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Numéro
23 Maïwenn, mondino interview

Interview à cœur ouvert de l'actrice et réalisatrice Maïwenn

Ils font 2020

Dans “Mon roi”, Maïwenn explorait les affres d’un personnage féminin manipulé par un pervers narcissique, et témoignait d’une maturité accrue dans son travail de réalisatrice. Numéro revient sur son interview avec la cinéaste.

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Portraits par Sofia Sanchez et Mauro Mongiello

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Numéro : Mon roi est une histoire d’amour très éloignée de Polisse, votre précédent film. Vous aviez besoin de changer d’air ?

Maïwenn : Je fais peut-être chaque film contre le précédent. C’est comme avec les sentiments : on est souvent amoureux d’une personne en fonction d’histoires déjà vécues. On choisit l’opposé, on essaie de ne pas reproduire les mêmes schémas… Je n’avais plus envie d’un film choral et cela faisait très longtemps que je voulais mettre en scène une histoire de couple. Tous mes films parlent d’amour, mais pas de couple. Il était temps. L’idée est née il y a plus de dix ans. À chaque fois je remisais le scénario. Dès que je lisais les scènes où cet homme et cette femme tombaient amoureux, je les trouvais mièvres. On dit souvent que les gens heureux n’ont pas d’histoire, et c’est assez vrai. Ce qui a tout déclenché, c’est le moment où j’ai eu l’idée de l’accident de ski qui ouvre le film [l’héroïne se blesse au genou]. J’avais trouvé une phrase dans un livre sur la douleur et le corps, comme quoi le genou est la seule partie du corps liée au passé. Je me suis dit que c’était génial pour mon personnage féminin d’être obligé, pour se réparer l’esprit, de réparer son corps. Pour arriver à cette intuition-là, il a fallu que je fasse trois films.

 

Mon roi ne fonctionne pas sur une dramaturgie classique – un homme et une femme s’aiment, ils se séparent –, mais sur des changements de ton constants, des alternances. Pourquoi ce choix ?

Il y a un aspect chaud-froid, c’est vrai. Cette femme a les clés pour comprendre que cet homme ne lui convient pas, mais elle ne veut pas voir la réalité. Il est fort, il peut lui faire croire tout ce qu’il veut. Il y a une part d’aveuglement, et pour faire passer cette idée, la question du point de vue était passionnante. Au départ, comme je refusais de juger mes personnages ou de dire au spectateur qu’il y a un méchant et une gentille, j’ai tourné des scènes où Vincent Cassel était seul. On comprenait ce qui motivait ses actions. Mais au montage, on ne savait plus qui croire. Alors j’ai enlevé toutes les scènes où il se trouvait seul. Et je me suis dit que c’était un film sur cette femme, sur son point de vue. J’ai gagné de la sympathie pour elle, sans en perdre pour lui. Le montage a été très long, onze mois.

 

Comment s’est déroulé le travail avec les acteurs, qui sont en première ligne dans Mon roi? 

Vincent est du genre à se jeter dans l’arène, comme un lion en cage qu’on lâche au moment de tourner. Emmanuelle, pas du tout. Elle est réalisatrice et regarde tout le temps où sont les caméras. Elle n’oublie jamais qu’elle joue, se surveille… C’était dur de lui apprendre à arrêter d’intellectualiser. Ma méthode est de prendre les acteurs pour ce qu’ils sont. Je ne fais pas de répétitions, pas de lectures, j’essaie de toujours être proche d’eux pour toucher du doigt ce qu’ils ressentent. Si un acteur ne sent pas une scène, cela se verra. J’essaie de comprendre si les comédiens se sentent bien dans leurs costumes, dans leur scène, avec leur partenaire. La première fois que je lui ai dit que Vincent Cassel allait jouer face à elle, Emmanuelle m’a répondu qu’elle ne l’aimait pas ! J’ai légèrement changé de couleur… Sauf qu’au bout de deux jours, elle l’adorait 

 

Qu’attendez-vous des acteurs? 

Il faut s’aimer pour faire du cinéma ! Il faut beaucoup aimer les acteurs, mais pas trop non plus pour qu’ils sentent que tout n’est pas acquis. Il faut parfois les frustrer pour qu’ils aient envie de me surprendre. Moi, je ne fais que les regarder, j’oublie le temps du tournage que j’ai une vie, une tête, un corps, un physique. J’ai envie, en contrepartie, de comprendre dans leur regard que l’amour est réciproque. Je déteste les relations à sens unique. Je me voue à eux et au film. Par exemple, je suis présente à tous les essayages, qui n’ont rien d’ennuyeux ou d’inutile. Un jour, Vincent avait plusieurs tee-shirts noirs à essayer. Quand il a mis un col en V tout simple, il m’a dit : “Non, ce mec-là ne met pas de col V, c’est impossible, ce n’est pas lui.” J’ai adoré son implication. Ça m’a rassurée, car Vincent fait toujours sentir qu’il a dix mille choses à faire, un avion à prendre, il est constamment pressé. Parfois, ça fritait un peu entre lui et moi parce qu’il me faisait trop sentir qu’il avait envie de partir. Mais quand tout à coup je vois qu’il peut se regarder longtemps dans la glace pour réfléchir au choix entre col V et col rond, je me dis que ce n’est pas un génie par hasard. Parfois, il est comme un enfant qui teste les limites de son père. 

 

Pourquoi dites-vous “père” pour évoquer votre place de réalisatrice? 

On est un peu le papa sur un tournage. C’est vrai. Malheureusement. C’est pour cela qu’il y a plus de réalisateurs que de réalisatrices. On n’empêche pas les femmes de faire du cinéma, mais ce métier fait appel aux hormones masculines. C’est dur de tenir une équipe de cinquante personnes sur un plateau et de faire le chef. On monte la voix, on n’est pas content, on a un point de vue sur les finances, on fait croire que tout va bien alors que tout va mal. On paternalise, quoi (rires) ! Dans la vie, je suis relativement coquette, mais sur un plateau, j’oublie que je suis une fille. Jamais je ne vais venir en mini-jupe, j’oublie même que j’ai des jupes. J’évite les boucles d’oreilles. Je vois bien que ma féminité est entre parenthèses. V

 

Vous avez une réputation de forte tête. Est-ce qu’il vous arrive de dépasser le nombre de jours de tournage prévus pour aller au bout de vos idées? 

Souvent, je tourne la scène prévue dans le scénario puis je me dis qu’on ne sait jamais, que si je regrette plus tard d’avoir donné cette intention-là, je serai contente d’en avoir une autre version. Mais lorsque je recommence, ce n’est pas au détriment du plan de tournage. Sur quatre films, je n’ai jamais dépassé d’une seule journée, je n’ai pas eu la folie des grandeurs ! Maintenant ça va, je pourrais ! D’ailleurs, sur les prochains, il va peut-être falloir que j’arrête de tourner avec un compteur dans la tête. Mais comme je suis une ancienne très mauvaise élève, je crois que le fait de tenir un cadre me tient lieu de revanche sur toutes ces années où j’avais des bulletins catastrophiques et où les profs me disaient des horreurs. Récemment, je suis devenue une bonne élève. Je le fais aussi parce que j’ai la réputation d’être une folle. 

 

Vous voyez beaucoup de films? 

J’avais de nombreuses lacunes. Cet été, alors que je venais de passer un mois de vacances avec les enfants qui m’avaient épuisée, je n’avais qu’une envie, être seule sans personne, lire et voir des films. Je suis restée à Paris en août, c’était le paradis. Je voyais deux ou trois films par jour. Je lisais. La première semaine, j’ai mangé des pâtes. La deuxième, du riz. La troisième, des Miel Pops (rires). Je ne voulais pas sortir de mon quotidien. Je vidais les placards. J’ai vu Apocalypse Now, Shining, Barry Lyndon, des films de Jean Renoir que je ne connaissais pas. Je regardais les bonus… J’en ai vu cinquante-et-un ! Certains vont devenir des références pour moi, comme La Bataille d’Alger, Barry Lyndon, La Règle du jeu, Apocalypse Now, Le Bon, la Brute et le Truand. J’ai découvert que j’adorais les films de guerre.

 

Il n’est jamais trop tard. 

Ma mère était cinéphile, mais elle n’avait pas une façon délicate de me transmettre sa passion. Plutôt que de me laisser le temps de les regarder au bon moment, elle me disait : “Quoi, tu as 12 ans et tu ne connais même pas Antonioni !” Alors je n’avais pas envie de connaître Antonioni. J’ai commencé à aimer le cinéma plus tard. Je traînais tout le temps aux Halles avec des potes de mon collège de Belleville qui écoutaient du rap. Un jour, l’homme qui déchirait les billets à l’UGC Orient-Express m’a vue compter mes pièces pour acheter un ticket. Il a pris mes sous et m’a dit : “Maintenant, à chaque fois que tu reviendras, tu ne paieras pas.” Je ne sais pas pourquoi. Mystère. J’aimerais beaucoup le retrouver pour le remercier. Après cela, j’ai séché les cours pour aller au cinéma. La programmation était axée sur les films populaires. On ne voyait pas de Godard, plutôt Thelma et Louise. Je n’ai découvert les vieux films qu’en devenant réalisatrice. 

 

Le pois chiche, le spectacle de stand-up où vous évoquiez votre famille, en 2003, a été une révélation, une vraie surprise. 

Le spectacle a été une surprise pour beaucoup de gens et je peux le comprendre. Au départ, je n’avais aucun rêve professionnel. Mes rêves étaient personnels, émotionnels. Je voulais faire des enfants, avoir une famille. J’ai eu ma fille très jeune. Là, j’avais accompli mon rêve, et puis… il m’a quittée [elle fait allusion à Luc Besson, père de Shanna]. Tout s’est effondré à ce moment-là. Il a fallu croire à la vie de manière différente. J’ai été présentatrice, j’ai fait un peu de radio, des photos, assistante, traductrice… Je me suis demandé où j’en étais avec la question d’être actrice ou pas. Dès mon plus jeune âge, ma mère avait tout fait pour que je sois une enfant-star. J’ignorais comment cela avait évolué en moi. J’ai débuté en même temps une analyse et un stage de théâtre. Avec l’analyse, je me suis rendu compte que tout ce que j’avais entrepris était dans le but de me faire aimer par ma mère. Un jour, lors d’un cours de théâtre, la prof m’a demandé de l’imiter. J’ai été à la fois dans l’analyse du passé et dans l’amusement. Les gens étaient bidonnés de rire pendant une demi-heure. En imitant ma mère, j’étais habitée, en transe, je ne m’arrêtais pas. Avant ce jour-là, je n’imaginais pas que je pouvais faire rire des gens et mobiliser une scène. J’ai pris une grosse claque. 

 

Ensuite, vous avez franchi le pas. 

Un ami m’a conseillé d’en faire un spectacle. J’avais environ vingt piges, je trouvais cela étrange de revenir sur ma propre vie. Cet ami m’a conseillé d’aller voir un spectacle de Philippe Caubère, qui racontait notamment sa propre naissance en imitant l’utérus, jouait le médecin, l’anesthésiste. J’ai compris que l’on pouvait faire quelque chose de son passé sans pour autant avoir vécu mille ans. J’ai écrit pendant deux ans, j’ai eu du mal à monter le spectacle, mais je l’ai finalement joué un an et demi. Ensuite, des producteurs m’ont proposé de financer un court-métrage, que j’ai réalisé de manière très académique. Quand j’ai tourné avec Lelouch comme actrice, j’ai compris qu’il n’y avait pas de règles. J’ai eu envie d’écrire ce qui est devenu Mon roi, même si Pardonnez-moi a été mon premier film.

 

Quatre films plus tard, vous êtes encore très jeune et avez connu plusieurs vies. 

C’est une force. Peut-être. Mais les années passées à traîner me pèsent. J’aurais aimé comprendre plus vite que j’allais adorer ce métier. C’est ma boussole. J’ai réalisé mon premier courtmétrage à 26 ans, ce qui n’est pas si tard, mais je me dis souvent : “Entre 18 et 26 ans, qu’est ce que tu avais dans le crâne ?” Je relativise : ma fille a 22 ans, elle se cherche. À son âge, je pensais sincèrement que j’allais m’épanouir exclusivement dans ma vie personnelle. Aujourd’hui, mes gosses sont les amours de ma vie, mais au bout de deux jours pleins avec eux, j’ai besoin d’ailleurs. J’ai toujours dix expos à voir, vingt-cinq livres à lire. Le temps me manque.

 

Vous allez tourner bientôt un nouveau film? J’ai terminé Mon roi une semaine avant Cannes, en mai. 

Je ne comprends pas comment font les réalisateurs qui enchaînent. Moi, j’ai besoin de me nourrir le crâne. C’est comme après un divorce, si on enchaîne tout de suite, c’est difficile. Je voudrais reprendre ma cure culturelle. Je me dis que plus je vais être nourrie intellectuellement, plus je vais placer la barre haut, plus je vais désirer une histoire qui me fait peur. J’ai besoin d’avoir peur pour avoir envie. Je sais seulement que mon prochain film sera radicalement opposé aux quatre précédents.

 

Si, par exemple, vous réalisez un film historique, on ne pourra plus vous accuser de mettre en scène votre vie… 

Je pense que j’y aurai droit quoi qu’il arrive. Dans Pardonnez-moi, mon premier film, je joue le rôle principal et il y a des images de mon enfance, alors on m’a collé cette étiquette. Si j’entreprends quelque chose de différent, ce ne sera pas pour faire taire les commentaires.