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16 Qui est Apichatpong Weerasethakul, le cinéaste qui capture les rêves ?

Qui est Apichatpong Weerasethakul, le cinéaste qui capture les rêves ?

Cinéma

Le réalisateur thaïlandais dévoile son huitième long-métrage, tourné en Colombie. Tilda Swinton y interprète l’énigmatique Jessica, qui cherche à comprendre qui elle est vraiment et d’où vient le martèlement qui oppresse sa tête depuis quelque temps. Une promenade à la lisière ténue séparant rêve et réalité, l’un des thèmes favoris du grand réalisateur.

Voir un film d’Apichatpong Weerasethakul ressemble à une discussion avec lui : on entre dans un continuum aux bords incertains, qui demande un certain abandon. Le cinéaste thaïlandais de 51 ans sort cet automne un nouveau long-métrage, Memoria, quelques mois après l’avoir présenté en compétition au Festival de Cannes où il a été récompensé du prix du Jury. En même temps s’achève une exposition rétrospective de sa production artistique, constituée de nombreuses vidéos, Periphery of the Night, à l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne. Là, dans ces neuf salles souvent plongées dans la pénombre, l’évidente continuité entre le travail plastique et l’oeuvre cinématographique de ce réalisateur – que ses amis et collaborateurs appellent Joe –, prend une forme envoûtante.

 

Que voyons-nous ? Des souvenirs ? Des rêves ? C’est toujours la question devant les images et les sons inventés par cet homme à la douceur infinie. L’impression, toujours renouvelée, est celle d’une première fois. Comme un retour sensoriel vers une enfance qui ne serait ni tout à fait la nôtre, ni tout à fait la sienne. “Je me demande souvent ce qui reste de l’enfant en moi dans mes films. Une fascination pour la lumière, le noir, des sensations qui m’activent. J’aimais beaucoup les lampes de poche quand j’étais gamin. Je faisais mon propre cinéma sous mes draps, comme une lanterne magique. J’essayais de m’hypnotiser et j’imaginais les cinémas de la ville, auxquels je ne pouvais pas toujours aller. Il y en avait six ou sept à Khon Kaen, là où je vivais.

 

Dans Memoria, son huitième long-métrage en deux décennies, Apichatpong Weerasethakul parle de l’enfant en lui, mais d’une manière détournée, puisque le personnage principal du film est une femme prénommée Jessica (comme dans le célèbre film de zombies Vaudou de Jacques Tourneur), interprétée par Tilda Swinton. “Mes films ne sont pas autobiographiques, mais ils travaillent des remémorations. Je n’ai pas lu Marcel Proust, pourtant je pense en être proche. Il estime que l’enfance nous façonne et ne nous lâche plus. Peut-être que je ne fais que cela : proposer les échos de ma mémoire.

Memoria © Kick the Machine Films, Burning, Anna Sanders Films, Match Factory Productions, ZDF-Arte and Piano, 2021. Memoria © Kick the Machine Films, Burning, Anna Sanders Films, Match Factory Productions, ZDF-Arte and Piano, 2021.
Memoria © Kick the Machine Films, Burning, Anna Sanders Films, Match Factory Productions, ZDF-Arte and Piano, 2021.

Le point de départ du film est un son que Jessica entend dans sa tête alors qu’elle est sur le point de se réveiller, le matin. Il s’agit du “syndrome de la tête qui explose”, médicalement reconnu, dont le réalisateur a lui-même souffert. Dans une scène marquante, l’héroïne tente de reproduire ce bruit massif en studio avec un ingénieur du son. “C’est un son que personne n’entend mis à part vous, et comme il sort de votre tête, il est très difficile de le recréer. Grâce à mon sound designer, j’ai découvert que Hollywood propose une grande diversité de bangs avec des noms bizarres ! [Rires.] Mais ce n’est pas possible de toucher exactement à la vérité : le son dans le film n’est pas vraiment celui que j’entendais. C’est comme un fantôme : on essaie de représenter quelque chose qui n’est pas représentable.” Dans les oeuvres d’art, aussi éclairantes et inspirées soient-elles, il reste toujours un angle mort de l’expérience humaine, que le Thaïlandais s’échine à essayer de collecter malgré tout. Un projet magnifique qui peut sembler difficile d’accès – son cinéma est lent et peu fourni en dramaturgie classique – mais travaille en profondeur ceux qui s’en approchent.

 

Pour Memoria, Apichatpong Weerasethakul est parti pour la première fois tourner hors de son pays, en Colombie. Un désir né en 2017 après une visite au festival de Carthagène, peut-être dû à une certaine lassitude de la situation des artistes en Thaïlande, où il a renoncé à projeter certains de ses films plutôt que d’accepter qu’ils soient censurés. La dimension politique de son cinéma ne repose pas sur les motifs de la contestation auxquels nous sommes habitués, mais elle reste bien réelle, même s’il en fait rarement mention. Pour expliquer son désir d’ailleurs, l’homme parle d’abord de lui. “J’avais besoin d’aventure. Ces dernières années, je me suis senti vieillir très vite en approchant les 50 ans, puis en les dépassant. Mes parents, mes frères et soeurs ont vieilli aussi, et j’ai eu le désir de réactiver mes sens. Je voulais me sentir à nouveau jeune, dans la sensation de ces années passées à l’étranger, plus particulièrement à Chicago où j’ai étudié le cinéma, découvert Abbas Kiarostami, Antonioni et Tsai Ming-liang. J’ai voulu m’immerger dans des lieux et non plus seulement me déplacer pour accompagner mes oeuvres.

Memoria © Kick the Machine Films, Burning, Anna Sanders Films, Match Factory Productions, ZDF-Arte and Piano, 2021. Memoria © Kick the Machine Films, Burning, Anna Sanders Films, Match Factory Productions, ZDF-Arte and Piano, 2021.
Memoria © Kick the Machine Films, Burning, Anna Sanders Films, Match Factory Productions, ZDF-Arte and Piano, 2021.

Joe s’est installé en Colombie pour affronter ce qu’il a d’abord considéré comme un territoire effrayant. “Je devais tenter d’apprendre une langue nouvelle et interagir avec des membres de l’équipe technique d’une autre culture. Mais ce que j’ai aimé là-bas, avant tout, c’était l’échelle. J’ai été frappé par le caractère massif de la nature, par les nuages, et plus tard par les histoires, cette violence qui ressemble un peu à celle que je connais en Thaïlande, où les gens persistent à être heureux malgré tout. Il y a aussi des liens familiaux très forts en Colombie, des connexions qui ne sont pas individuelles, mais collectives. Les êtres sont interconnectés, et j’aime ça.” Ces sensations parcourent le film mais n’en font pas pour autant le sujet, car Memoria est plutôt consacré à la quête du personnage joué par Tilda Swinton, cherchant à comprendre qui elle est vraiment et d’où vient ce bruit qui frappe dans sa tête. L’actrice britannique a rencontré le réalisateur durant les années 2000 au Festival de Cannes, et ils sont devenus des amis proches. “Je ne la vois pas comme une star, même si j’en suis conscient. J’avais surtout envie de passer du temps avec elle et lui offrir ce personnage, qui n’est pas elle. Nous l’avons trouvé ensemble, car Tilda essayait beaucoup de choses sur le tournage. Entre nous, des dialogues ont eu lieu. Tilda me demandait : ‘Est-ce la façon dont Jessica marche ?’ À un moment, elle a trouvé le truc. Selon son idée, Jessica était comme immergée dans une grande masse liquide, fluide et sans forme. C’était exactement ce que je cherchais.

Memoria © Kick the Machine Films, Burning, Anna Sanders Films, Match Factory Productions, ZDF-Arte and Piano, 2021. Memoria © Kick the Machine Films, Burning, Anna Sanders Films, Match Factory Productions, ZDF-Arte and Piano, 2021.
Memoria © Kick the Machine Films, Burning, Anna Sanders Films, Match Factory Productions, ZDF-Arte and Piano, 2021.

Dans une scène mémorable au bord d’un ruisseau, en pleine nature, un homme dit à Jessica-Tilda qu’il est capable d’avoir accès à ses souvenirs, comme si elle était une forme ouverte dans laquelle les autres pouvaient se plonger. N’est-ce pas au fond l’essence du cinéma que d’avoir un accès direct aux souvenirs d’autres personnes, créateurs, personnages ? “C’est en tout cas le sens de mon travail, répond Weerasethakul. Jessica n’existe pas vraiment. Jessica, c’est le cinéma. Elle absorbe la lumière et le son. Elle flotte.” L’idée est belle, mémorable même. Elle fait tout le prix d’un artiste si singulier qu’il semble presque habiter un autre monde, celui des nuits et des rêves, ou plutôt, des moments entre rêve et sommeil que connaissent bien les insomniaques. Lui-même en a fait partie. “À la lisière du jour, il m’est arrivé de souffrir,” souffle-t-il.

 

Les états limites font l’artiste. Dans le film, un groupe punk nommé Depth of Delusion apparaît. L’expression “profondeur de l’illusion” sonne alors comme un véritable programme esthétique pour le cinéaste, ce que l’intéressé ne nie pas. “C’était aussi le titre de travail du film. Je suis attiré par la profondeur de l’illusion, qui ne me fait pas peur. Dans Cemetery of Splendour, un autre de mes films, l’un des personnages se réveille à la fin et se demande si elle est folle ou si elle vit dans un rêve. Elle interroge ce qui est réel. Mon premier long-métrage, Mysterious Object at Noon, s’inspirait du jeu du cadavre exquis, avec un rapport à la logique plus proche du rêve que du scénario classique : on passe d’un monde à un autre, d’une histoire à une autre, sans véritable transition. J’aime filmer ces états-là.

 

Memoria, d'Apichatpong Weerasethakul, en salle le 17 novembre 2021.