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02 Rencontre avec Nicolas di Felice, le créateur qui électrise l'héritage Courrèges

Rencontre avec Nicolas di Felice, le créateur qui électrise l'héritage Courrèges

MODE

Depuis plus d’un an maintenant, Nicolas Di Felice revisite avec succès le vocabulaire de Courrèges pour l’adapter à notre époque. Le talentueux directeur artistique infuse à l’illustre maison parisienne l’énergie de la jeunesse pour inscrire celle-ci avec enthousiasme dans le futur.

Nicolas di Felice. Photo : Tom de Peyret Nicolas di Felice. Photo : Tom de Peyret
Nicolas di Felice. Photo : Tom de Peyret

Numéro : Quand la mode est-elle arrivée dans votre vie ?
Nicolas di Felice : Je viens d’un petit village de moins de cent habitants, situé à côté de Charleroi, en Belgique. Quand j’étais jeune, je n’avais pas accès aux images de mode, et j’ai découvert cet univers à travers la musique et les vidéoclips. J’ignorais que c’était une industrie, je m’intéressais surtout aux looks des musiciens. C’était une perspective qui s’ouvrait à moi, dans ce lieu qu’on appelle le “pays noir” en raison de la fine pellicule sombre déposée par le vent qui souffle sur les terrils de charbon.

 

C’est un type de paysage qu’on associe davantage au nord de l’Angleterre...

Exactement, c’est un paysage postindustriel. Il y a des cités ouvrières, des petits villages de maisons basses en brique, à côté d’anciennes usines avec de grandes tours. Les boîtes de nuit sont comme perdues au milieu de la campagne. Quand j’étais adolescent, nous avions une émission équivalente à Top of the Pops [programme culte de la télévision britannique]. Elle mettait en valeur des artistes belges et n’était diffusée qu’en Wallonie. Cette émission était tournée dans un club, le Palladium, où j’allais dès mes 14 ans. La musique dance et EDM, qui prédominait alors, est une musique un peu préfabriquée, donc l’essentiel était de créer un personnage autour, qui flirtait parfois avec le déguisement. Après avoir été élève dans des écoles catholiques, vers mes 16 ou 17 ans, j’ai alors décidé de me tourner vers la mode, et j’ai suivi l’enseignement de l’école de La Cambre.

 

 

“La montagne de cannettes présentée lors de mon défilé peut, de loin, passer pour des diamants. Ces cannettes vont être réutilisées pour des présentations tout au long de la saison, car nous essayons d’être le plus écoresponsables possible.”

Photo : Charles Negre. Photo : Charles Negre.
Photo : Charles Negre.

Vous avez brièvement travaillé chez Dior avec Raf Simons, qui est flamand, et dont la culture vient en grande partie de la musique. A-t-il été – ainsi que la mode anversoise – une référence importante pour vous ?
Je suis très admiratif de Raf. J’aime que le travail d’un créateur dévoile une personnalité, des obsessions. De la même manière, André Courrèges suivait sa propre ligne. J’admire des personnes comme Rick Owens ou Ann Demeulemeester, qui ont leur propre vocabulaire. Cette caractéristique est très présente chez les designers belges. Quand je suis arrivé à l’école de La Cambre, Anthony Vaccarello était en dernière année, et son vocabulaire de mode était déjà le même qu’aujourd’hui. L’école nourrit un esprit do it yourself beaucoup plus rock’n’roll que celui de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers, qui me correspondait bien.

 

 

“J’aime que le travail d’un créateur dévoile une personnalité, des obsessions. André Courrèges suivait sa propre ligne. J’admire les designers qui ont leur propre vocabulaire.”

 

 

Pour votre défilé automne-hiver 2022-2023 chez Courrèges, les spectateurs devaient traverser une sorte de boîte noire diffusant des sons de night-club, avant d’arriver devant un parterre carré étincelant, composé, en réalité, de milliers de cannettes en aluminium.
Ce contraste du noir et du blanc, ce côté parfois dark, fait totalement partie de mon univers. Quand j’étais jeune, j’étais obsédé par l’idée d’ensevelir un diamant dans la poussière, et c’était un peu l’idée de cette scénographie. J’ai découvert une vidéo d’André Courrèges, datant des années 70, qui mettait en scène des mannequins dans une casse de voitures. Cela m’a énormément plu car, d’habitude, on associe la maison uniquement au blanc clinique, parfait. Je vis aux Buttes-Chaumont, j’adore ce parc, et je l’aime encore plus depuis que je sais qu’il a été fait sur une décharge. La montagne de cannettes que j’ai présentée, quand on la regarde de loin, on ne sait pas ce que c’est, ça pourrait être des diamants. Ces cannettes vont être réutilisées pour des présentations tout au long de la saison, car nous essayons d’être le plus écoresponsables possible, même avec notre vinyle. Notre maille rib [côtelée] et notre jersey Milano sont d’ailleurs certifiés écoresponsables.

 

Courrèges défilé automne-hiver 2022-2023

Courrèges défilé automne-hiver 2022-2023

Rencontre avec Nicolas di Felice, le créateur qui électrise l'héritage Courrèges

Vous avez l’air de vous amuser avec le vocabulaire de Courrèges, d’en préserver l’esprit sans le transposer de façon littérale.

C’est une marque que l’on décrivait comme “optimiste, vivante, dynamique”, et pour moi cela ne veut pas dire qu’il faille faire des campagnes avec des mannequins qui dansent ou qui sautent... c’est l’ensemble de la démarche qui doit être dynamique. Je ne copie jamais les archives, mais il m’arrive parfois de reprendre l’aspect des matières de l’époque. J’essaie de recréer les mêmes sensations, avec des matières et des techniques du présent. J’utilise les doubles crêpes, qui sont aujourd’hui beaucoup moins lourds qu’à l’époque. J’ajoute un peu de jersey aux lainages pour qu’ils aient l’air très ronds, comme les manteaux d’André Courrèges. Les boutons flirtent avec les surpiqûres, ce qu’on peut trouver étrange, mais toutes les archives sont comme ça. J’essaie d’en extraire l’essence, sans copier le passé. Pour moi qui suis un technicien, cela passe par les matières et la façon de faire les choses...

 

Vous reconnaissez-vous dans l’esprit “révolutionnaire” d’André Courrèges, qui avait une formation d’ingénieur et qui a proposé des vêtements futuristes et presque sportifs, destinés à accompagner le quotidien des femmes ?
Je trouve inspirants son génie et son romantisme : il s’est lancé dans cette aventure avec la femme qu’il aimait. Je m’attache à la signification de son travail, plus qu’au contexte des années 60 et à la quête d’innovation, à l’enthousiasme pour le futur, dont il était porteur. J’essaie de faire quelque chose qui a un sens pour moi, comme les choses avaient un sens pour lui. Aujourd’hui, nous sommes également dans une ère de changement. Après deux ans de pandémie, mon défilé de mars s’est inscrit dans un contexte marqué par un sentiment de libération. Du coup, ce parallèle avec les sixties était assez juste. Ce que je veux surtout, c’est continuer à habiller les gens. Il ne s’agit pas de “faire rêver”, mais bien de proposer un univers dans lequel chacun puisse se reconnaître.

Photo : Thomas de Cruz Media. Photo : Thomas de Cruz Media.
Photo : Thomas de Cruz Media.