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13

Rencontre avec Ama Lou, la future star londonienne qui fait pâlir le R'n'B américain

Musique

À seulement 23 ans, Ama Lou a déjà l'étoffe d'une star. Après avoir fait les premières parties de Jorja Smith, en 2018, lors de sa tournée en Amérique du Nord, la Londonienne prépare un album où vont se côtoyer sa fascination pour le R'n'B américain des années 90 et son attachement aux productions cent pour cent british. En attendant, elle a dévoilé en novembre dernier, chez Interscope, un EP de quatre titres ultra condensé mais efficace, AT LEAST WE HAVE THIS.

La chanteuse Ama Lou

On découvre parfois un artiste à un moment charnière de sa carrière. Cet instant où, de la même manière que la chenille achève sa métamorphose en papillon, le musicien s’apprête à devenir pop star. En général, on le sent, parce que ses productions sont déjà irréprochables, que sa musique trouve un écho en nous bien au-delà de nos espérances et que son aura de créature innocente mais déjà bien trop consciente de ce qu’elle est – et de ce qu’elle va devenir – ne suscite qu’admiration et respect. On sait, à ce moment-là, que cet artiste entrera dans la catégorie des intouchables, que très vite il volera bien trop haut pour être rappelé à terre. C’est ce qu’il s’est passé avec Ama Lou, une jeune femme d’aujourd’hui vingt-trois ans qui dévoile des morceaux au compte-goutte depuis 2016. Selon l’applaudimètre d’Internet, elle a vraiment explosé en 2018, à la publication, sur YouTube, de DDD, un court-métrage de treize minutes aux quelque dix millions de vues, qu’elle a elle-même signé, et qui accompagne les titres de son premier EP. 

 

Sur les collines de LA, on entend une voix : la douceur et l’assurance d’une chanteuse et rappeuse a qui l’on ne saurait donner d’âge. Elle répète, comme un mantra, “I love you more but better when the sun is down” (“Je t’aime davantage mais encore mieux lorsque le soleil s’est couché”). On suit ensuite une silhouette hors du temps qui déambule en baggy et chaînes en or dans le désert puis grimpe dans une vieille Cadillac dans un survêtement en velours. Elle pourrait bien être Américaine ou Anglaise. Elle pourrait avoir commencé sa carrière dans les années 90, en même temps qu’Aaliyah et Faith Evans, ou tout juste éclore. Dans tous les cas, ce clip, imaginé avec sa sœur avant même que les morceaux eux-même ne soient achevés, fait naître une nouvelle diva.

Comme chacune des futures icônes de la pop, Ama Lou a commencé très tôt. À 17 ans exactement. Jusqu’à la sortie de DDD, qui lui a valu, ensuite, d’accompagner Jorja Smith dans sa tournée en Amérique du Nord, elle a mené une enfance et une adolescence paisibles à Hackney, un quartier du nord de Londres, aux côtés de ses deux parents dont elle tait le métier – "pas dans la musique”, concède-t-elle – et de sa sœur aînée, Mahalia. Elle est ensuite partie étudier quatre ans à Los Angeles. “Je suis partie sans me retourner. Pour créer, j’ai besoin d’apprendre, de m’informer. Alors j’ai décidé d’aller côtoyer le hip-hop et d’étudier son histoire là où tout a commencé. J’ai rencontré des vrais OG et j’ai appris d’eux. J’ai appris comment les musiciens travaillent là-bas, j’ai ressenti toute la vibe de cette ville où les gens traînent dans des voitures en écoutant du son. À LA, tu peux créer ton propre écosystème et être qui tu veux. Si tu veux être reclus, rester dans ta maison et ne voir personne, c'est possible. Si tu veux aller à la plage tous les jours, tu peux. Et aussi faire tout ça en une seule et même journée ! Je ne pense pas que beaucoup de villes soient comme ça.” La capitale californienne a englouti autant d’artistes qu’elle en a propulsé : pour Ama Lou, manifestement imperturbable, c’est plutôt la deuxième option. 

 

L’Anglaise semble avoir déjà bien réfléchi à la question de la célébrité, des trahisons et des attentes que l’on place trop vite, trop tôt et peut-être à tort sur les gens. Elle peut lâcher, très solennellement, des phrases comme “Si j’accorde ma confiance à quelqu’un, je le fais parce que je me connais suffisamment pour savoir que quoiqu’il arrive, ça ne m’atteindra pas”. On la croirait formée à l’école des superstars : celle qui vous apprend à vous renfermer, à occulter certains aspects de votre vie – lorsque nous évoquons sa collaboration avec le producteur canadien Frank Dukes, elle botte immédiatement en touche – et à faire volte-face, à paraître hyper spontanée, à enchaîner les éclats de rire et à vous donner envie d’aller boire des coups avec elle. Ou plutôt d'organiser un tête-à-tête dans le magasin Sainsbury’s du coin de la rue où elle a grandi, à Hackney. 

Celle qui clame, dans son titre Northside, toujours faire ses courses dans cette même épicerie a pourtant fait du chemin. Elle côtoie, depuis plusieurs années déjà, les superstars Blood Orange, Mustafa the Poet ou encore la photographe américaine Renell Medrano. Elle assume que son R’n’B soit imprégné de ses rencontres. Il suinte aussi de ses heures passées en studio avec des producteurs cent pour cent british, de sa fascination pour le hip-hop des années 90 et de l’influence de son squad (sa clique, en anglais) londonien, qu’elle ne cesse de citer dans ses morceaux (notamment sur Talk Quiet) ou de filmer dans ses clips. Même fourrée à LA en train d’écouter de la musique dans une bagnole ou arpentant les locaux de son label Interscope où sont signés beaucoup de grands noms du rap américain, Ama Lou a toujours eu Londres en tête.

 

Elle y est récemment retournée, comme par pulsion, pour composer son dernier EP, AT LEAST WE HAVE THIS (“Au moins nous avons ça”, en français). Comme si elle avait besoin de se retrouver là où elle a grandi pour enfin donner à ses fans un avant goût d’un premier album dont la sortie ne saurait tarder. Sur ce disque, la starlette parvient, en quatre morceaux de pas plus de trois minutes, à tracer une highway entre Londres et LA, réunissant la musique de The Streets et celle d’Aaliyah : “Je voulais que les gens qui écoutent l'EP aient chacun leur chanson préférée. Qu’elle soit différente à chaque fois. Et c'est ce qui s'est passé.” Au passage, elle contente des fans toujours plus nombreux qui se languissent, outre de connaître ses friperies fétiches où elles chine ses jeans baggy, d’écouter enfin un projet plus conséquent. AT LEAST WE HAVE THIS, un disque pour patienter ou pour découvrir une musicienne qui, dit-elle, préfère toujours voir le verre à moitié plein. Une artiste qui semble, dans tous les cas, avoir encore beaucoup à nous dévoiler.

 

AT LEAST WE HAVE THIS (2021) d’Ama Lou, disponible.