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27 Juliette Armanet

Kanye West, Juliette Armanet, Dean Blunt... Les meilleurs albums de 2021

MUSIQUE

Du pharaonique Donda de Kanye West, au viscéral BLACK METAL 2 de l'Anglais Dean Blunt, en passant par l'incandescent Brûler le feu de Juliette Armanet et l'opulent Lonely Guest du projet du même nom piloté par Tricky… Découvrez notre sélection sans concession des meilleurs albums de 2021.

Juliette Armanet - Brûler le feu (Romance/Universal) 

 

Après une rupture fracassante, on a le choix entre se morfondre, brûlé par le désespoir, ou raviver la flamme de son ego pour ne pas partir en fumée. C’est la deuxième option que le feu follet Juliette Armanet a choisi en créant un grand incendie dont l’auditeur ne sort pas indemne, tant les sons et les mots se révèlent intenses. Plus incandescente que jamais, l’artiste âgée de 37 ans chante sur des airs disco le manque, l’absence, le désir, la transe et la renaissance. Mélancolique et dansante, charnelle et poétique, désenchantée et drolatique, Juliette Armanet enflamme la chanson française avec ses slows crépusculaires bouleversants et ses hymnes électro exaltés. 

Sault - Nine (Forever Living Originals)

 

Il n’est pas si rare, lorsqu’on cherche l’album d’un artiste sur les plateformes de streaming, que celui-ci soit introuvable. C’est souvent dû, dans le cas, par exemple, de la mixtape Nostalgia, Ultra (2011) de Frank Ocean, à des litiges avec d’autres musiciens qui crient au plagiat et déclarent illégal les samples de leurs mélodies. Ces chefs-d’œuvre ne sont alors disponibles que sur YouTube, dans leur version non officielle, au grand dam de ceux qui les ont produits… Et des fans aussi. Il arrive pourtant, parfois, que certains disques s’autodétruisent. C’est le cas de Nine, le cinquième album du mystérieux collectif londonien Sault, qui, sur commande de ses auteurs, a été supprimé quatre-vingt-dix-neuf jours après sa sortie. Il faut être très audacieux, sans doute un peu punk et un brin anticapitaliste pour renoncer aux royalties, mais aussi à la reconnaissance qu’un opus peut générer. Dévoilé presque un an après les deux disques jumeaux du groupe, Untitled (Black Is) et Untitled (Rise), sortis en 2020 et faisant écho aux manifestations de Black Lives Matter, Nine débarque le 25 juin 2021 et, selon un post de Sault sur son compte Instagram, reste disponible à l’achat et en streaming jusqu’au 2 octobre. Ensuite, ce récit des enfances passées dans des cités HLM de Londres, d’où les membres du collectif sont originaires, a disparu, laissant derrière lui, sur YouTube, un enregistrement piraté et un peu grésillant. Il n'en est pas moins un bijou de soul, de funk et de groove.

Kanye West - Donda (Getting Out Our Dreams II, LLC Distributed By Def Jam, A Division of UMG Recordings, Inc)

 

Si le chaos de sa naissance fait partie intégrante de l'objet d'art Donda, il ne doit pas occulter son intérêt musical. Dantesque, fou, impressionnant, bigarré, ce dixième album de Kanye West est à la hauteur des frasques qui l'ont précédé. Vingt-sept titres, 1h50 d'écoute, une liste d'invités pharaonique (Jay-Z, Travis Scott, Playboi Carti, Jay Electronica, Lil Baby)... Donda se veut hors format et aventureux. Schizophrénique et labyrinthique, l'album alterne les expérimentations audacieuses (l'épique Jesus Lord, coproduit avec Gesaffelstein) et les mélodies plus évidentes (la soul de God Breathed ou le rap old school percutant d'Off The Grid)Le rappeur nous offre même des tubes en puissance, comme il n'en avait plus produit depuis des années. New AgainPure SoulsBelieve What I Say (qui sample Lauryn Hill) et Hurricane avec The Weeknd sonnent instantanément comme des classiques où on retrouve la verve fédératrice du Kanye de Flashing Lights et de N***as in Paris. Le rappeur montre qu'il sait aussi déposer les armes et se montrer humble et vulnérable avec le mélancolique et introspectif Jonah ou le dépouillé Junya (qui fait référence au créateur japonais Junya Watanabe). 

Damso - QALF Infinity (34 Centimes)

 

QALF Infinity est un parfait condensé de ce que le rappeur star sait faire de mieux : composer, rimer, rapper, chanter, se confier, produire, mixer… On le sait, Damso est un touche-à-tout. En plus d'être un auteur-compositeur-interprète, il participe aussi à la production et au mixage de ses albums, qu'il pense comme des histoires, des voyages avec un début haletant, un climax et une fin percutante, même lancinante. En ce sens, cet album-là est presque un manifeste : il explore une palette ultra large de mélodies – passant de simples chants, à des beats de rap ou même à des instrus très new wave – et aborde des thématiques déjà chères au rappeur, mais cette fois beaucoup plus approfondies. De son ascension aux côtés de Booba à son éviction de la course pour composer l'hymne des Diables Rouges pour la Coupe du monde de football en 2018, tout est passé au crible dans cet album lumineux, dansant et rayonnant. Sans aucun doute son meilleur, et la preuve tangible que Damso détient la clé du succès : briser tous les carcans. 

Lonely Guest - Lonely Guest (False Idols)

 

Tricky publie sous le nom de Lonely Guest un album collectif passionnant qui comprend des collaborations avec Joe Talbot d’Idles ou Paul Smith de Maxïmo Park. Pour mieux développer cet univers sombre et hypnotique, l'ex membre de Massive Attack a aussi dévoilé en décembre un court-métrage réalisé par ses soins, prenant place dans la nuit berlinoise. Sur fond de sonorités électro-trip-hop-reggae-rock-soul moites, une poignée d'individus luttent contre des situations difficiles jusqu'à un dénouement aussi tragique que bouleversant. Après ces treize minutes intenses, on n'a qu'une seule envie : voir Tricky monter sur la scène du Trianon à Paris le 22 avril prochain. 

Tyler, The Creator - Call Me If You Get Lost (Columbia)

 

Sur son sixième album (studio), Call Me If You Get Lost, le rappeur aventureux et décalé Tyler, The Creator mélange avec brio hip-hop, pop et jazz pour aboutir à une musique mutante qui a constamment les yeux rivés vers le futur. Magnifié par de nombreuses collaborations prestigieuses (Pharrell Williams, Lil Uzi Vert, Lil Wayne ou encore Jamie XX à la production), le disque s'accompagne également de clips surréalistes aux couleurs pastels qui rendent Tyler, The Creator encore un peu plus indispensable.

Tirzah - Colourgrade (Domino)

 

Après un premier album remarqué, Devotion, sorti en 2018, la Britannique Tirzah a publié cette année le puissant et éclectique Colourgrade. Issue de la scène indie soul, la chanteuse mêle dans ce bijou qui parle de la parentalité influences trip-hop, pop avant-gardiste et R’n’B. Sensuels et expérimentaux, ses morceaux habités rappellent au final une version 2021 de l'inoubliable scène musicale de Bristol des années 90 portée par Massive Attack et Portishead.

L’Rain - Fatigue (Mexican Summer)

 

Le deuxième album de la New-Yorkaise basée à Brooklyn Taja Cheek alias L’Rain, Fatigue, est sans doute l’un des disques les plus ambitieux de l’année, rappelant souvent les inventions sonores hypnotiques d'Animal Collective. Invitant plus d’une trentaine de collaborateurs, Fatigue mixe la pop expérimentale, l'ambient, le gospel, le jazz, le post-punk, la néo soul, le R’n’B et le shoegazing dans un collage sonore aussi avant-gardiste et psychédélique qu’émouvant.

Dean Blunt - BLACK METAL 2 (Rough Trade)

 

C'est lorsqu'il en dit le moins que Dean Blunt semble se dévoiler le plus. L'Anglais, qui sort des projets depuis vingt ans, seul ou à plusieurs et sous différents alias et labels, nous laisse alors subjugué par son mystère autant que par sa virtuosité et terrassé par l'idée que non, nous n'auront sans doute jamais l'occasion de l'approcher d'aussi près… Lui qui semble pourtant si loin. Sorti en juin chez Rough Trade, BLACK METAL 2 est donc son disque le plus accessible mais pas le plus limpide. Publié sous son vrai nom (l'est-t-il vraiment ?), la suite de l'album du même nom sorti en 2014, toujours sur le même label, est une balade dans les viscères de l'artiste. En vingt-trois minutes et dix titres, il passe d'une référence (si ce n'est peut-être un hommage) à Dash Snow, roi de l'underground new-yorkais des années 2000 décédé d'une overdose à, avec sa pochette qui détourne 2001 de Dr. Dre, un clin d'œil aux débuts de la consommation de masse du rap aux États-Unis. Plus rock que son projet hip-hop Babyfather, plus pop que les titres sortis via le duo Hype Williams et moins jazz sur son groupe Blue Iverson, ce disque scelle l'entrée du Londonien dans le cercle ultra fermé des artistes qui, comme Björk, Brian Eno et MC Solaar, ont traduit l'avant-garde en langage pop. On serait alors tenté, avec ses textes sombres et ses mélodies qui vous transpercent l'âme, d'acter que BLACK METAL 2 est son œuvre la plus personnelle, cathartique. Mais c'est impossible : rien ni personne ne connaît vraiment Dean Blunt. 

 

Ross From Friends - Tread (Brainfeeder)

 

Certaines choses provoquent sur nous une attraction si intense qu’elles parviennent à nous rendre nostalgique d’une époque ou d'évènements que l’on n’a pas vécus. C'est le cas de Tread, le dernier album du producteur anglais Ross From Friends. Sorti et automne chez Brainfeeder – le label de Flying Lotus –, ce disque nous embarque à Manchester à l'époque de l'apogée de la house à la Hacienda et nous fait revivre l'ère, plus récente, du triomphe de Goldie puis de The Streets au Royaume-Uni. Savant mélange de house, de UK garage et de 2 step, Tread est un disque complexe et ultra référencé qui aurait pu perdre l'auditeur tant il alterne les longues phases contemplatives et les moments très dansants. Mais son mix irréprochable, ses montées crescendo – notamment celle de Run, sans doute le titre idéal pour accompagner un sprint – et son calibrage parfait le hissent aisément au rang de meilleure sortie de musique électronique de l'année. Son auteur, qui doit son nom de scène à l'un des personnages les plus attachants de l'histoire de la télévision et qui dévoile des projets plus timides depuis 2017, n'est plus à quitter d'une semelle.

Bryan's Magic Tears - Vacuum Sealed (Born Bad)

 

2021, c'était surtout l'année où l'on a constaté, avec grand plaisir, que le rock français compte encore des virtuoses dans ses rangs. Le sacre de Bryan's Magic Tears en est la preuve. Le groupe parisien, qui a sorti son premier album 4AM en 2019, a dévoilé Vacuum Sealed en octobre, un disque complet et foisonnant, impressionnant de riffs et qui nous replonge directement dans les années 90. Conçu pendant le confinement, il se place à la lisière de Linkin Park, Lush, My Bloody Valentine et Low. Tendant parfois vers l'ambient ou le pop-rock, cet album, hautement contagieux, marque le retour en force d'un rock français jeune, déterminé et déluré. Une vibe 100 % Madchester.

Doja Cat - Planet Her (RCA)

 

Sorti cet été chez RCA, Planet Her a fait l'effet d'un raz-de-marée. Parce qu'il est solaire, sans prétention et en phase avec son temps. Le talent de l'Américaine ? Alterner prises de positions féministes, chansons d'amour, hommages au hip-hop des années 90 et beaux exemples de pop insouciante. Car si la musique de Doja Cat est très référencée et qu'elle oscille entre tous les styles sans vraiment être imprégnée d'une identité forte, elle ne se prend pas au sérieux. Elle parle pour une artiste qui gagne à ne pas se réapproprier l'esthétique surannée de la pop d'il y a vingt ans. Et même si l'on aimerait beaucoup voir Doja Cat prendre des risques, n'oublions pas qu'elle s'est fait connaître grâce à un titre où elle proclame être une vache : son projet musical s'affranchit de toute injonction à la gravité.