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12 Juin

Qui était vraiment Dora Maar, artiste et muse de Picasso?

 

Muse, peintre mais surtout photographe, Dora Maar enseigne, dans les années 30, à son amant Pablo Picasso les rudiments de la photographie. Elle reste la femme qui pleure de la célèbre toile du peintre espagnol. Mais qui est vraiment cette artiste célébrée au Centre Pompidou jusqu’au 29 juillet prochain ?

Par Anna Prudhomme

“La Femme qui pleure” (1937) de Pablo Picasso.

La femme que représente Pablo Picasso en 1937 porte le deuil. Sourcils froncés, front torturé, elle pleure sous son chapeau rouge. Ses mains, sa bouche et son mouchoir s’entremêlent dans un sanglot bleuté. Cette Femme qui pleure n’est autre que Dora Maar, artiste méconnue, maîtresse et source d’inspiration intarissable du peintre espagnol. Son œuvre énigmatique a traversé le XXe siècle, interrogeant le concept même de muse. Photographe, modèle, artiste surréaliste, peintre… une femme moderne dont la pratique, qui relève de l’onirisme, est célébrée jusqu’au 29 juillet au Centre Pompidou. Éparpillées après sa mort en 1997, les œuvres de Dora Maar sont réunies dans cette rétrospective qui, à travers sept sections thématiques et chronologiques, rend hommage au caractère éclectique de sa pratique artistique. Un véritable édifice de sensibilité.

 

Née d’une mère française et d’un père croate, Dora Maar grandit entre Paris et Buenos Aires au sein d’une famille bourgeoise. Elle s’installe définitivement à Paris en 1926 et intègre, entre autres, l’Union centrale des arts décoratifs de Paris (UCAD) dans la foulée. Marie-Rose Clouzot – la fille du conservateur du musée Galliera – et la peintre Jacqueline Lamba restent ses amies les plus proches. Les ambitions artistiques de Dora Maar lui permettent de s’émanciper : elle débute la photographie dès les années 30 et va jusqu’à ouvrir un studio avec le décorateur de cinéma Pierre Kéfer. Croulant sous les commandes, ils collaborent avec plus d’une vingtaine de périodiques (HeimExcelsior Modes, Le Figaro illustré), plusieurs labels (Pétrole Hahn) et des créateurs tels que Jean Patou ou Jeanne Lanvin. 

Dora Maar, photographie de mode, “Sans titre” [mannequin assise de profil en robe et veste de soirée] (vers 1932-1935). Épreuve gélatino-argentique rehaussée de couleurs.

Mais c’est dans son studio personnel, situé au cœur du 8e arrondissement de Paris, que Dora Maar connaît le plus de succès : on compte Elsa Schiaparelli et Coco Chanel parmi ses clientes. La photographe se distingue par ses clichés au style classique et son incroyable maîtrise des ombres et de la lumière. Dora Maar expérimente, illumine, fait osciller et contrôle parfaitement l’éclat élégant qu’elle octroie à ses modèles. Portant un regard érotique sur les femmes qu’elle capture, dont Assia Granatouroff, modèle à la silhouette athlétique, immortalisée par la photographe dans une série de nus où la jeune femme semble épouvantée par son ombre.

Dora Maar, “Assia” (1934). Épreuve gélatino-argentique.

Comme toute la génération d’artistes et d’intellectuels qu’elle côtoie, Dora Maar s’affilie au courant politique et social de gauche. Son activisme embrasse sa pratique artistique : une incursion hors du monde idéalisé de son studio la pousse à photographier des individus dans la rue, portrait d’une société en pleine crise économique (1929). Elle se rapproche alors de ses sujets, capte les détails de leurs visages et les rides liées aux expressions de ses modèles. Dora Maar voyage et immortalise aussi bien la jeunesse des quartiers pauvres de Barcelone que les laissés-pour-compte de la société anglaise.

 

La rue devient un lieu d’envoûtement et de fascination, l’errance dans les dédales des grandes métropoles permet à Maar d’explorer la magie du quotidien à travers le prisme poétique et esthétique du surréalisme. Rues, parcs et vitrines de magasins deviennent des laboratoires. Dora Maar exposera neuf fois avec le groupe d’André Breton – dont elle est l’une des rares photographes et, surtout, l’une des rares femmes, les membres du mouvement ayant tendance à réduire leurs homologues féminines au rang de modèles.

 

Dora Maar, “Barcelone” [vendeuses riant derrière leur étal de charcuterie] (1933). Épreuve gélatino-argentique.

Dora Maar “Londres” [Repent for the Kingdom of Heaven is at Hand] (1934). Épreuve gélatino-argentique.

Elle rencontre le scénariste et écrivain engagé Louis Chavance, qui lui fait découvrir le surréalisme et son cercle fantasque. Dora Maar signe le fameux “appel à la lutte” que Chavance a rédigé avec son ami et poète André Breton, en réaction aux émeutes fascistes de 1934. Admise dans ce cercle restreint, elle en photographie les membres et documente leur quotidien depuis son studio du 29 de la rue d’Astorg. Dans l’un de ses clichés, le scénariste Marcel Duhamel, l’artiste Max Morise, le violoncelliste Maurice Baquet et Louis Chavance jouent aux cartes en fumant la pipe…

Dora Maar, “29 rue d’Astorg”, (vers 1936). Épreuve gélatino-argentique rehaussée de couleur.

Forte de son expérience surréaliste, Dora Maar crée grâce à ses photomontages des scènes quasi possibles. Tout en conservant les proportions et les perspectives classiques, l’artiste fais se rencontrer : érotisme, sommeil et mer dans des photomontages qui libèrent l’inconscient et développent l’irrationnel. Qualifié d’emblème par Rosalind Krauss – célèbre critique d’art américaine – le portrait d’Ubu, ce personnage monstrueux du théâtre moderne, demeure une œuvre caractéristique du courant surréaliste. Afin de percer le secret de cette œuvre, on a souvent interrogé Dora Maar : était-ce un photomontage, de l’aquarelle en négatif, une surimpression ?… Non, il s’agissait de la photographie pure d’un véritable animal, dont la race restait un mystère.

 

Dora Maar, “Portrait d’Ubu” (1936). Épreuve gélatino-argentique.

Dora Maar “Sans titre” (1935). Épreuve gélatino-argentique.

Sa rencontre bouleversante avec Pablo Picasso l’incite à se renouveler artistiquement. Elle enseigne parallèlement à son amant les rudiments de la photographie : une série de clichés sur verre naîtra de cette union. Pendant toute la conception de Guernica (1937), qui dura une trentaine de jours, elle photographie l’Espagnol. À son tour, Pablo Picasso représentera Dora Maar sur plus d’une dizaine de toiles. Huit années de relation passionnelle, presque névrotique, mènent Dora Maar vers la peinture, encore. Entre natures mortes et paysages en clair-obscur, elle se cherche sans se trouver : l’écrasante présence du génie Picasso torture sa propre œuvre picturale…

Dora Maar “Portrait de Picasso” (1935-1936). Négatif gélatino-argentique sur support souple en nitrate de cellulose.

L’exploitation du cubisme fini par affaiblir la créativité de Dora Maar. Elle souffre d'une grande solitude malgré l’influence de son amant. Toiles, écrits, œuvres sur papier, études des grands maîtres, esquisses et travaux mêlant techniques photographiques et gravures remplissent alors ses journées dans sa maison de Ménerbes, dans le Vaucluse, offerte par Picasso après leur difficile rupture en 1943. Dora Maar s’isole. Elle refuse de montrer son travail et se retire définitivement de la vie mondaine. Il faudra attendre les années 80 pour qu’elle se réconcilie avec la photographie et la peinture, unissant les deux disciplines : le photogramme, dessin lumineux au trait abstrait qu’elle rehausse parfois de vifs traits de peinture, évoque la femme émancipée qu’elle a toujours été.

 

Exposition Dora Maar, au Centre Pompidou, Paris IVe, jusqu’au 29 juillet.

Dora Maar “Nature morte” (1941). Huile sur toile.

Dora Maar “Sans titre” (vers 1980). Épreuve gélatino-argentique.  

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