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Numéro
09

7 artistes contemporains qui réinventent la céramique

Numéro art

À l’heure où les artistes contemporains s’emparent avec frénésie de la céramique, avec plus ou moins de bonheur, Numéro art met en lumière sept personnalités dont l’œuvre se distingue et déjoue les modes. Un voyage parmi les sculptures monumentales du pionnier japonais Akiyama Yo, des expérimentations de la star américaine Sterling Ruby ou des pièces richement texturées de l’Africain Simphiwe Mbunyuza.

  • Yoshiro Kimura, “Hekiyu Renmonko” (2020). Porcelaine et émail au cobalt, 36 x 53 x 53 cm. Signé. Pièce unique.

Galerie Pierre Marie Giraud

1. Yoshiro Kimura

 

 

Yoshiro Kimura est né en 1946 au Japon et travaille à Hiroshima. Il ne se destinait pas au métier de céramiste, son ambition première était de devenir moine bouddhiste. Après ses études, il voyage à travers le monde et c’est au cours d’un périple en Europe, et plus particulièrement sur la mer Égée, qu’il a une révélation sur les différentes nuances de bleu qui caractérisent ses flots dans lesquels se reflète le ciel méditerranéen. Le bleu, couleur notamment utilisée dans la porcelaine chinoise des périodes Ming ou Qing, de- viendra nodal dans sa pratique.L’intérêt d’Yoshiro Kimura pour le zen se ressent dans sa production de formes simples, minimales, qui se déclinent à travers des vases, des coupes ou des plats. Le centre de ses objets est souvent constitué d’une couleur foncée ressemblant au fameux cobalt des anciennes céramiques perses. La couleur évo- lue ensuite à travers un dégradé qui s’éclaircit de plus en plus à mesure qu’il se rapproche des bords, et qui évoque le céladon. Ces variations se retrouvent dans ses vases, foncés à leur base, puis de plus en plus clairs vers le haut. Yoshiro Kimura utilise une technique de glaçure bleue traditionnelle nipponne nommée hekiyu, qu’il mixe avec une technique d’ondulation décorative appelée renmon. Il a reçu de nombreux prix japonais et internationaux prestigieux, dont le prix d’Excellence du musée Tanabe et le prix de la première Biennale internationale de la céramique en Corée.

Kristin McKirdy, “Cible” (2020). Céramique, 15 x 35,5 x 35,5 cm. Signé. Pièce Unique. Galerie Pierre Marie Giraud

2. Kristin McKirdy

 

 

La culture de Kristin McKirdy s'est développée à travers ses va-et-vient entre la France et les États-Unis. Étudiante à la Parsons School of design de New York à la fin des années 70, elle obtient ensuite une maîtrise d’art et d’archéologie et écrit son mémoire sur l’histoire de la céramique moderne à la Sorbonne en 1981, avant de suivre un master à l’université de Californie, Los Angeles (UCLA) au début des années 90. Cette double formation d’artiste et d’historienne de l’art lui confère une profonde connaissance des formes et lui permet de développer un vocabulaire artistique sculptural éloigné de toute fonction “domestique”. Ces pièces aux formes archaïques et anthropomorphiques se réfèrent aux techniques des premières civilisations du bassin méditerranéen, et c’est souvent grâce à des outils chinés chez les antiquaires qu’elle les réalise. Les céramiques de Kristin McKirdy, souvent tournées en volumes géométriques basiques, sont rehaussées de divers éléments colorés aux formes organiques douces et rondes qui évoquent, selon elle, des bonbons. L’artiste joue avec les contrastes entre les différentes surfaces. Celles, extérieures, sont rugueuses ou grattées, alors que les parties intérieures, émaillées, sont lisses, laiteuses et brillantes. Ses sculptures semblent parfois coupées en deux, comme des fruits, et se déploient par groupes, quelquefois sous forme de paravent, ou s’accrochent directement aux murs.

Akiyama Yo, “Untitled MV-1010” (2010). Céramique, 50 x 37 x 30 cm. Pièce unique. Galerie Pierre Marie Giraud

3. Akiyama Yo

 

 

Akiyama Yo est un pionnier de la céramique dans l'histoire de l'art japonais d’après-guerre et est considéré comme l’un des plus importants artistes contemporains. Il fait partie des héritiers du mouvement Sodeisha (1948-1998) dont la philosophie était fondée sur le refus de copier les objets du passé tout en voulant également se distancier du mouvement Mingei, alors dominant, qui prônait la simplicité des formes. Les céramiques d’Akiyama Yo ne ressemblent effectivement pas à des petits bols. Ce sont des sculptures massives qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de mètres. Il y a un aspect primitif dans la pratique d’Akiyama Yo et dans sa relation à la glaise. Il ne la tourne pas et la laisse quasiment à l’état brut. Il refuse également, à contre-courant des techniques traditionnelles japonaises, d’utiliser des émaux à la surface de ses œuvres. Il est un maître de la pratique du kokuto, une technique ancienne également connue sous le nom de “céramique noire”. Il s’agit d’un processus consistant à cuire de la terre imprégnée de carbone à basse température et à en noircir la surface avec de la suie, ce qui lui confère un rendu proche du bois calciné. Pour obtenir ces effets de craquelures et de cassures, la matière qu’il utilise a une plasticité extrêmement faible et est difficile à manipuler. Il aime à dire qu’il veut “donner une forme à la terre, puis détruire cette forme”. Ses œuvres ont intégré les collections des plus grands musées du monde, comme le Victoria and Albert Museum de Londres.

Daisuke Iguchi, “Kokushutoginsaitsubo” (2019). Grès, cendres, métal oxydé et argent, 40 x 36,3 x 27,5 cm. Pièce unique. Galerie Pierre Marie Giraud

4. Daisuke Iguchi

 

 

Daisuke Iguchi est né en 1975 au Japon. Après avoir étudié à l'université ainsi qu’à l’institut de poterie de Mashiko, il retourne à Tochigi, sa ville natale, pour y fonder son propre atelier et s’inspirer des potiers de la période Yayoi (400 av. J.-C.-250 apr. J.-C.), qui produisaient un nouveau type de céramiques d’inspiration chinoise, ainsi que des objets en fer et en bronze. Ce qui frappe dans la production de Daisuke Iguchi, c’est la permanence de sa palette tout en nuances de gris, qui rappelle les cailloux ou le métal patiné ou oxydé. Ces surfaces particulières sont obtenues après de longues recherches techniques auxquelles s’ajoutent une totale maîtrise de la cuisson à différentes températures ainsi que l’utilisation de cendres dans le processus de fabrication. Une fois refroidie, la surface de chaque récipient est poncée avec une brosse métallique pour obtenir un aspect légèrement texturé qui aboutit à ce rendu si spécifique qui défie la céramique traditionnelle. Puis, à l’aide d’un fin ruban de masquage, il crée, en appliquant un glaçage argenté, des motifs géométriques souvent constitués de différentes lignes sinusoïdales. Ses sculptures, extrêmement élégantes, aux lignes douces et courbes, semblent intemporelles. Il s’en dégage un sentiment d’harmonie contemplative proche du sacré, comme si elles émergeaient d’une ancienne civilisation.

Takuro Kuwata, “Tea bowl” (2020). Céramique, 53,5 x 51,8 x 51 cm. Pièce unique. Galerie Pierre Marie Giraud

5. Takuro Kuwata

 

 

Takuro Kuwata est sans doute l'un des artistes céramistes les plus fascinantsde la scène artistique contemporaine japonaise. Né au début des années 80, à Hiroshima, il étudie d’abord les techniques traditionnelles qui servent à produire les fameux bols utilisés pour la cérémonie du thé. Mais, très vite, il va perturber, dérégler et dépasser ces codes classiques pour produire des sculptures dont l’aspect est spectaculaire et rappelle les images 3D générées par ordinateur. Pour réaliser ses émaux, Taruko Kuwata utilise ses propres pigments. Il les obtient grâce à des techniques ancestrales d’une extrême complexité, comme le kintsugi, une méthode à base de laque constituée de poudre d’or employée au Japon pour réparer les porcelaines brisées. De la même façon, il met en œuvre un procédé qui consiste à superposer plusieurs couches de glaçure blanche, le kairagi. Ou encore le shino, dont la couleur est plus orangée. Il expérimente également les temps de cuisson ou les températures, laissant ainsi une place au hasard. Parfois, il soumet ses œuvres à l’ishihaze, une technique qui consiste à laisser de petites pierres dans la terre. Au moment de la cuisson, ces dernières explosent et déforment la création, lui donnant un aspect boursouflé. Ses “bols” aux couleurs incroyables (argent, bleu, rouge...) sont si fascinants qu’ils suscitent, depuis quelques années, un intérêt croissant de la part des collectionneurs et se voient exposés dans les galeries à l’instar de véritables sculptures.

Sterling Ruby, “Club (6723)” (2018). Céramique et émaux, 66,7 x 17,1 x 7,6 cm. Pièce unique. Galerie Pierre Marie Giraud

6. Sterling Ruby

 

 

Les porosités entre l'artisanat et l'art contemporain ne sont pas toujours acquises. L’artiste Sterling Ruby est devenu, au fil de son parcours, l’un des meilleurs ambassadeurs de ces pratiques croisées, tout en libérant les présupposés de chapelle des spécialistes. Peinture, céramique, sculpture, collage, dessin, textile et même collection de mode, tout est inspirant pour ce touche-à-tout né en 1972, qui travaille à Los Angeles tout aussi bien avec de la résine époxydique qu’avec du bronze. Mais la céramique fait partie de sa culture de l’artisanat qu’il a acquise quand il était adolescent, bien avant de se former à l’art contemporain. Ses pièces, qui peuvent parfois défier les limites techniques convenues, sont couvertes d’émaux brillants qui rappellent les fameuses productions de “Fat Lava” allemandes de l’après-guerre que sa mère collectionnait. Il pousse les procédés techniques classiques de cuisson à l’extrême et sait très bien les mettre à profit : “Je sais quelle argile utiliser, quelle proportion de chamotte employer. Je sais si une pièce va rétrécir et de combien. Je connais le rôle que jouent une brique et les éléments du four, comment maîtriser la convection et la circulation de l’air pendant la cuisson, comment la température affecte les couleurs et comment certaines pièces exploseront inévitablement.” Ces pièces cassées peuvent justement resservir et être combinées avec d’autres formes souvent organiques ou primitives pour composer des cendriers géants ou des fleurs, qu’il considère comme une sorte d’archéologie fantasmée. Son travail sera présenté lors de la grande exposition dédiée à la céramique et intitulée “Les Flammes”, qui aura lieu au musée d’Art moderne de la Ville de Paris à partir du mois d’octobre 2021.

Simphiwe Mbunyuza, “Iselwa” (2020). Céramique, 67 x 50 x 50 cm. Pièce unique. Galerie Pierre Marie Giraud

7. Simphiwe Mbunyuza

 

 

La céramique contemporaine africaine n'a pas toujours bénéficié de la même visibilité que celle d’autres centres géographiques, comme l’Asie par exemple. Sans doute trop souvent associée à la vie quotidienne traditionnelle des populations locales, ses productions, qu’elles soient utilisées en tant que vaisselle ou en tant que jarre funéraire, sont réalisées à la main, généralement par des femmes qui n’utilisent pas de tour de potier. Depuis quelques décennies, on assiste à l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes qui donnent au médium des perspectives inédites. Né en 1989, Simphiwe Mbunyuza a grandi en Afrique du Sud, dans un village proche de ceux du peuple xhosa. Ses sculptures de grande taille renvoient parfois aux formes de la calebasse, cucurbitacée qui sert de récipient ou de caisse de résonance pour certains instruments de musique africains. Ses œuvres, richement texturées, sont constituées de matériaux aussi divers que le grès, le cuir, le tissu et même l’acier. Simphiwe Mbunyuza juxtapose ces différents composants en empruntant aux Xhosa la technique ancestrale du “colombin”, qui consiste à fabriquer des pièces en empilant des rouleaux d’argile molle (sans utiliser de tour) et à leur adjoindre ensuite divers éléments. Ces céramiques, qui mettent en œuvre un patchwork de techniques, rendent hommage à la tradition africaine tout en la projetant dans un univers tout à fait contemporain.