Aussi érudit que sensible, le captivant ouvrage de Pierre Wat, historien de l’art à la Sorbonne, explore la symbolique du paysage et le regard qu'ont porté sur lui les artistes au fil des siècles. Ses “Pérégrinations” viennent ainsi de décrocher le prix Pierre Daix, fondé en 2015 par François Pinault pour récompenser un ouvrage d’histoire de l’art moderne et contemporain. Le jury, composé notamment de Jean-Jacques Aillagon, Jean de Loisy, Brigitte Leal et Alfred Pacquement, a salué le talent romanesque de l’auteur, qui raconte, avec un savant mélange de rigueur et de subjectivité méditative, comment le paysage s'est mué, à travers la sensibilité des peintres, en miroir de l’histoire humaine, et, plus largement, de ses tragédies.

 

De la mer de nuages de Caspar David Friedrich au ghetto de Varsovie, en passant par la campagne anglaise et les forêts allemandes, Pierre Wat nous emmène, au fil du récit et des riches illustrations, à la découverte de paysages qui se muent en lieux d’enfouissement et d’émergence de l’histoire. D'abord celle de la Terre et de ses soubresauts naturels : érosion, périodes glaciaires et éruptions volcaniques. Ensuite, celle de l'épopée humaine : villes en ruine, champs de bataille redevenus prairies, cimetières dissimulés sous des herbes folles. L’artiste, même lorsqu’il rêve de représenter une nature “vierge”, raconte malgré lui la manière dont l’homme façonne les paysages comme autant de pages de son histoire, intime ou collective. C’est ainsi que, des débuts du XIXe siècle jusqu'à aujourd’hui, Pierre Wat nous invite à une relecture magistrale de l’histoire du paysage dans l’art occidental.

 

Pas étonnant que cet ouvrage s'ouvre sur le chef-d’œuvre de Caspar David Friedrich, Voyageur contemplant une mer de nuages peint en 1818, puisque son auteur, professeur d’histoire de l’art à Paris I, est spécialiste de la période romantique, de cet artiste, et fin connaisseur de Turner. Esquivant brillamment la classique recherche de filiations qui relieraient les artistes contemporains à ceux d’autrefois, démarche habituelle pour un historien de l’art, Pierre Wat préfère mettre en lumière le travail d’artistes encore peu connus, tel le photographe Emeric Lhuisset, lauréat 2018 de la résidence BMW. Une démarche que les amateurs d'art sont nombreux à saluer puisqu'avant le prix Pierre Daix, Pierre Wat avait déjà été couronné, pour Pérégrinations, paysages entre nature et histoire, du Prix Vitale et Arnold Blokh 2018, décerné par la Fondation Jean Blot en juin dernier.

 

 

Pérégrinations. Paysages entre nature et histoire, Pierre Wat, Hazan, 264 p., 99 €