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28 Mai

Tobias Kaspar, le mystérieux artiste devenu une marque

 

Né à Bâle en 1984, Tobias Kaspar prend un malin plaisir à fuir toute tentative de classification. Brouillant les pistes, il s’amuse à changer de style et a même créé une ligne de mode pour y décliner sa vision.

Propos recueillis par Nicolas Trembley

Tobias Kaspar, “Why Love Hurts,” 2019. Photo Timo Ohler. Courtesy Tobias Kaspar and Galerie Lars Friedrich, Berlin. Image including the M/M typography for MiuMiu.

 

NUMÉRO : Quel a été votre formation ?

 

Tobias Kaspar : Je dois vous dire que j’aime les classiques, notamment Bartleby d’Herman Melville. Cette nouvelle explique, d’une certaine façon, mon approche du “Je préférerais ne pas”. Le personnage de Bartleby ne part pas, lui non plus, et reste présent à sa façon. Cet ouvrage, et la littérature en général, font partie des influences qui m’accompagnent depuis toujours. Comme, par exemple, le mensonge de Jésus chez le poète classique allemand Hölderlin, mais aussi l’immense toile de Barnett Newman dans l’entrée du Kunstmuseum Basel – la première collection au monde qui fut ouverte au public, au XVIIe siècle. Sur la question de mes études, après le lycée, je suis directement parti étudier l’art à Hambourg et à Francfort.

 

Dans quelle mesure avez-vous été influencé par le contexte dans lequel vous avez grandi ?

 

J’ai lu récemment I Am Not Sidney Poitier de Percival Everett. Le personnage principal s’appelle littéralement “Not Sidney”, ce qui provoque évidemment beaucoup de confusions et de situations frustrantes. Il est impossible de refuser qui on est, d’où l’on vient – impossible d’y échapper, mais on peut en revanche exprimer un certain inconfort, un malaise et une volonté de changer. Dès l’école, j’ai ainsi beaucoup appris sur des artistes comme Hannah Villiger ou Cindy Sherman.

 

Comment avez-vous su que vous vouliez devenir artiste, et qu’est-ce que cela signifie pour vous aujourd’hui ?

 

Je n’ai jamais voulu être autre chose. Quand j’étais enfant, l’art n’était pas lié à l’argent comme il l’est aujourd’hui. La famille dans laquelle j’ai grandi et l’artiste que je connaissais par l’intermédiaire de mes parents n’avaient pas d’argent. Dans les années 90, tous ces gens vivaient avec des moyens très modestes. Avoir grandi à 500 mètres d’Art Basel, tout le monde trouve ça impressionnant, mais ça n’avait pas vraiment d’importance. C’est seulement maintenant que tout le monde s’attend à ce que vous vous mettiez à acheter des appartements, des maisons... C’est tellement triste. D’un autre côté, ça paie mon loyer, j’ai bien dit “loyer”... Comme dans le reste du monde, l’argent n’est pas uniformément réparti dans les cercles de l’art. Comme j’ai grandi dans un milieu artistique, l’art n’a jamais représenté pour moi un moyen d’échapper à un certain conformisme bourgeois. Je le vois plutôt comme une “zone de réflexion” où chacun peut faire un pas de côté et regarder le monde à travers le prisme qu’il crée. Puisque le phénomène de l’art mondialisé recouvre à peu près tout ce qui se fait aujourd’hui, et qu’il ne reste presque plus d’espaces libres de contemplation, l’art joue, pour des raisons évidentes, un rôle de plus en plus essentiel.

 

Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec l’art ?

 

C’était chez moi, dans ma famille... quand j’ai découvert l’atelier de mon grand-père, cela m’a durablement impressionné. Il avait étudié avec Joseph Beuys, à Düsseldorf. Lui-même peignait comme Blinky Palermo, vivait sur un matelas à même le sol de son atelier – un vrai romantique, en un sens. Aujourd’hui, il habite sur une île, en Croatie. Si ouverte qu’elle puisse être, Bâle est une ville trop petite, surtout si vous sortez des modes de vie hétéronormatifs, et bien que la ville soit assez libérale. Mon grand-père a su m’expliquer, ou en tout cas me faire comprendre, ce que Beuys voulait au sens large. Dans les collections du musée de Bâle, on peut voir son œuvre Feuerstätte II,notamment.

Tobias Kaspar, “Why Love Hurts,” 2019. Photo Timo Ohler. Courtesy Tobias Kaspar and Galerie Lars Friedrich, Berlin.

Votre dernière exposition s’intitule The Category Is. Pourquoi avoir choisi ce titre ?

 

D’une manière générale, que pensez- vous des classifications et dans quelle catégorie placeriez-vous votre propre travail ?J’ai choisi ce titre précisément pour cette raison : je n’aime pas être mis dans des cases, et j’évite autant que possible de le faire moi- même – ce qui n’est pas simple. Nous voulons toujours tout classer, tout catégoriser. D’un autre côté, j’aime me déguiser, endosser de nouveaux rôles. J’aime aussi changer radicalement le style qui est censé me caractériser. The Category Is, c’est un peu comme une soirée de voguing, lorsqu’on annonce les catégories de la performance. “The Category is: businesswoman!” [“La catégorie est : femmes d’affaires !”]

 

Vous travaillez énormément avec les codes de la mode, en lien avec ce secteur et avec le (bon) goût. Vous possédez aussi votre propre marque de vêtements. Qu’est-ce qui vous intéresse dans la mode, et comment parvenez-vous à déconstruire ou à articuler les notions qui s’y rattachent ?

 

Pour distribuer mes vêtements, je passe par le site tobiaskaspar.com et par une poignée de concept stores qui vendent la marque Tobias Kaspar. C’est progressivement en train de devenir un truc qui vit sa vie de façon autonome, presque déconnectée de ma production artistique. J’aime bien ça, et c’est quelque chose que j’aimerais travailler davantage. J’ai commencé en 2012 par une ligne de jeans. J’avais remarqué que beaucoup de mes amis artistes étaient invités à “collaborer” avec des marques de mode, ce qui voulait essentiellement dire que leurs toiles allaient se retrouver imprimées sur des tee-shirts, ou quelque chose du même genre, expédié à la va-vite et sans aucune profondeur en termes de collaboration. Moi, c’est le travail de fond qui me plaît, et c’est pour ça que j’ai décidé de m’y mettre de mon côté, presque comme une mesure préventive, avant d’être approché par une marque connue.

 

Vous êtes également éditeur. Pouvez-vous nous en parler ?

 

L’exposition n’est pas toujours le vecteur le mieux adapté et, de façon générale, j’adore les bouquins. Certains projets, certaines idées, trouvent mieux leur place sur du papier, avec un grand tirage. C’est à ça que sert le magazine Provence – nous faisons des choses que les autres magazines ne peuvent pas faire.

 

Voitures, stratégie de marque, virilité et capitalisme. Votre nom apparaît comme un logo dans l’une de vos récentes expositions, qui traite justement de ces différents sujets. Pouvez-vous nous en dire plus ?

 

Je n’aime ni les voitures, ni le branding, ni la virilité exacerbée, ni le capitalisme. La voiture de l’expo est un accessoire qui provient d’une mise en scène de Bonnie and Clyde montée dans un théâtre des environs, et je me la suis appropriée. Je lui ai fait faire, spécialement pour l’exposition, une housse de protection griffée à mon nom, partout sur le tissu. Avant ça, nous avions transporté la voiture jusqu’à un champ de tir à Berlin, et nous l’avions criblée de balles – une manière de reconstituer la façon dont Bonnie et Clyde ont été massacrés. La répétition de son propre nom est aussi un moyen de l’oublier.

 

Vous avez fait l’objet d’une exposition solo à la Kunsthalle de Berne, mais décidé justement que votre nom n’apparaîtrait pas dans la communication autour de l’événement. Pourquoi ?

 

Par défi, par rapport à moi-même et à l’institution, et pour laisser le visiteur découvrir l’exposition sans savoir qui l’avait produite, même s’il y avait des indices un peu partout et si cette information n’était pas refusée aux visiteurs lorsqu’ils posaient la question. Comme la page d’accueil de la Kunsthalle, notre société tout entière est structurée autour du nom. Un exemple banal qui illustre cela : la programmation de la page d’accueil ne permettait tout simplement pas de mettre en ligne le nom d’une exposition sans renseigner d’abord celui de l’artiste – nous avons dû la reprogrammer !

Tobias Kaspar, “Two Women in Polka-Dotted Jumpers and Miniskirts (beige, black, golden stripped background),” 2019.

 

Vous avez récemment travaillé sur une série intitulée The Japan Collection. Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez décidé d’agrandir ces petites images ?

 

Au départ, ces broderies figuratives mesuraient une dizaine de centimètres. En les faisant passer à l’échelle humaine, les scènes représentées deviennent étranges, comme des images fantômes d’une vie bourgeoise, de la jet-set – ou du moins la façon dont ce monde se perçoit lui-même. Ces broderies ont été réalisées par une entreprise de textile suisse, pour le marché japonais, quand il s’est ouvert aux biens de consommation occidentaux dans les années 70.

 

Y a-t-il des choses dont vous aimeriez faire prendre conscience à travers votre pratique artistique ?

Je veux que les gens arrêtent de faire ce qu’ils sont en train de faire, peu importe ce que c’est. Arrêter vraiment, ou au moins, reconsidérer les choses. J’ai besoin de les reconsidérer, moi aussi.

Avez-vous le sentiment d’appartenir à un groupe ou à un mouvement ? De qui vous sentez-vous proche aujourd’hui ?

Même si j’aime beaucoup les groupes et que j’adorerais me fondre et disparaître dans l’un d’entre eux, j’ai toujours évité les mouvements ou les affiliations. Avant tout parce que, pour revenir à l’une de vos précédentes questions, cela revient à classer, à catégoriser, à créer des frontières, des politiques d’inclusion ou d’exclusion

 

Quel sera votre prochain projet ?

 

Vampire City, une exposition grand format qui aura lieu au printemps 2020, à Zurich. Pour ce qui est des modalités, Vampire City sera assez comparable à l’exposition The Street, qui s’était tenue en 2016 dans les studios cinématographiques Cinecittà, à Rome. C’était une sorte d’hybride entre une exposition, un défilé et un happening... résolument axé sur le concept d’événement.

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