9


Commandez-le
Numéro
19

Les sculptures de Julie Villard et Simon Brossard, hérauts d'un futur post-humain

Numéro art

Chaque saison, Numéro art propose avec la maison Gucci un aperçu des jeunes talents de la scène artistique française. Aujourd'hui, focus sur le duo formé par les artistes Julie Villard et Simon Brossard, dont les sculptures entremêlent le vivant et la machine pour composer des formes hybrides, acteurs tantôt menaçants, tantôt rassurants d'un monde post-humain.

  • A gauche : sweat-shirt en molleton imprimé, GUCCI. A droite : costume en jacquard de laine, chemise en soie monogramme et lunettes, GUCCI. Collier personnel.

Le duo que forment Julie Villard et Simon Brossard opère à la manière d'un méta-organisme dont l’inextinguible désir d’ingestion n’aurait d’égal qu’une impuissante lucidité. Depuis leur rencontre aux beaux-arts de Cergy en 2016, les deux artistes, respectivement nés en 1992 et 1994, pratiquent un art de la métabolisation dont les formes, jamais finales, toujours potentiellement réutilisables, possèdent la saveur douceâtre des fruits avariés d’une époque malade de ses excès. Dressées ou pendues, leurs sculptures se donnent frontalement, comme autant de totems archaïques : d’échelle humaine, elles se composent de divers éléments de rebut témoignant de la surproduction des sociétés occidentales. Au gré des différentes séries, un répertoire formel laisse reconnaître des filtres d’aspirateur Dyson et des sex-toys, du matériel médical et des tissus tout mous, des bibelots en toc et des nuées de câbles...

 

 

Dressées ou pendues, les sculptures de Villard Brossard se donnent frontalement, comme autant de totems archaïques.

 

 

Tout en se disant obsédés par l’opération de collecte et l’accumulation, Julie Villard et Simon Brossard mobilisent un processus de composition qui, des différentes parties, fait oublier la provenance et la fonction préalable. Dans l’espace, l’identification de la forme opère ainsi vis-à-vis de son appréhension globale : celle-ci, alternativement, se tord et se cabre, s’alanguit et s’avachit, se flétrit et dépérit. Condensant les règnes du vivant, humain et non humain, et les registres du “machinique”, quotidien ou de pointe, chaque organisme-totem est enveloppé d’une chair éternelle, qu’elle rutile du fini ultra lisse d’une pièce usinée ou s’obscurcisse de la rugosité d’un minerai.

Julie Villard & Simon Brossard, “Megamix Delight II” (2019).

L’opération de métabolisation dont procèdent les sculptures, conçues au fil des expositions comme autant de familles, est à l’image du processus de travail des artistes : à propos de “MENU”, leur première exposition solo à la galerie Exo Exo à Paris en 2018, ils racontent avoir passé trois mois enfermés dans une salle de bains minuscule, mains et pieds dans l’eau, à souder l’acier avec la laine. Aujourd’hui encore, et quand bien même les premières pièces en impression 3D font leur apparition au sein de leurs compositions, la réalisation manuelle, et l’investissement de leur corps dans les opérations de moulage, de modelage et de ponçage, reste cruciale au sein d’une répartition des rôles symbiotique.

 

À mesure que la fabrication et le travail sur plan réorientent la teneur spéculative de leurs pièces, le spectre temporel se distend encore davantage. Au sein de leurs recherches actuelles, Julie Villard et Simon Brossard mêlent aux matériaux moulés immédiatement contemporains des objets anciens ou fabulés comme tels, antiques ou égyptiens, chargeant l’ensemble d’une palette affective d’un kitsch sacchariné. L’évidente tonalité post-apocalyptique des premiers végétaux mutants, organes prosthétiques ou du mobilier sépulcral, approfondit alors sa charge d’ambiguïté. Engluées depuis un présent sans avenir, où le passé n’est qu’un rebut comme un autre, les sculptures hétérochroniques de Julie Villard et Simon Brossard s’autogénèrent depuis les ruines du Capitalocène. Elles en sont les gemmes malades, enflées d’un désir autophage.

Julie Villard & Simon Brossard, “Lonely Toon II”(2020).