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Rencontre avec l'actrice Nadia Tereszkiewicz, star du film Rosalie

Cinéma

Son talent a explosé sur grand écran en 2022 dans le film Les Amandiers de Valeria Bruni Tedeschi. Elle a ensuite enchaîné les rôles intéressants, comme dans Mon crime de François Ozon, puis L’Île rouge de Robin Campillo. La comédienne de 27 ans est aujourd’hui à l’affiche de Rosalie de Stéphanie Di Giusto, où elle incarne avec maestria le rôle d’une femme victime d’une maladie hormonale, affligée d’une pilosité extrême et d’une barbe dans la société conventionnelle du XIXe siècle aux codes féminins très normés.

Nadia Tereszkiewicz © Luc Braquet.

Rencontre avec l'actrice Nadia Tereszkiewicz, à l'affiche du film Rosalie

 

Après une heure intense où elle n’a cessé de préciser sa pensée, de raconter son parcours et son travail en détail, pour être comprise sans ambiguïtés, Nadia Tereszkiewicz conclut notre entrevue par une touche humoristique peut-être involontaire : “J’espère que je n’ai pas trop parlé !” Car c’est vrai, la jeune actrice peut être qualifiée de bavarde. Mais par les temps qui courent, quand les personnalités publiques et les artistes tentent de maîtriser, par le flou, ce qui pourrait être dit et pensé d’eux, un peu de clarté et d’engagement ne font pas de mal. 

 

Ceux qui ont vu un film avec la gagnante du César du meilleur espoir féminin en 2023 – pour son rôle dans Les Amandiers de Valeria Bruni Tedeschi – savent de quoi nous parlons. La clarté des émotions que dégage la comédienne fait mouche, comme sa manière de s’investir dans les rôles comme autant d’expériences totales.

 

Dans Rosalie de Stéphanie Di Giusto, sorti ce mercredi 10 avril, Nadia Tereszkiewicz interprète une jeune femme des années 1870 souffrant d’une maladie hormonale nommée hirsutisme, qui lui donne une barbe et des poils sur le corps. De ce personnage de “freak”, elle fait une rebelle qui n’a honte de rien, brandissant son désir contre l’opprobre sociale qui voudrait l’enserrer. Le rôle ne manque pas de charme ni de profondeur, et Nadia Tereszkiewicz fait face à Benoît Magimel (qui interprète son mari) avec l’évidence des comédiennes qui savent éprouver les limites, les approcher, les rendre palpables.

 

À travers les 150 ans qui nous séparent, le personnage de Rosalie, une femme atteinte d’hirsutisme, a questionné ma féminité. C’était déstabilisant. J’ai utilisé ma honte pour jouer et j’ai pu l’oublier.” - Nadia Tereszkiewicz

 

Si son personnage n’a honte de rien, cela n’était pas son cas à elle, au début du tournage, lorsqu’elle n’osait même pas entrer sur le plateau à cause de son visage orné d’une barbe. “Ce sentiment de la honte, Valéria Bruni-Tedeschi le recherchait et le sublimait justement dans Les Amandiers. La honte et le ridicule étaient merveilleux à ses yeux, et moi, j’éprouve une sorte de plaisir à aller dans des endroits un peu honteux ou décalés. Mais à travers les 150 ans qui nous séparent, le personnage de Rosalie a questionné ma féminité. C’était déstabilisant. J’ai utilisé ma honte pour jouer et j’ai pu l’oublier. À la fin, j’allais à la cantine du tournage avec la barbe !

Nadia Tereszkiewicz © Luc Braquet.

Une passion pour le cinéma née des Amandiers de Valeria Bruni-Tedeschi 

 

Rien ne se passe dans l’indifférence avec Nadia Tereszkiewicz, arrivée dans le cinéma à une période clé. Hasard du timing, sa carrière est synchrone du mouvement #MeToo. Les Amandiers, le film qui l’a révélée en 2022, a d’ailleurs vu sa sortie entachée par la mise en examen pour viols et violences conjugales du comédien Sofiane Bennacer, son partenaire principal, sur d’anciennes compagnes. “Les polémiques qu’il y a eu autour de la sortie du film m’ont énormément perturbée, c’était très violent”, explique-t-elle. Au-delà de l’affaire judiciaire, la réalisatrice des Amandiers a de son côté été mise en cause pour sa méthode de travail considérée par certains comme excessive, car fondée sur une mise à nu extrême des acteurs et actrices. 

 

Nadia Tereszkiewicz lui rend hommage. “Ce film a changé ma vie émotionnelle et professionnelle, et uniquement en bien. Grâce à Valeria, je me suis dit : ‘Ah, il y a une nécessité à jouer.’ Le cinéma n’est pas une question de vie ou de mort, mais on ne peut pas jouer sans enjeu. Si on joue, il faut s’abandonner. Cela a provoqué un déclic en moi. Le César que j’ai obtenu m’a aussi encouragée. Voir notre travail reconnu et pouvoir passer à autre chose, c’était vraiment hyper fort.” Depuis, Nadia Tereszkiewicz a joué dans Mon crime de François Ozon et le superbe L’Île rouge de Robin Campillo, affirmant un peu plus son statut de jeune comédienne enthousiasmante, en phase avec un cinéma d’auteur ambitieux et ouvert.

 

Nadia Tereszkiewicz se prédestinait à une carrière de danseuse

 

Il y a dix ans, elle semblait loin de ce qui l’occupe aujourd’hui. Ses parents (polonais et finlandais) n’avaient rien à voir avec le milieu artistique, Nadia Tereszkiewicz habitait Mougins et fréquentait encore le Pôle national supérieur de danse Rosella Hightower. “J’y suis entrée à l’âge de 4 ans. Dès 11 ans, j’étais sur le campus de 7 heures à 22 heures. Cette école m’a fait voyager dans toute l’Europe. Devenir danseuse était mon identité, je ne voyais pas autre chose. En parallèle, j’ai développé une immense boulimie de littérature. D’une certaine façon, tout en a découlé.” 

 

Cela a donné une adolescence nourrie aux entrechats mais aussi à Boris Vian et Dino Buzzati, dont elle se remémore une “nouvelle sur un ascenseur qui n’en finit pas de descendre, comme une métaphore de l’enfer”. Après le bac, elle envisage l’École de ballet du Canada à Toronto, mais une évidence surgit : cette vie, au fond, ne lui correspond pas. “J’ai compris que j’étais assez bonne pour être prise, mais pas assez pour continuer dans cette école.” La rupture est consommée. Ce corps ne dansera plus tous les jours. 

 

Au cinéma, nous sommes choisis pour nos identités. Si quelqu’un d’autre est pris, je me dis que le film en a besoin." Nadia Tereszkiewicz

 

Rentrée en France, la jeune femme débute un parcours de classes préparatoires littéraires et tente même Normale Sup’, ratée de peu, avant de se diriger vers la “classe libre” du prestigieux Cours Florent. “J’avais découvert le théâtre en hypokhâgne, c’est devenu une passion. Tchekhov, notamment, m’a connectée à une envie de vivre des choses que j’avais l’impression de ne pas avoir vécues. J’ai voulu tenter ma chance en tant qu’actrice.” 

 

Celle qui avait déjà joué dans le premier film de Stéphanie Di Giusto – future réalisatrice de Rosalie – en tant que danseuse, s’autorise à rêver davantage. Après quelques rôles secondaires, la série Possessions, création originale de Canal + en 2020, lui ouvre des portes.

Nadia Tereszkiewicz © Luc Braquet.

Une jeune actrice au jeu captivant

 

Une fois remarquée, elle ne s’arrêtera plus. La découverte des plateaux a provoqué en elle un choc. “Quand j’ai commencé le cinéma, un truc s’est débloqué dans ma tête. Je ne pouvais plus me comparer aux autres, contrairement à ce que j’avais connu avec la danse, où nous étions constamment jugés. Au cinéma, nous sommes choisis pour nos identités. Si quelqu’un d’autre est pris, je me dis que le film en a besoin.” 

 

On objecte que beaucoup d’actrices ont pu, au contraire, se sentir minorées par les jugements, les regards torves, les manipulations diverses de plus en plus dénoncées, ce qui permet à Nadia Tereszkiewicz de préciser son sentiment. “Évidemment, je ne suis pas en train de dire que dans le cinéma tout va bien ! Je parle de mon expérience personnelle. En ce qui me concerne, le cinéma est arrivé alors que j’avais connu la danse, qui est un monde violent et magnifique. Même si j’ai arrêté sans regret, ma source émotionnelle reste associée à la danse. Je considère Pina Bausch comme ma plus grande inspiration. Tous arts confondus, Café Müller [chorégraphie créée en 1978], c’est pour moi la plus belle œuvre qui existe. Quand j’avais 5 ou 6 ans, mon père m’a emmenée la voir. Pour la première fois, je le voyais pleurer. Je ne comprenais pas pourquoi. J’ai souvent revu Café Müller, et un jour j’ai compris. Je suis dévastée par l’œuvre de Pina.” 

 

On comprend mieux d’où vient l’émotion que transmet Nadia Tereszkiewicz, y compris dans les comédies. Chez elle, rien ne se fait sans penser et sans éprouver. À 27 ans, elle a tout pour régner. Au point de se donner sans compter au cinéma ? “Je parle d’abandon, mais j’ai des limites, celles de la santé physique et mentale. Je peux prendre cinq kilos pour un film, mais je n’en prendrai pas vingt. Je n’irai pas dans des rapports toxiques. J’ai la chance d’appartenir à une génération où les choses changent.

 

 

Rosalie (2024) de Stéphanie Di Giusto, avec Benoît Magimel et Nadia Tereszkiewicz, au cinéma le 10 avril 2024.

 

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