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Numéro
17

Henry Taylor : une légende charismatique en couverture de Numero art 8

Numéro art

Le légendaire artiste africain-américain est en couverture du Numéro art 8, actuellement en kiosque. Figure tutélaire de la scène africaine-américaine, Henry Taylor a pris cet hiver ses quartiers dans la campagne anglaise du Somerset. Pendant plusieurs semaines d’intense créativité, l’exubérant sexagénaire a réalisé de nouvelles œuvres exposées par la galerie Hauser&Wirth. Visite d’atelier et rencontre animée avec un personnage haut en couleur. I

Henry Taylor photographié par Maurits Sillem.

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LA RÉPUTATION D’HENRY TAYLOR EN TANT QU’ARTISTE SERAIT PRESQUE ÉCLIPSÉE PAR L’EXUBÉRANCE DU PERSONNAGE. Même sur Zoom, son énergie est immédiatement palpable, débridée – et la conversation, ponctuée ici et là de quelques notes chantées, rebondit vers des endroits assez inattendus. Henry Taylor est né en 1958 à Ventura, en Californie, et a grandi dans la ville voisine d’Oxnard. Il a toujours montré une certaine prédilection pour la peinture, mais n’en a fait son métier que beaucoup plus tard. Après avoir suivi, à Oxnard, des cours d’arts plastiques avec James Jarvaise, légende de la peinture abstraite, il s’inscrit au California Institute of the Arts, d’où il sort diplômé en 1995. Avant cela, il était infirmier en psychiatrie au Camarillo State Mental Hospital. Henry Taylor est un portraitiste d’exception. Comme peintre et comme sculpteur, sa fluidité et son panache sont sans égal parmi les artistes travaillant aujourd’hui aux États-Unis. Il peut s’emparer de tous les sujets imaginables : un autocollant raciste que son frère a vu et dont il lui a parlé, son ami Emory, ou Jay-Z, ou encore Obama – tout est susceptible d’être incorporé à son travail. Il mêle librement le réel et la fiction, la mémoire et l’invention, le mouvement et l’émotion, sans introduire aucune hiérarchie entre ces éléments, planant bien au-dessus de tout cela. Son éternelle curiosité pour les gens et son insatiable appétit de vivre sont peut-être ce qui rend son travail si particulier. Le jour de notre entretien, nous sommes au cœur de l’hiver, en plein confinement, et Taylor vient de parcourir 8447 km depuis la Californie pour arriver dans le pittoresque village de Bruton, dans le Somerset, au beau milieu de la campagne anglaise. C’est la dernière des quelques semaines qu’il aura passées ici dans le cadre d’un programme de résidence, en préparation de sa première grande exposition personnelle européenne, qui a été présentée jusqu’au mois de juin à la galerie Hauser&Wirth du Somerset. L’événement s’est ouvert sur Internet, et, même si tout aurait dû se passer différemment, il reste l’un des plus importants jamais organisés sur son travail en Europe, avec notamment sa première sculpture en plein air. Cela dit, Taylor expose régulièrement depuis 1999 dans tous les États-Unis, et, en 2012, le MoMA PS1 lui a déjà consacré une rétrospective de mi-carrière. Son premier solo show institutionnel s’est tenu au Studio Museum d’Harlem en 2007. En 2022, si tout se passe comme prévu, il aura deux expositions majeures, l’une au Fabric Workshop and Museum de Philadelphie, l’autre au MOCA de Los Angeles, une ville qui l’a défini – et que lui a définie en retour. Son atelier se trouve dans downtown L.A., tout près de Skid Row, où résidents et habitués passent régulièrement le voir. Parfois, il leur prépare un repas, d’autres fois, il les peint.

Henry Taylor photographié par Maurits Sillem.

Numéro art : Vous êtes le plus jeune d’une fratrie de huit enfants. J’aimerais en savoir plus sur vos frères et sœurs, dont je sais qu’ils sont importants pour vous. Quelles sont vos relations avec eux?

Henry Taylor : Mon frère aîné s’appelle Ardmore. Il est sagittaire, libre, complètement timbré, loufoque, super cool et je l’adore. [Il se met à chanter.] Ensuite, il y a William Gene, qu’on appelle Gene tout court. Il a été militaire, appelé sous les drapeaux. Il a fait le Vietnam... Il prétend avoir inventé le shag, la coupe de cheveux qui a détrôné l’afro. Il est docteur en théologie et vit dans le Tennessee. Mon autre frère Hershel Earl Taylor a été grièvement blessé au Vietnam à l’âge de 22 ans. Je relis sans cesse les lettres qu’il a envoyées à ma mère de là-bas, ce qui me donne l’impression d’avoir moi-même assisté à cette guerre, aux premières loges. Il est mort cinq ou six ans après, en Allemagne, à cause d’un éclat d’obus. Hershel était un mec génial. Il portait des boutons de manchette tous les jours, même au collège. Comme cet enfoiré de “Dapper Don”, le mafieux esthète de Harlem, toujours tiré à quatre épingles. Un soir, à un dîner du MoMA PS1, j’étais assis à côté de Jerry Speyer, qui portait des boutons de manchette en or. Je lui ai raconté l’histoire de mon frère, et il me les a donnés. Moi, je ne savais pas qui était Jerry Speyer. Ensuite, il y avait ma sœur Anna Laura, qui était fonctionnaire et que j’aimais énormément, mais qui est morte d’un cancer. Et ensuite Robert, que nous appelons Randy, hyper intelligent, étudiant brillant. Puis Johnie Ray, baptisé ainsi en hommage au chanteur américain des années 50. Il a été brûlé sur une grande partie du corps, et cela m’a profondément marqué. Et puis ma sœur Evelyn, et pour finir, moi-même, Henry VIII, le huitième !

 

Retrouvez l’intégralité de l’interview d’Henry Taylor dans le Numéro art 8.