d’avoir vous-même été étoile vous confère certainement une grande empathie vis-à-vis des danseurs. Comment se manifeste-t-elle concrètement ?

J’adapte ma programmation à leur diversité. J’essaie de faire du sur-mesure, de jongler entre les très jeunes et les plus matures. Je pense aussi beaucoup aux danseurs qui constituent le corps de ballet. C’est le noyau dur de la compagnie. Ils sont en scène tous les soirs, ce qui n’est pas le cas des étoiles. Étant moi-même passée par le corps de ballet, je suis sensible à tout ça.

 

Comment avez-vous conçu le programme du gala, qui doit donner le ton de votre saison ?

Je me suis dit que le public qui s’intéresse à la compagnie et qui lui fait des dons méritait une soirée unique. Je souhaitais qu’on comprenne mon regard et mon envie artistique en une seule soirée. Je voulais qu’il y ait du néoclassique, du moderne, du tutu et du diadème… des étoiles plus jeunes et d’autres plus anciennes. La pièce contemporaine de Sidi Larbi [Cherkaoui] est interprétée par des danseurs du corps de ballet. J’avais envie de donner le ton et de dire qu’aujourd’hui, l’Opéra, c’est tout cela.

 

Votre première nomination d’étoile, Germain Louvet, ne suivait pas les canons de la procédure puisqu’il venait à peine d’atteindre le grade de premier danseur. Qu’est-ce qui

a motivé votre décision ?

J’ai envie d’être visionnaire, et, pour moi, nommer les gens à 35 ans, c’est un peu tard. La maturité n’a rien à voir avec l’âge. Léonore Baulac est quelqu’un d’extrêmement mature. Elle n’a que 26 ans, mais elle sait déjà ce qu’elle a envie de faire dans la maison. J’ai été nommée étoile à 25 ans, donc je ne tiens pas compte de l’âge. Je prends mes décisions en fonction de ce que les danseurs me montrent aujourd’hui, et de ce que j’imagine qu’ils seront dans dix ans. Une étoile, c’est quelqu’un qui va progresser, et qui va faire rêver longtemps.

 

L’Opéra de Paris collabore avec les plus grands chorégraphes contemporains, c’est l’un de ses atouts.

Oui, et il incombe au directeur de la danse de les inviter. J’en ai contacté certains qui l’avaient été auparavant par d’autres directeurs, mais qui n’étaient jamais venus. Le fait que je sois une ancienne danseuse, un pur produit de l’Opéra, est un véritable atout. Les chorégraphes avec qui j’ai travaillé ont envie de revenir. Disons que j’arrive à leur donner cette envie.Et ceux avec qui je n’ai pas travaillé me connaissent malgré tout en tant qu’étoile de l’Opéra de Paris.

 

Vous avez, par exemple, programmé Jirí Kylián dès votre arrivée.

En mai, Benjamin Millepied m’avait annoncé ne pas souhaiter faire sa création prévue pour le mois de décembre, j’ai alors eu l’idée de programmer une soirée Kylián, même si j’avais peu de danseurs disponibles à cette période, et pas d’orchestre. Je connais bien Jirí Kylián, nous avons beaucoup travaillé ensemble, il a donc accepté de me confier de nouvelles pièces. Je suis partie le voir une journée aux Pays-Bas. On a établi un programme, parlé de tout, de la vie, de nos rêves. On a beaucoup ri, comme souvent. Ces moments-là, sont, pour moi, très précieux et formidables.

 

Votre programmation pour la saison à venir comporte des reprises de pièces iconiques, tel que Boléro de Maurice Béjart, ou Orphée et Eurydice de Pina Bausch.

Je serai heureuse de revoir Boléro, car, sur la fameuse table où danse le soliste, il faut qu’il y ait des artistes exceptionnels, et en ce moment, il y en a un certain nombre dans la compagnie. C’est pour eux que je le reprends. Une fille, un garçon, étoile ou pas, toutes les personnalités seront mises en lumière. Pour avoir moi-même dansé dessus, je sais qu’il est bénéfique pour un danseur de passer aujourd’hui sur cette table, car une fois que cela est arrivé, on ne danse plus jamais de la même façon. Dans l’ensemble, je crois qu’il est très important que les rôles arrivent au bon moment. Quant à Orphée et Eurydice, c’est une demande de Marie-Agnès Gillot. Elle tenait à faire ses adieux avec cette pièce, qui, par ailleurs, avait déjà été programmée par Benjamin Millepied.

Avez-vous le sentiment d’avoir conservé un lien avec le public, qui est heureux de vous retrouver aujourd’hui en tant que directrice de la danse ?

Oui, c’est un public qui m’aime et qui me le dit encore. Je ressens un vrai enthousiasme lié au fait qu’une danseuse étoile soit à la tête du ballet, et cela me touche énormément. Le nombre d’abonnés a triplé par rapport à l’année dernière. Cela me rassure, car ce sont mes débuts en tant que directrice. Je n’ai eu que six mois pour préparer ma première saison, et j’ai encore beaucoup à apprendre. Donc cela me paraît encourageant.

 

Votre programme comporte également une création d’Alexander Ekman, Play.

Alexander est le premier chorégraphe que j’ai appelé. Son univers tire la danse vers le théâtre. Il propose des spectacles très complets et j’avais envie d’aller dans cette direction parce que les personnalités d’aujourd’hui ne sont pas celles de mon époque. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, les danseurs sont moins effacés. Ils n’ont plus le complexe que certains pouvaient avoir il y a quelques années vis-à-vis de l’Opéra en tant qu’institution, et vis-à-vis de l’histoire de la danse. Ils sont prêts à s’essayer en tant qu’acteurs, à jouerla comédie, voire à faire de l’improvisation. Pour revenir à Alexander Ekman, je suis allée lui rendre visite à Dresde et à Oslo, et nous avons beaucoup discuté ensemble. Le projet de reprise s’est transformé en projet de création originale. Auparavant, il avait été contacté par d’autres directeurs de la danse, mais le courant n’était pas vraiment passé. Depuis notre rencontre, nous sommes devenus amis, et nous nous parlons souvent. Pour

moi, le facteur humain est important. Du fait de notre entente, j’ai le sentiment de faire ce projet pour de bonnes raisons.

 

Quelle place avez-vous souhaité accorder aux grands ballets classiques dont le public est très friand ?

Je sais que ces spectacles sont importants aux yeux du public, mais je dois avant tout faire attention aux danseurs. Il m’est impossible de programmer quatre grands ballets de Noureev sur une seule saison, car d’un point de vue physique, cela poserait des problèmes à la compagnie. Benjamin Millepied ne mettait pas l’accent sur les classiques, or, pour bien courir un marathon, il faut s’entraîner. Cette année, j’ai programmé Don Quichotte, et, au fil des ans, je vais pouvoir aller plus loin. Après tout, le public qui aime la compagnie continuera de l’aimer quoi qu’il arrive. Ceux qui ont envie de nous critiquer nous critiqueront, et ceux qui veulent faire part de leur opinion le feront.

Mais une opinion n’est pas un savoir.