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24 Septembre

Anselm Kiefer sonne l’apocalypse au couvent

 

À l’occasion de la 15e Biennale de Lyon, le couvent de La Tourette orchestre une rencontre entre l’artiste contemporain Anselm Kiefer et le bâtiment du couvent en béton armé édifié par Le Corbusier à la fin des années 50. Un croisement fascinant entre les œuvres aussi apocalyptiques que symboliques du plasticien allemand et l’architecture brute de Le Corbusier. Tour d’horizon d'une exposition mêlant somptueusement les dimensions historique, spirituelle et matérielle.

Par Matthieu Jacquet

Anselm Kiefer, “Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?” (2019). Photo : Anselm Kiefer/Jean-Philippe Simard.

Sur le flanc d’une colline verdoyante en plein cœur de la vallée de la Brévenne s’érige un bâtiment en béton armé signé Le Corbusier : le couvent de La Tourette. Joyau de la région lyonnaise construit à la fin des années 50, cette bâtisse encore occupée par des frères dominicains invite chaque année depuis 2009 un ou plusieurs artistes contemporains à investir ses espaces étonnants. Entre ses murs sont en effet passées les œuvres de François Morellet, Alan Charlton, Anish Kapoor ou encore Lee Ufan. Pour cette rentrée, c’est à l’Allemand Anselm Kiefer que le commissaire d’exposition Frère Marc Chauveau a fait appel, opérant un croisement fascinant entre ses œuvres aussi apocalyptiques que symboliques et l’architecture brute de Le Corbusier. Tour d’horizon de cette rencontre entre deux démarches, dont l’efficacité et la pertinence se déploie sur trois dimensions : le matériel, l’historique et le spirituel.

Anselm Kiefer, “Résurrection” (2019). Photo : Anselm Kiefer/Jean-Philippe Simard.

Anselm Kiefer, “Palmsonntag” (2019). Photo : Anselm Kiefer/Jean-Philippe Simard.

Une résonance visuelle évidente

 

Entre les blocs géométriques qui structurent la cour intérieure du couvent Sainte-Marie de La Tourette, trois corps féminins sans tête, incarnés dans des robes blanches, sont figés en plein soleil. Empreinte d’une indéniable théâtralité, cette œuvre amorce les premiers symptômes visuels d’une rencontre entre l’artiste et l’architecte : la brutalité du matériau, la froideur du gris et du métal, la captation de la lumière. À l’intérieur du couvent, les rayons traversant les grandes baies vitrées projettent au sol les lignes qui dessinent les fenêtres : des cadres de lumière parfaits au centre desquels Anselm Kiefer installe ses sculptures et tableaux, faisant surgir son matériau de prédilection, le plomb. Associé aux cendres ou à des textures craquelées dans les œuvres, celui-ci semble littéralement faire corps avec son environnement, tant visuellement que plastiquement.

 

 

Dans l’église, les tournesols peints en blanc d'Anselm Kiefer font écho aux colonnes et à la majesté du lieu.

 

 

Au sein des salles de classe, de multiples vitrines, rigides parallélépipèdes, font écho aux lignes fortes des pièces et baies vitrées : le désordre apparent des sculptures d’Anselm Kiefer est comme gardé sous contrôle, reclus à l’intérieur de ces “aquariums”. Dans l’église, espace de prière impressionnant de sobriété, Anselm Kiefer érige des tournesols peints en blanc qui soulignent l'immense hauteur sous plafond et la majesté du lieu. Au pied de cette sculpture in situ, les aspérités révélées du minéral fragmenté matérialisent une poétique de la ruine à laquelle répond, plus loin, une autre œuvre composée d'un empilement de cabanes cubiques – échos étonnants aux colonnes de la pièce. La pensée du paysage, au fondement de la pratique d’Anselm Kiefer, trouve dans l’architecture de Le Corbusier le reflet de sa radicalité esthétique.

Anselm Kiefer, “Jérusalem céleste” (détail) (2019) © Anselm Kiefer et Jean-Philippe Simard

Les souvenirs de couvent du jeune Anselm

 

En 1966, Anselm Kiefer, jeune étudiant alors âgé de 21 ans, s’interroge sur son rapport à la religion et à la spiritualité. Pendant 3 semaines, il quitte son Allemagne natale pour séjourner au couvent de La Tourette, un privilège alors encore très rarement accordé sept ans après l'ouverture de celui-ci. Précédant sa carrière de plasticien, ce pan peu connu de l’histoire d’Anselm Kiefer crée un parallèle troublant avec la récente vocation artistique du lieu. Pour son exposition cette année, l’Allemand est donc retourné sur place 52 ans après son premier passage, réveillant des souvenirs qu’il avait, à l’époque, consignés dans un journal intime.

 

 

Visionnaires, Anselm Kiefer et Le Corbusier se rejoignent tous deux dans leur recherche de la “dimension spirituelle du béton”.

 

 

Trois décennies après cet épisode au couvent de La Tourette, Anselm Kiefer – désormais artiste consacré – pose à nouveau ses valises en France : à Barjac, petite commune du Gard, il installe son atelier dans une ancienne friche industrielle. Baptisé La Ribaute, cet atelier se remarque notamment par ses dimensions monumentales et son amphithéâtre sur plusieurs étages, aux ouvertures béantes dépourvues de portes et en béton armé brut. Face au dépouillement de ce lieu, difficile de ne pas reconnaître l’influence de Le Corbusier sur l’artiste, que l’on retrouvera également dans ses immenses blocs érigés au sein du Grand Palais en 2007 pour l'exposition Monumenta. Visionnaires, ces deux penseurs de l’espace se rejoignent dans leur recherche, selon les mots d’Anselm Kiefer, de la “dimension spirituelle du béton”.

Anselm Kiefer, “Danaé” (2019). Photo : Anselm Kiefer/Jean-Philippe Simard.

Anselm Kiefer, “MAAT-ANI” (2018). Photo : Anselm Kiefer/Jean-Philippe Simard.

Religion et spiritualité

 

Outre le matériau, chacune des œuvres exposées au couvent de la Tourette est reliée par un fil rouge : la religion. Tantôt présente en filigrane par des échos discrets, tantôt explicitée par des références et textes éloquents, celle-ci traverse l’œuvre du plasticien qui en réinterprète ses symboles. L’installation de tournesols dressée dans l’église, par exemple, se nomme Résurrection et fait face à l’autel, tandis que la sculpture MAAT-ANI illustre très distinctement la pesée des âmes, épisode crucial de la vie après la mort dans la mythologie égyptienne. La maquette d’une ville utopique porte quant à elle le nom de Jérusalem céleste, témoin du regard contemporain du plasticien sur la cité biblique.

 

 

Le chaos plastique des œuvres se mêle remarquablement à l’appel d’une spiritualité silencieuse : au sein de ces paysages apocalyptiques s’immisce la lumière blanche de l’espoir.

 

 

Encapsulés dans les boîtes de verre des vitrines, les paysages-récits d’Anselm Kiefer racontent des fables fragmentées, dont subsistent également quelques composantes symboliques : la fougère, la plume, le serpent ou l’œuf dans le nid. Interrogeant les origines de la formation du monde, presque cosmogoniques, les œuvres d'Anselm Kiefer posent un regard existentiel sur la condition humaine. Leur chaos plastique se mêle remarquablement à l’appel d’une spiritualité silencieuse : au sein de ces paysages apocalyptiques s’immisce la lumière blanche de l’espoir. Le livre, élément central de l’œuvre d’Anselm Kiefer, apparaît alors à la fois comme le point d’orgue et de chute de l’exposition. S’il rappelle bien évidemment les textes sacrés, il incarne avant tout l’allégorie de l’éveil par la lecture, la philosophie et la connaissance. La boucle est bouclée.

 

Anselm Kiefer à La Tourette,

du 24 septembre au 22 décembre

Couvent de La Tourette, Éveux (69)

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