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Numéro
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Lossapardo, peintre et Baudelaire 2.0, raconte sa collaboration avec le collectif The Hop

Musique

Après un excellent premier album en collaboration avec quelques-unes des voix les plus intéressantes des scènes rap et R'n'B francophones, la formation instrumentale The Hop est de retour avec un EP de deux titres, en featuring avec un mystérieux artiste du nom de Lossapardo. À la fois peintre et musicien, le jeune homme entretient un dialogue permanent entre ces deux aspects de son œuvre et signe, aux côtés de The Hop, un EP aux accents baudelairiens, entre spleen et correspondances. 

L’été s’installe doucement cette année, n’offrant que quelques rares éclaircies entre la grisaille et la pluie battante. Parmi elles, la dernière collaboration du duo multi-instrumentiste The Hop. Dans un EP de deux titres écrits et composés par une journée chaude du mois d’août dernier, la formation parisienne qui séduit les plus grands noms du rap français, d’Oxmo Puccino à Jok’Air, imagine un été gouverné par l’ennui et le ralentissement. Pour mettre en mots et en images cette ode au spleen estival, The Pollywog et Dani Lascar – les deux membres du groupe – se sont associés à Lossapardo, un jeune artiste mystérieux et multi-facettes originaire de Torcy, en Seine-et-Marne. C’est par l’intermédiaire de Gracy Hopkins, jeune rappeur prometteur qui vient lui aussi de Torcy et avec lequel The Hop a déjà souvent collaboré, que les trois musiciens se rencontrent. Le coup de foudre est mutuel, mais c’est seulement quelques années plus tard, un jour d’orage, sous un ciel sombre troué par les éclairs, que leur union est finalement consommée en studio. À l’occasion de la sortie de l’EP, Lossapardo a bien voulu se confier à Numéro sur les dessous de cette histoire d’amour d’été. 

 

 

Lossapardo est un artiste intriguant, qui a bien plus d’une corde à son arc. Quand on jette un œil au compte Instagram et au site web de celui qui prête sa voix à Summer et Boredom, les deux morceaux aux accents nu-soul de l’EP, on découvre le travail d’un artiste peintre sensible et délicat. Dans ses nombreuses toiles peintes à l’acrylique, on retrouve tout de suite l’atmosphère caressante et mélancolique qui se dégage des deux titres de l’EP. On pense alors aux Correspondances [Les Fleurs du Mal, 1857] baudelairiennes, ce mélange des sens par lequel “les parfums, les couleurs et les sons se répondent” et se fondent en une seule et même sensation dans l'esprit du poète. Car chez Lossapardo, le son est couleur, la couleur est mélodie et toutes deux renvoient à des atmosphères particulières. Son œuvre est totale et forme un tout cohérent et singulier. Quand ses premiers morceaux parlaient de solitude (Home Alone) ou d’incapacité à trouver le sommeil (Sleep), le jeune homme peignait des silhouettes esseulées, visiblement aux prises avec l’ennui, illustrant bien plus un certain “mood” qu’une scène particulière. En tant qu’artiste-peintre, il fait des illustrations pour le New York Times Magazine ou le New Yorker, mais réalise aussi des clips dans lesquels s’animent ses dessins. Il signe ainsi plusieurs vidéos et visuels pour le musicien Fkj, accompagnant les différents titres de son EP Ylang Ylang, paru en 2019. 

Pour sa collaboration avec The Hop, c’est donc à la fois en tant que musicien et en tant que peintre que le jeune artiste s’est illustré. Les deux morceaux sont ainsi chacun accompagnés d’une vidéo d’animation réalisée par Lossapardo, également à l’origine de la pochette de l’EP. Le clip de Boredom, très minimaliste, est une nature morte qui suggère aussi bien la chaleur des longues journées d'été que l'ennui qu'elles peuvent entrainer. Dans Summer, on suit un personnage qui pourrait bien être Lossapardo lui-même, depuis le toit d'une voiture sur lequel tombe la pluie jusqu'au fauteuil de cuir qui semble trôner au milieu d'une pièce vide et abandonnée. Les scènes qui se dessinent transpirent le vécu : “Pour Summer, j’avais l’atmosphère, c’était la canicule en août, tout était déjà là. L’air était lourd, l’orage se faisait sentir… Il fallait juste trouver la manière juste de le raconter ; les couleurs, les mouvements l’ambiance.” 

 

 

La théorie baudelairienne des correspondances, qui impliquait notamment que le son avait le pouvoir de suggérer la couleur, de la même manière que les couleurs pouvaient à elles seules donner l'idée d'une mélodiesemble également gouverner le processus de création de Lossapardo. La réalisation des clips, de la pochette et le travail sonore font ainsi partie d’un même mouvement, d’une même opération de traduction d’atmosphères et de sensations, et sont en dialogue constant. Lorsqu’il écrit et compose sa musique, ce sont d’ailleurs souvent des images et des scènes qui traversent d’abord l’esprit de Lossapardo. Inversement, son travail pictural est bercé par la musique : “C’est devenu un rituel, la bonne musique pour bien peindre. Je me suis même fait une playlist spécialement pour. J’en profite pour écouter des albums entiers aussi, dans l’ordre, c’est important.” Dans sa playlist, on retrouve les mélodies légères et gaies du jazzman et chanteur français Henri Salvador, le rap West Coast du roi du hip-hop Kendrick Lamar, mais aussi la pop colorée du chanteur et musicien hollandais Benny Sings. 

Si le spleen baudelairien trouvait son apogée dans un “Chant d’automne” [Les Fleurs du Mal, 1857], c’est en chantant l’été que Lossapardo manifeste le sien. Les ténèbres sont chaudes, l’été est sombre et la belle saison est une période propice à l’ennui et au délassement. Dans Summer, Lossapardo et The Hop dépeignent un été caniculaire et pluvieux, le genre d’été lourd et lent où l’on attend l’orage comme le Messie. Prenant le contre-pied des rythmes entraînants et de la “positive attitude” des tubes de l’été, Lossapardo et The Hop chantent la saison chaude en down-tempo, et invitent l’auditeur à ralentir. Un certain regard qui renvoie à l’intériorité du chanteur : “Petit, j’aimais les grandes vacances, l’été, le fait qu’il n’y ait pas école, la chaleur… En grandissant, j’ai tendance à voir les choses différemment.” 

 

Pour mettre cette idée en musique, les trois artistes travaillent conjointement, de manière organique ; une façon de travailler de plus en plus rare dans un milieu très digitalisé, où les collaborations entre artistes se font de plus en plus souvent à distance. Ici, le travail collectif est particulièrement fécond : “Avec Dani à la guitare et Ben à la drums, on va rapidement vers quelque chose de tangible. Et arrive ce moment où les idées fusent : toplines, thèmes… L’instru tourne, je propose des choses, et on construit le son au fur et à mesure. J’ai des idées, eux aussi, et elles ont tendance à bien se marier.” De ce mariage heureux ressortent les influences soul, jazz et hip-hop West Coast que partagent les trois artistes, et la patte suave du duo de The Hop se mêle à merveille aux douces mélodies du chanteur. Résultat, Summer et Boredom composent la bande son idéal pour un long road-trip estival. 

 

 

Summer / Boredom, The Hop & Lossapardo, disponible sur toutes les plateformes d'écoute.